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Post-confinement : serons-nous différents ?

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Dans quel état psychologique sortirons-nous de l'épreuve du confinement ?
Dans quel état psychologique sortirons-nous de l'épreuve du confinement ?
© AFP - Colin Anderson Productions pty ltd

Le Tour du monde des idées. Comment aborderons-nous le continent de la liberté retrouvée lorsque nous quitterons celui du confinement ? En quoi cette expérience de privation prolongée de contacts sociaux nous a-t-elle transformés ? Nous aura-t-elle rendus plus ouverts, plus capables de faire face à tout changement à venir ?

Quel aura été l’effet de ces mois entiers de confinement lorsque nous en sortirons enfin – car il faudra bien en sortir ? En quoi cette expérience nous aura-t-elle changés ? Telle est la question que pose, dans un récent éditorial du New York Times, l’excellent météorologue de l’air du temps qu’est David Brooks. Témoignant à la première personne avec beaucoup de sincérité, l'éditorialiste américain se décrit marchant de long en large dans son appartement à la recherche d’objets devenus aussi nécessaires que des oreillettes, puis se demandant ce qu’il fait là…

L’isolement et le stress ont engendré chez moi une lassitude particulière. David Brooks

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Selon Brooks, la première fonction qui est atteinte dans l’isolement, c’est la mémoire. A force de manquer d’occasions de rencontres et d’interactions, il avoue oublier le nom des personnes dont il n’a pas eu de nouvelles depuis un certain temps. La mémoire est d’abord une fonction sociale. C’est "la société qui nous aide à comprendre et à évoquer le souvenir d’un objet", écrivait Maurice Halbwachs. A force de vivre dans la "bulle du Covid", on tend à oublier nos anciens repères du monde extérieur. 

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Tous en manque de nourritures émotionnelles

Les adolescents et les jeunes adultes ont subi une terrible épreuve, du fait de la fermeture des lieux de convivialité. A l’âge où leur identité est censée se consolider à travers les rencontres, celles-ci leur sont devenues difficiles et rares. Ceux qui ont connu la maladie et en ont souffert en ressortent souvent affaiblis. Ceux qui ont perdu une personne proche sont traumatisés. David Brooks reconnaît avoir été plutôt favorisé par le sort. Apparemment, aucun membre de sa famille n’a été emporté par le virus. Il n’a pas été directement frappé, écrit-il, mais il a souffert "d’une accumulation d’absences", des "joies manquantes". "Le bruit que je préfère est celui que provoquent les rires d’invités autour d’une table, tard dans la nuit." Cela fait un an qu’il n’en a pas entendus. Et puis, il y a tous ces concerts où il n’a pas été, toutes ces fêtes qui n’ont pas eu lieu, ces occasions de rencontres perdues… Tout cela se traduit par "un manque de nourritures émotionnelles". Selon un récent sondage, 36 % des Américains – et 61 % des jeunes adultes, disent souffrir d’un sentiment de "sérieuse solitude". 

L'occasion de faire le point sur nos vies

Nous avons tous besoin de sentir que nous servons à quelque chose. Que nos existences servent une mission. Mais ce sentiment est fortement corrélé à "des petits actes d’hospitalité que nous échangeons quotidiennement avec d’autres moins connus". Des confidences échangées avec des inconnus dans un avion, ou dans un café. Le fait de remplir le verre de son voisin de table, à un dîner. Tous ces petits gestes quotidiens qui nous rappellent que non, nous ne sommes pas seuls au monde. Ces opportunités ont fortement diminué, écrit David Brooks, et le temps consacré au travail s’est proportionnellement dilaté. Il remplit désormais mes journées. Beaucoup de gens constatent que les tâches, autrefois, expédiées dans l'urgence du travail en équipe, sont devenues étrangement dévoreuses de temps, dans la solitude. 

Pour beaucoup de gens, cet isolement forcé a été une occasion de faire le point sur leur vie, de faire un travail sur soi. D’autres étaient trop fatigués pour y parvenir. Mais ce que Brooks a trouvé le plus difficile aura été de se projeter dans l’avenir, de faire des plans pour l’après-pandémie. A quoi ressemblera le "continent de la liberté", lorsque nous quitterons le "continent du confinement" ? Personne n’en sait rien, vraiment. Les habituels "prophètes de l'après-crise" se seront trompés, une fois de plus. Vous vous souvenez de ce qu'ils nous prédisaient, lors de la crise des subprimes ? Cette année formera une parenthèse dans nos souvenirs, de même qu’elle a mis nos vies entre parenthèses. Le fait de s’être replié sur soi, d’être déconnecté socialement et moralement, nous aura peut-être rendus plus flexible, mieux préparé à des changements. "Les personnes qui ont enduré une ère de vulnérabilité en émergent avec une force renouvelée. Je suis également convaincu que la seconde moitié de cette année va être plus fantastique encore que nous ne l’imaginons", conclut David Brooks. Et que nous allons savoir bien mieux apprécier qu’auparavant les petits plaisirs et les moments délicieux qui nous restent à vivre. Espérons-le...

À réécouter : Confinement, les 1 an