Pour éviter les polémiques, des médias font compter les manifestants

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Pour éviter les polémiques, des médias font compter les manifestants

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Le cortège du 16 novembre dernier, depuis l'hôtel où sont comptés les manifestants à Paris.
Le cortège du 16 novembre dernier, depuis l'hôtel où sont comptés les manifestants à Paris.
© Radio France - Lise Verbeke

La bataille des chiffres... A la fin de chaque manifestation en France, c’est le même refrain. L’écart entre les chiffres des organisateurs et de la police va du simple au double, voire de 1 à 7. Pour se rapprocher de la vérité, des médias font appel à partir de ce jeudi à un comptage indépendant.

Plus de 140 manifestations de fonctionnaires sont prévues ce jeudi dans toute la France. Les syndicats appellent à "défendre le service public". Les manifestations s'annoncent suivies, mais comme à chaque fois les chiffres de la mobilisation, selon qu'ils émanent des organisateurs ou de la police, passeront du simple au double, voire beaucoup plus. C'est pour éviter ces écarts qu'une vingtaine de médias français ont décidé de faire appel à un cabinet d'étude spécialisée dans le comptage des manifestations. L'Agence France Presse, Le Monde, Radio France (dont France Culture, lire en bas de page l'explication du directeur de la rédaction, Frédéric Barreyre), l'Agence France Presse, France Télévisions, Europe 1, BFMTV, Mediapart, notamment, souhaitent en finir avec la guerre des chiffres. La manifestation de ce jeudi, à Paris, servira de première officielle. La méthode a déjà été testée et validée en novembre dernier.

Ce dernier exemple en date est flagrant. Lors de la mobilisation du jeudi 16 novembre 2017, une manifestation des syndicats contre "la politique libérale du gouvernement", l’écart des chiffres était impressionnant. A Paris, les forces de l’ordre ont compté 8 000 personnes, la CGT, 40 000 : soit 5 fois plus ! 

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Comment obtenir des chiffres fiables ?

La méthode de comptage qu’utilise le cabinet Occurrence est la même que celle utilisée depuis une dizaine d’années dans les aéroports ou encore les musées. Son équipe installe deux capteurs, en hauteur. Lors de la manifestation du 16 novembre à Paris, ils se sont ainsi installés au 3e étage d’un petit hôtel, avec vue plongeante sur le boulevard Voltaire, situé environ au deux tiers du trajet de la manifestation.

Les deux capteurs permettent de former une ligne virtuel sur le boulevard.
Les deux capteurs permettent de former une ligne virtuel sur le boulevard.
© Radio France - Lise Verbeke

"Ces capteurs créent une ligne virtuelle qui balaye un boulevard, trottoirs y compris, et toute personne qui franchit cette ligne virtuelle est comptée", explique Assaël Adary, le président du cabinet. Les capteurs sont reliés à trois ordinateurs, qui diffusent en temps réel les images de la manifestation, et le nombre des manifestants défile en bas à gauche de l’écran. Les triangles verts sur l’écran indiquent qu’une personne marche dans le sens de la manifestation, les triangles rouges signalent une personne dont la trajectoire va dans le sens inverse et qui n’est donc pas comptabilisée. L’équipe enregistre également quatre moments de la manifestation de 20 secondes, quand le cortège est dense ou plus parsemé, et à la main, les salariés recomptent, pour ne pas laisser la technologie unique maître à bord. A la fin de la manifestation, le temps de recouper toutes les données, soit une dizaine de minutes, l’équipe est capable de donner un chiffre. Le 16 novembre, 8 250 personnes ont manifesté à Paris, selon elle, contre 40 000, selon la CGT, et 8 000, selon la préfecture de police.

Le cabinet n’en est pas à son coup d’essai. La technologie a été éprouvée lors de plusieurs manifestations, depuis 10 ans

Assaël Adary, le président du cabinet d'étude, compte les manifestations depuis 2007.
Assaël Adary, le président du cabinet d'étude, compte les manifestations depuis 2007.
© Radio France - Lise Verbeke

A partir du moment où l’on peut compter les choses scientifiquement, il faut le faire. Et comme mon métier c’est de compter les opinions, via des sondages etc, je me suis dit : quel est l’indicateur de l’opinion de la rue ? Eh bien, c’est le nombre de personnes qui sont dans la rue.                
Assaël Adary 

Une fiabilité non partisane

Lors du premier comptage, en 2007, Assaël Adary a été convoqué à la préfecture de police : "Les policiers m’ont demandé, assez légitimement, pour qui je le faisais, pourquoi, et surtout si je filmais la mobilisation. Or nos capteurs ne filment pas, on ne capture pas d’images. Une fois que l’on a expliqué cela, ils se sont détendus, on a même échangé sur nos méthodes respectives de calculs." 

Le cabinet "ne roule pour personne", il revendique son indépendance. Et c’est cela qui fait la crédibilité de leurs chiffres, selon eux, car l’émetteur est non partisan. 

