Publicité

Pour l'avocat Arié Alimi, "nous vivons aujourd'hui dans un régime autoritaire"

Par
Des centaines de personnes ont été expulsées lundi 23 novembre place de la République à Paris, parfois sous les tirs de gaz lacrimogène et de grenades de désencerclement.
Des centaines de personnes ont été expulsées lundi 23 novembre place de la République à Paris, parfois sous les tirs de gaz lacrimogène et de grenades de désencerclement.
© Maxppp - Michael Bunel / Le Pictorium

Entretien. Le ministre de l'Intérieur annonce l'ouverture d'une enquête sur la violente évacuation de migrants hier soir place de la République, à Paris. L'avocat et membre de la ligue des droits de l'homme Arié Alimi dénonce "une dérive autoritaire de l'État", "un moment de basculement" dans l'État de droit.

Depuis hier soir, la violente évacuation d'une manifestation de migrants place de la République, à Paris, fait énormément réagir. Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin s'est lui-même rapidement dit choqué sur Twitter, puis il a annoncé, après du préfet de police, la saisie de la polices des polices "sur plusieurs faits inacceptables", demandant des "conclusions sous 48h" qu'il rendra "publiques". De nombreuses vidéos de cette soirée circulent sur les réseaux sociaux. Elles montrent des policiers frappant des manifestants.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Cette manifestation était organisée une semaine après l'évacuation d'un camp de migrants à Saint-Denis. L'association Utopia 56, qui vient en aide aux réfugiés, voulait à travers cette occupation symbolique de la place de la République revenir sur leur situation et leur trouver une solution d'hébergement.

Publicité
16 min

L'avocat Arié Alimi, membre de la Ligue des droits de l'homme, et présent hier soir place Beauvau lors d'une rencontre de Gérald Darmanin avec les opposants au projet de loi de "sécurité globale", était l'invité de notre journal de 12h30.

Une enquête a donc été ouverte après les violences d'hier soir. La police des polices a été saisie. C'est un motif de satisfaction pour vous ?

La satisfaction aurait été qu'il n'y ait pas de violences commises. Que personne n'ait vu les violences atroces commises sur des migrants, des personnes qui essayent simplement de trouver un logement. Je rappelle que nous sommes en période de confinement. Normalement, tout le monde devrait donc avoir un lieu où dormir. C'est à l'Etat de respecter cette obligation. 

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Il y a eu des violences sur des journalistes. On l'a vu pour Rémi Buisine, de Brut. On a vu Nicolas Mayart. Avec des menaces de mort, frappés avec des coups de matraque au sol. Des images que l'on n'aurait pas pu imaginer en France, pays qui se veut pour l'instant en tout cas, et qui se revendique démocratique. 

43 min

Vous avez été reçu hier par Gérald Darmanin au sujet de la proposition de loi sur la "sécurité globale". Vous êtes sorti mécontent du ministère. Pourtant, par rapport au texte initial, il y a eu des amendements, des reculs diront certains (sur la presse, le floutage des policiers). Qu'est-ce qui fait que vous avez quitté la table des négociations ?

Parce qu'il ne s'agissait tout simplement pas de négociations. Monsieur Darmanin a tout de suite rappelé qu'il soutenait et maintenait son soutien aux différents articles, les articles 21, 22 et 24 de la proposition de loi "sécurité globale", mais également au schéma national du maintien de l'ordre. Tous articles confondus qui posent les jalons d'une politique répressive à l'égard des journalistes, mais également des citoyens, des vidéastes amateurs et de toutes les professions d'image et réalisateurs. Finalement de tout le monde, c'est-à-dire la possibilité de pouvoir montrer et regarder les abus des autorités, des violences policières comme celles qui ont encore été commises hier. 

Nous avons dit à M. Darmanin ce que nous vivions, ce que les journalistes visaient, il n'a rien voulu entendre et c'est pour cela que nous avons quitté la table. Et pour cause, deux heures plus tard, nous avions encore ce type de scènes intolérables qui se reproduisaient sur la place de la République, symbole particulièrement fort.  

