Le regard de l'Iran sur les États-Unis

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Pour l'Iran, les États-Unis sont devenus le parfait ennemi

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Le regard de l'autre | En Iran, les durs du régime ont repris la main. L’élection à la présidence d'Ebrahim Raïssi, un ultraconservateur, le confirme. Au moment où la relation avec les États-Unis est particulièrement détériorée. Ces deux pays, autrefois alliés, sont ennemis. Voici pourquoi, du point de vue de Téhéran.

Sans surprise, Ebrahim Raïssi vient de devenir le nouveau visage dur de l’Iran. Le candidat proche du Guide suprême a été élu avec 61,95 % des voix, dès le premier tour du scrutin, selon des résultats définitifs annoncés ce samedi.

Cette situation inquiète pour la société civile iranienne. Elle interroge aussi sur l’avenir des négociations en cours à Vienne en Autriche, afin de rétablir l’accord sur le nucléaire iranien. Accord rompu par Donald Trump.

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Conséquence de cette rupture : les Occidentaux, États-Unis en tête, ont imposé un embargo économique très strict à l’encontre de l’Iran. Et en face, l’Iran a largement outrepassé les limites qui lui avaient été fixées sur l’enrichissement de l’uranium.

La relation très détériorée entre Téhéran et Washington est au cœur de cette dégradation. Ces deux pays, autrefois alliés, sont aujourd’hui ennemis.

Et l’Iran n’a aucune confiance dans les États-Unis.

Analyse en cinq points clés : géographie, Histoire, économie, droit et psychologie et sociologie.

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La géographie

L’Iran est une puissance régionale. Trois fois la taille de la France : 82 millions d’habitants. Et une plaque tournante géopolitique entre l’Orient et l’Occident.

Mais l’Iran, berceau de l’Islam chiite, se perçoit comme une forteresse assiégée, entourée de voisins qu’elle regarde comme des ennemis, en particulier les grandes puissances sunnites, branche majoritaire de l’Islam. En tête de liste, l’Arabie saoudite.

Et puis l’Iran se perçoit aussi comme assiégé, presque encerclé par les États-Unis : le Proche et le Moyen-Orient comptent plus d’une vingtaine de bases américaines, navales, aériennes, terrestres. En Irak, en Jordanie, au Koweit, au Bahrein, au Qatar, en Arabie saoudite, aux Émirats, à Oman. Sans oublier la présence américaine en Turquie, en Afghanistan ou au Turkménistan. Rien qu’au Qatar, on compte 13 000 soldats américains.

Et dans le détroit d’Ormuz, les navires militaires iraniens et américains sont régulièrement à touche-touche.

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L’Histoire

La relation entre l’Iran et les États-Unis a complètement tourné en 1979. Auparavant, les deux pays étaient plutôt des alliés.

Au milieu du XIXe siècle, les États-Unis concluent un premier accord avec ce pays que l’on appelle encore la Perse, héritière de cette grande civilisation qui autrefois s’étendit de la Grèce jusqu’à l’actuel Pakistan, en passant par le Nord de l’Égypte.

Et après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis développent fortement leur influence en Iran, en soutenant le coup d’État qui porte au pouvoir le Shah en 1953. 

Vu de Washington, Téhéran est à la fois un domino pour endiguer le communisme soviétique et un allié pétrolier. Les élites iraniennes s’occidentalisent. Mais déjà, une large partie de la population rejette l’ingérence américaine, perçue comme une atteinte à la souveraineté iranienne.

Le vent tourne totalement avec la Révolution islamique de 1979 et l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeini.

Avec un événement majeur qui aujourd’hui encore demeure une cicatrice béante dans les relations entre les deux pays : pendant 444 jours, de novembre 1979 à janvier 1981, 52 diplomates et civils américains sont retenus en otage par des étudiants iraniens, à l’ambassade des États-Unis de Téhéran. Accusés d’espionnage par les autorités iraniennes.

Cette "crise des otages" ouvre une période de crise entre les deux pays, jamais refermée depuis, et marquée par d’autres épisodes, notamment :

-         La destruction d’un vol d’Iran Air en 1988 par un tir d’un croiseur américain, 

-         Le gel d’avoirs iraniens aux États-Unis, 

-         Le discours de George Bush Jr en 2002 sur l’axe du mal, incluant Iran, Irak et Corée du Nord, 

-         La volonté affichée par l’Iran de détruire Israël, 

-         L’accord sur le nucléaire de 2015, rompu par Donald Trump en 2018.