Les chiffres que le cabinet obtient à la fin de chaque mobilisation observée se rapprochent le plus souvent de ceux de la préfecture de police. Mais c’est l’émetteur qui est important dans ces cas-là, selon Assaël Adary : "même si les méthodes de comptage sont les bonnes, il y a un problème d’émetteur. C’est parce qu’ils sont la préfecture que le chiffre est suspicieux. Si vous êtes une partie engagée, votre chiffre est suspicieux." 

Police, syndicat, comment comptent-ils ? 

Les policiers comptent manuellement les manifestants. Des agents sont disposés le long du parcours, avec à la main des cliquets. Ils comptent par lignes de manifestants. Quand la manifestation est dense, cela complique leur travail. 

Les syndicats, eux, ont recours à différentes méthodes. Ils utilisent des estimations, selon la taille des rues, la durée du parcours, le nombre de bus affrétés. 

La polémique des chiffres : une histoire ancienne

Il y a toujours eu des écarts entre les chiffres de la police et ceux des organisateurs des rassemblements. Mais entre 2013 et 2014, de nombreuses polémiques ont entouré le comptage des mobilisations contre la loi ouvrant le mariage aux homosexuels. Les écarts variaient jusqu’au septuple. La préfecture avait alors demandé à une commission indépendante de réfléchir à de nouvelles techniques de comptage. La sociologue Dominique Schnapper a été chargée de la présider. 

Les chiffres lors de la Manif pour tous étaient tellement absurdes que, à juste titre, la préfecture de police a souhaité que des gens indépendants et compétents puissent venir voir comment ils comptaient et donner leurs avis ainsi qu'un certain nombre de conseils. Ce que nous avons fait.   

Après avoir observé les policiers lors de différentes manifestations, Dominique Schnapper et ses deux collègues, Pierre Muller, inspecteur général à l’Insee, et Daniel Gaxié, professeur de science politique, sont arrivés à la même conclusion en 2015 : les chiffres des policiers sont les plus fiables. Ils ont eux-mêmes recompté à partir de vidéos toute une après-midi, et sont arrivés à des chiffres similaires, voire même inférieurs à ceux des forces de l’ordre. 

Nous avions donné quelques conseils techniques, ajoute la sociologue, comme multiplier les lieux d’où l'on observe le passage des manifestants, et indiquer, comme pour les sondages d’opinion, la marge d’erreur, au lieu de donner des chiffres ronds. Ce qui est conforme à la vérité, sur le modèle des sondages d’opinions. 

Aujourd’hui donc, Radio France et plusieurs autres médias ont décidé de faire appel au cabinet d’étude Occurrence pour avoir des chiffres non partisans et crédibles. Une bonne chose selon Dominique Schnapper, qui conclut avec une pointe d’amertume : "S’il fallait un cabinet privé pour confirmer ce que nous avions dit en 2015 et pour confirmer les chiffres de la préfecture, tant mieux, puisque nous arrivons à la vérité. Mais il est assez surprenant qu’il n’y ait pas plus de confiance dans un service de l’Etat et dans une commission de gens indépendants qui avaient déjà fait le même constat. Je regrette que notre commission n’ait pas suffi aux journalistes. Mais peu importe, le tout est d’arriver à ce que l’on cesse ce côté ridicule pour la démocratie de ces chiffres aberrants que donnent les responsables des manifestations. Cela me paraît un progrès de la démocratie". 

"Ce 22 mars, le chiffre des médias sera une information, qui sans doute ne plaira pas à tout le monde"

Pour Frédéric Barreyre, le directeur de la rédaction de France Culture : 

"Nous ne voulons plus continuer à donner deux chiffres, celui de la police et celui des organisateurs, dont nous savons qu’au moins l’un des deux est faux, si ce n’est farfelu… les écarts pouvant aller de 1 à 7.

La presse va donc donner son chiffre, le plus proche possible de la réalité, l’enjeu est pour nous de donner une information fiable et honnête. Nous n’avons aucun intérêt à "gonfler" ou à minorer le nombre de participants à une manifestation.

Jeudi 22 mars, pour la première fois, les grands médias nationaux, presse écrite, télés, radios : Mediapart comme Le Figaro, mais aussi l’AFP, France Culture, France Inter, Franceinfo, Europe 1, RMC, BFMTV, France 2, Le Parisien, Libération, La Croix, ainsi que la presse régionale et départementale, donneront le même chiffre : le chiffre de la presse.

Notre mode de comptage indépendant sera réalisé par la société Occurrence, un cabinet d’étude spécialisé dans le comptage du public. Contrairement à la police et aux syndicats, le travail d’Occurrence est totalement transparent et détaillé sur le site occurrence.fr.

Nous avons testé notre méthode de comptage sur plusieurs manifestations. Lors de la dernière manifestation parisienne, le 16 novembre 2017, la police avait compté 8 000 manifestants, la CGT avait annoncé 40 000 participants, et la presse avait comptabilisé 8 250 manifestants.

Ce 22 mars, le chiffre des médias sera une information, qui sans doute ne plaira pas à tout le monde."