Vous dénoncez donc une dérive sécuritaire et vous appelez à une nouvelle mobilisation samedi prochain ?

Effectivement. Après la mobilisation que nous avons entamée, d'abord devant l'Assemblée nationale qui a accueilli des milliers de personnes, ensuite place du Trocadéro, avec aux alentours de 20 à 25 000 personnes, ce qui montre l'évolution de cette mobilisation, et enfin, samedi, une marche des libertés, une particulièrement importante. On a vraiment tout l'arc politique, syndical, associatif qui semble se mobiliser autour de cette marche et nous espérons ainsi porter la voix et expliquer que cette dérive autoritaire de l'Etat n'est plus possible, que nous ne pouvions pas céder indéfiniment au chantage des syndicats de police concernant les mesures qu'ils souhaitent demander et qu'il est temps maintenant que la France retrouve finalement son honneur à l'international.  

Cette dérive autoritaire que vous dénoncez, vous l'avez constatée à partir de quand ? 

A mon sens, elle a commencé de manière expérimentale dans les quartiers populaires depuis la décolonisation, depuis les guerres d'indépendance. Mais de manière plus contemporaine, je pense que l'on peut marquer l'année 2014, novembre 2014, avec le décès de Rémi Fraisse. La doctrine dans le maintien de l'ordre a changé, officieusement en tout cas. Le mouvement des "gilets jaunes" avec énormément de mutilés et plus globalement, une atteinte aux journalistes et aux citoyens. La restriction du droit de manifester, toutes les libertés progressivement réduites avec un vrai schéma de restriction de l'État de droit. Et là, nous en sommes à un moment de basculement. Donc, si il n'y a pas ce sursaut qui est en train de naître, que l'on sent naître pour protéger l'État de droit, peut-être passera-t-on à un Etat de police de manière définitive.  

33 min

Un État policier ? Un basculement vers quoi ? Vers un pays fasciste, autoritaire ? 

Autoritaire, nous y sommes déjà. Les mesures et la politique utilisées par le gouvernement, extrêmement centralisées, conduisent à réduire les libertés, notamment le droit de manifester. Et on a de plus en plus de difficultés à manifester. On a de plus en plus de difficultés à circuler. Je rappelle que nous sommes en état d'urgence pratiquement trois ans sur cinq depuis cinq ans. C'est-à-dire que nous sommes plus longtemps en état d'urgence qu'en état de droit commun. 

On peut aujourd'hui parler de régime autoritaire. La question suivante, c'est de savoir si on passe en état de police, c'est-à-dire un pays où la police fait la loi. Et avec la loi "sécurité globale", cela commence à y ressembler.

En même temps, au départ, pour cette sécurité, ce côté sécuritaire, il y a des raisons. Liées au terrorisme, à des problèmes sanitaires. Comment répondre à ces problèmes-là ? 

Vous avez parfaitement raison. Il y a des raisons factuelles. Il existe une urgence sécuritaire avec les attentats terroristes et une urgence sanitaire avec la pandémie. Mais ce n'est pas parce qu'il y a une urgence sécuritaire et sanitaire que l'on doit y répondre par un état d'urgence et par une restriction des libertés. Au contraire. Et d'ailleurs, on voit que la longue liste de lois sécuritaires adoptées depuis 2007 à peu près, n'aboutit qu'à une violence plus importante et une conflictualité plus importante de la société et à une restriction des libertés. 

Nous pensons à la Ligue des droits de l'homme, mais avec un arc beaucoup plus large, que c'est en apportant encore plus de libertés dans les institutions, encore plus d'Etat de droit que nous pourrons combattre le terrorisme et les germes du terrorisme et que nous pourrons éventuellement faire face à une pandémie en responsabilisant la population plutôt que de lui imposer des mesures liberticides.  

Avec la collaboration de Sébastien Lopoukhine