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Pour certains intellectuels, "non, les usagers ne sont pas contre les cheminots !"

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Jean-Marc Salmon, sociologue, a initié la cagnotte avec ses amis écrivains Geneviève Brisac ou Didier Daeninckx parce que "les romanciers sont les mieux placés aujourd'hui pour émouvoir le public sur le monde qui nous entoure".
Jean-Marc Salmon, sociologue, a initié la cagnotte avec ses amis écrivains Geneviève Brisac ou Didier Daeninckx parce que "les romanciers sont les mieux placés aujourd'hui pour émouvoir le public sur le monde qui nous entoure".
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Rencontre. Une trentaine d'écrivains, universitaires, cinéastes, philosophes ou scientifiques ont lancé le 22 mars une pétition et une cagnotte pour indemniser les cheminots en grève. En quelques jours, elle a dépassé les 400 000 euros et les 10 000 participations. De quoi émouvoir les signataires.

Ils me donnent rendez-vous dans un café de la Gare du Nord, à Paris, au moment même où s'y tient une assemblée générale des cheminots grévistes. Ils n'en savaient rien, ils me l'assurent. Ils ne sont pas militants de la cause du rail. Ils n'ont agi que par pure solidarité, avec les cheminots et surtout avec le service public.

Solidarité

Le sociologue Jean-Marc Salmon raconte :

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Quand j'ai entendu le gouvernement dire qu'il ne céderait pas, je me suis dit : il faut lancer une cagnotte pour que l'arrêt de la grève ne soit pas décidé pour des raisons financières ! Mais je n'ai rien inventé. Quand j'étais jeune, je me souviens, on ouvrait des parapluies pour recueillir de l'argent en soutien de la grève des mineurs.  

Aujourd'hui, je travaille sur la révolution tunisienne de 2011, il m'a donc semblé normal de publier le texte en ligne sur Mediapart avec une cagnotte sur internet

"Tout est allé très vite !", ajoute le chercheur. Le jour de la mobilisation des fonctionnaires, le 22 mars, il a contacté son réseau en proposant une lettre de soutien aux cheminots à publier dans la presse et une cagnotte pour les grévistes. Dans ses mots clefs pour convaincre, il y a l'idée de montrer que la solidarité n'est pas morte, que le service public n'est pas un concept archaïque, que la propagande pour faire croire que les cheminots sont des privilégiés doit cesser.

Service public

Il faut lire les mots que laissent les donateurs sur la cagnotte. A chaque fois, l'idée de défendre le service public revient; comme si le mouvement de 1995 qui avait fédéré 2 millions de personnes dans la rue était encore vivant.

Pourtant, développe l'écrivain Geneviève Brisac :

La situation n'a plus rien à voir avec 1995 ou les années 70. Il y a en France un terrible chagrin, qui est lié à l'isolement, à l'absence de solidarité et de lumière. Cela rejoint la question du service public, mais aussi et surtout celle des compétences. Prenez le personnel hospitalier, ceux qui travaillent dans les Ehpad ou encore les fonctionnaires. Le sens de leur métier est de s'occuper des autres. Or, on leur oppose sans cesse des logiques de rentabilité, de  productivité, avec cet argument : Non, vous ne pouvez pas bien faire parce que ça coûte trop cher. 

C'est comme cela qu'il faudrait comprendre aujourd'hui ceux qui donnent 5 euros à la cagnotte pour les grévistes, alors qu'ils sont au chômage ou ont des petites retraites. Ce geste de solidarité les rendrait plus dignes, plus forts, répètent les écrivains autour de la table, comme Didier Daeninckx, qui glisse :

Pour moi, c'est surtout la méthode du gouvernement qui est en cause. Le rapport Spinetta d'abord et puis les tentatives d'isolement des cheminots ensuite, avec une vraie propagande qui répète sur tous les médias que ce sont des privilégiés. Je pense que c'est la première faute d'Emmanuel Macron. Depuis un an, tout le monde était dans l'attente de ce qu'il allait faire parce que, comme dans son programme, il laissait planer le doute, le flou. Mais, avec cette réforme du rail, le Président de la République montre son vrai visage, et c'est un visage libéral. Didier Daeninckx, écrivain.

Ce dimanche 8 avril, la cagnotte cumule près de 450 000 euros de dons
Ce dimanche 8 avril, la cagnotte cumule près de 450 000 euros de dons
- Capture d'écran de son "logo"
4 min

Modernité

Et ne nous dites surtout pas que nous sommes archaïques parce que nous soutenons cette grève ou que nous défendons le service public ! répètent les pétitionnaires. Ce serait de l'idéologie ! Et de paraphraser Roland Barthes dans Mythologies, en 1957 

Le monde moderne favorise l'usager. On le voit tous les jours à la télévision. Les usagers ont des problèmes, des transports compliqués, et ils ne sont pas contents. Mais les citoyens ? Ils ont aussi un point de vue là-dessus ? Or, la sublimation, dépasser son problème individuel, c'est quand même une grande tradition humaine ! Geneviève Brisac, écrivain.

A la fin du café, tout le monde est unanime : la question de la modernité ou de l'archaïsme est un faux débat, ou plutôt c'est une manière pour le pouvoir de ne pas aborder le vrai débat. Pour l'un, le vrai débat serait lié au bien être des citoyens, pour l'autre, à l'importance de rappeler des valeurs communes, quand le troisième s'étonne de ne pas entendre parler d'écologie dans ce débat sur la SNCF.

Moi, je suis pour une transformation radicale du transport en France, comme c'est écrit dans le programme de Macron sans plus de précision. C'est-à-dire que le problème principal qui se pose à la SNCF est la manière dont elle a été dépouillée du transport de marchandises et comment pendant des dizaines d'années on a favorisé le transport en camions en créant de toute pièce une catastrophe écologique qui met les citoyens en danger. Aujourd'hui, il faut repenser sur les 20 prochaines années ce transport par voie ferroviaire qui est le plus écologique. Didier Daeninckx, écrivain.