-         L’assassinat par un drone américain du général iranien Qassem Soleimani en Irak en 2020.

Aujourd’hui, la défiance demeure donc très forte entre les deux pays, malgré la volonté affichée par Joe Biden de revenir dans l’accord sur le nucléaire.

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L'économie

Téhéran a d’autant moins confiance en Washington que l’Iran voit les États-Unis comme des prédateurs économiques qui cherchent à étranger le pays.

Pour les Iraniens, le véritable objectif de Washington, depuis la période du Shah, est de s’emparer des ressources pétrolières et gazières du pays. L’Iran possède les quatrièmes réserves mondiales de pétrole, les deuxièmes réserves gazières.

Et puis les sanctions économiques américaines renforcées par Donald Trump ont un impact considérable sur la vie quotidienne des Iraniens : manque de produits de première nécessité, inflation, chômage, pauvreté croissante. Les exportations de pétrole ont chuté, de 2 millions de barils par jour à 300 000.

Ces sanctions ne frappent pas tellement le pouvoir : les "Gardiens de la Révolution" en particulier tirent plutôt profit du marché noir qui découle de ces sanctions.

Mais la population, elle, paye le prix fort. Donc cela renforce le sentiment populaire d’être agressé par les États-Unis. Le nationalisme iranien en sort renforcé. La stratégie américaine sur ce point est contreproductive.

Et cette situation ne fait qu’inciter Téhéran à aller plus loin encore dans sa quête d’énergie nucléaire, qui relève aussi d’une volonté d’indépendance énergétique.

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Le droit

Sur le terrain juridique aussi, les États-Unis sont perçus par l’Iran comme n’étant pas dignes de confiance.

Le fait est que c’est bien Donald Trump qui a rompu l’accord sur le nucléaire, le JCPOA comme on en dit en anglais, Barjam comme on dit en Iran.

Pour Téhéran, les choses sont simples : le fautif, le hors la loi, celui qui n’a pas respecté sa parole, c’est Washington. D’autant que les États-Unis ont imposé leur volonté aux Européens, en forçant les entreprises européennes à se retirer d’Iran. Et en cherchant à faire appliquer contre Téhéran les sanctions internationales prévues dans l’accord sur le nucléaire, alors même que ce sont les États-Unis qui se sont retirés de cet accord.

Bref, vu de Téhéran, Washington se moque du droit et n’a aucune leçon à donner sur le terrain juridique. Et c’est pour cette raison que les Iraniens, en représailles, ont décidé de progressivement ne plus respecter l’accord non plus. Et de dépasser les seuils d’enrichissement de l’uranium et les stocks d’eau lourde autorisés.

Téhéran se rapproche donc de l’arme nucléaire militaire. Mais y voit uniquement une réponse du berger à la bergère.

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Sociologie et psychologie

Pour le pouvoir iranien, et en particulier l’État profond, celui des mollahs et des Gardiens de la Révolution, celui qui tient le pouvoir, les États-Unis sont donc l’ennemi : le méchant, que l’on instrumentalise pour le livrer à la vindicte populaire. Le coupable idéal, source de tous les maux dans un Iran en proie à de fortes tensions sociales. Pas question de se laisser humilier par Washington. Impossible de donner l’impression de céder face aux pressions américaines.

Et le chaos engendré par le retrait américain de l’accord a plutôt profité aux durs du régime iranien qui désormais n’avancent même plus masqués.

Au sein de la population iranienne, le paysage est plus complexe. Il y a plusieurs Iran. Selon le niveau de religiosité, selon les classes sociales.

Toute une partie du pays est solidaire du régime des mollahs et voit Washington comme l’ennemi. A l’inverse, une partie de la population iranienne demeure culturellement attirée par les États-Unis, où vit une importante diaspora. La musique, les réseaux sociaux contribuent également à ces liens culturels. Enfin et surtout, de très nombreux Iraniens savent que leur propre gouvernement est lui aussi responsable de la situation économique, sans parler de l’absence de libertés.

C’est cela qui explique la forte abstention aux élections en Iran.

En résumé, il faudra sans doute beaucoup de temps avant qu’une relation saine ne puisse se bâtir entre Téhéran et Washington. Les contentieux et les cicatrices sont multiples, la défiance est profondément ancrée. Et en plus elle est instrumentalisée politiquement.

Seule la situation économique dramatique de l’Iran peut contraindre le régime à une forme de réconciliation avec les États-Unis, pour permettre au commerce de repartir.

Mais cette réconciliation ne sera que de façade.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou