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Pour le juriste Michael van Walt van Praag, "Le droit international doit s'appliquer au Tibet face à la Chine"

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Mobilisation des tibétains lors d'une manifestation en juillet 2020 à Paris
Mobilisation des tibétains lors d'une manifestation en juillet 2020 à Paris
© Radio France - Nathanael Charbonnier

Entretien. Le Tibet et la Chine sont deux pays différents. C'est avec cet argument souvent oublié que l'avocat et juriste néerlandais Michael van Walt van Praag tente de mobiliser la communauté internationale pour relancer le débat sur l'indépendance du Tibet.

Michael van Walt van Praag est un avocat et juriste spécialisé dans la résolution des conflits entre états. Il est aussi spécialisé en droit international, soutien du gouvernement tibétain et conseiller juridique du dalaï-lama. De passage à Paris où il doit rencontrer des parlementaires, ainsi que l'ancien ministre de la Justice, Robert Badinter, il revient sur le thème  de son livre Tibet, brief 20/20, dans lequel il explique que le Tibet n'a jamais fait partie de la Chine. 

L'avocat et juriste Mickael Van Walt Van Praag lors de son passage à Paris
L'avocat et juriste Mickael Van Walt Van Praag lors de son passage à Paris
© Radio France - Nathanael Charbonnier

Pour vous, historiquement, on peut affirmer que le Tibet n'a jamais fait partie de la Chine ? 

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Exactement, et le sujet est important car c’est le seul argument avancé par la Chine. C’est avec cet argument que les dirigeants chinois justifient la présence chinoise au Tibet. Ils tirent leur légitimité de cela. Or nous avons fait des recherches très approfondies avec la participation d'une centaine d'universitaires partout dans le monde, et nous avons obtenu la conclusion que le Tibet n'a effectivement jamais fait partie de la Chine. À aucun moment dans l'histoire du Tibet, le pays n’a fait partie de la Chine. Et donc, quand la Chine a envahi le Tibet en 1949/1950, c'était une agression selon le droit international. 

Pourtant, les deux pays ont été très, très proches, avec certaines fois des liens entre eux ? 

Jamais dans l'histoire tibétaine, il n’y a eu une administration chinoise. Des liens avec les Mongols ont existé par exemple, mais le pays n’a jamais fait partie de la Chine, ni été géré par elle. De même pendant l'empire Mandchou des Qing. L'empereur Mandchou et sa cour ont eu des liens très proches avec les religieux tibétains, avec le dalaï-lama de l’époque, mais c'était très clairement un lien entre l'empereur Mandchou et les Tibétains. Et les Mandchous ont fait bien attention de ne jamais intégrer le Tibet avec la Chine et de ne jamais envoyer des administrateurs chinois au Tibet. Le Tibet était une sorte de protectorat de l'empereur, mais pas de la Chine, pas de l'État. 

Je ne suis pas, et nous ne sommes pas les premiers à le dire. Nous avons travaillé sur le sujet avec des universitaires spécialistes de la langue mandchoue, de la langue mongole, de la langue tibétaine et chinoise. Tous ont regardé les sources de cette période-là et arrivent à la même conclusion. Et même les sources chinoises de cette période ne traitent jamais le Tibet comme une partie de la Chine. 

Mais alors aujourd'hui, sur quels points s'appuient les Chinois pour dire que le Tibet fait partie de la Chine ? 

Eh bien, ils font ce que l'on ne peut pas faire : ils projettent l'état actuel chinois dans le passé. Ils reprennent les concepts de droit international d'aujourd'hui et les font voyager dans le temps. Or à l’époque, la notion d’état n’était pas la même. L'idée de souveraineté était tout à fait différente dans le passé, en Asie, à celle défendue aujourd’hui. Il y a eu des périodes où la Chine a été occupée par les Mongols, par les Mandchous, par d'autres comme les Jürcen qui étaient aussi des Mandchous. Et si les autorités chinoises jouent ainsi avec le passé, c’est dans le but de s’en servir pour légitimer leur occupation du Tibet. Mais leur récit est faux et trompeur. 

Mobilisation en 2015 dans les rues de Paris en soutien au Tibet
Mobilisation en 2015 dans les rues de Paris en soutien au Tibet
© Radio France - Nathanael Charbonnier

Une question peut-être tout à fait stupide, mais la muraille de Chine englobe-t-elle le Tibet ? 

Bien sûr que non. La muraille de Chine sépare la Chine de l'Asie et de la haute Asie. 

Mais alors, la muraille de Chine peut-elle être un indice sur ce qu’est le territoire chinois ?

Oui, la muraille a été bâtie pour se défendre contre les barbares mongols et d'autres peuples de l'Asie centrale, l'Asie interne. Et donc, oui, c'était pour protéger la Chine telle qu'elle était donc à l’intérieur de sa muraille. 

Cela peut-il être un argument pour dire que le Tibet n'appartient pas à la Chine ? 

Je ne pense pas que l’on puisse utiliser cet argument. C'est un argument qui peut être philosophique, mais pas politique. Car les choses ont évolué et la Chine a pu s’étendre au-delà de la muraille. Mais en ce qui concerne le Tibet, je le répète, il n'y a aucun moment dans l'histoire où le Tibet a fait partie de la Chine. 

Maintenant sur le fond, qu'est-ce que cela change et en quoi est-ce important ? 

Il est très clair que quand la Chine a envahi le Tibet, c'était une agression au sens du droit international et donc une violation du droit. Cela veut dire que les autres pays ne peuvent pas reconnaître l’invasion par la force du Tibet par la Chine. Cela veut dire aussi qu’il ne s’agit pas d’une affaire de politique intérieure chinoise mais d’un conflit entre états.  

Or, beaucoup de pays, dont la France, ont une politique qui soutient l'idéal de trouver une solution négociée à ce conflit. Mais dans les faits, il en est autrement. Les actions de la France et d'autres pays sont contraires à la défense de cet idéal. Et tous les propos qui tendent à reconnaitre l’autorité de la Chine sur le Tibet fragilisent ce dernier. Il enlève toute raison pour les dirigeants chinois d'entrer en négociations avec les Tibétains. Cela légitime les Chinois dans leur occupation. Et c'est pour cela que je demande non seulement à la France mais à d'autres gouvernements aussi de ne plus faire de déclarations qui légitiment les autorités chinoises. Non seulement, cela viole le droit international mais en plus cela ne permet pas d’ouvrir de négociations sur l’avenir du Tibet.  

Pourquoi à l'ONU, le dossier tibétain ne fait pas partie des pays qui doivent obtenir leur indépendance ?

Il y a eu des résolutions aux Nations unies dans les années 60. Elles ont reconnu que le peuple tibétain a le droit à l'autodétermination comme cela a été le cas pour d’autres peuples colonisés. Mais il ne faut pas oublier que la Chine fait partie du Conseil de sécurité de l’ONU et que souvent on cherche à ne pas heurter les autorités chinoises.

On peut ajouter aussi que le Tibet quand il était indépendant n’a pas fait l’effort d’avoir des liens puissants avec d’autres états, si l’on met de côté ceux qui étaient juste dans les environs comme le Népal ou la Mongolie. Conséquence, il s’est retrouvé seul. 

Aujourd’hui, le Tibet est moins seul ? 

Oui, il y a en effet une situation différente et la Chine est regardée différemment. Il y a le Tibet, mais se sont ajoutés d’autres conflits, comme Hong Kong, comme les Ouïghours du Xinjiang, comme des soucis à la frontière avec l’Inde et encore ce qui ce passe dans le Pacifique.   

La diapora tibétaine de Paris se mobilise tous les 1 octobre, date de la naissance du régime communiste chinois
La diapora tibétaine de Paris se mobilise tous les 1 octobre, date de la naissance du régime communiste chinois
© Radio France - Nathanael Charbonnier

Est-ce que le piège ne serait pas un référendum d'autodétermination puisque le Tibet est majoritairement chinois maintenant ? 

Non, je ne sais pas s'il est majoritairement chinois. C'est très difficile de savoir combien de Chinois habitent au Tibet parce que les chiffres varient et ceux avancés par les Chinois ne sont pas forcément vrai. Mais à part ça, le droit d'autodétermination, c'est le droit du peuple tibétain. Et puis, il faudrait négocier pour savoir qui pourrait ou non participer au vote. Ce genre de discussions sur le corps électoral existent partout. Elles existent dans le conflit au Sahara occidental, ou encore en Nouvelle-Calédonie. 

Le dalaï-lama est-il un allié vers cette reconnaissance du Tibet, car lui-même parle souvent d’autonomie plus que d’indépendance ? 

Oui, bien sûr. C’est la voie que prône le dalaï-lama, celle de la voie du milieu. Mais en réalité, il y a 3 pistes. Premièrement, on considère que le Tibet est un pays occupé que Chinois n’ont pas le droit de le gouverner. Deuxièmement, le conflit doit être résolu de manière non-violente par le dialogue et les négociations. Troisièmement, une solution est envisageable qui bénéficie aux deux parties et qui prévoit une véritable autonomie avec la Chine. Et donc, on a l'impression peut-être que le dalaï-lama a déjà fait la concession que le Tibet fait partie de la Chine. Mais ce n'est pas vrai. Il ne dit pas qu'aujourd'hui le Tibet fait partie de la Chine, mais que si on arrive à négocier, alors le Tibet peut devenir une partie de la Chine. C'est différent que de dire aujourd'hui, le Tibet fait déjà partie de la Chine.  

Le dalaï-lama et le gouvernement tibétain ne sont pas très reconnus dans le monde. 

Le gouvernement en exil est traité par beaucoup de pays de facto comme une administration légitime des intérêts tibétains. Le dalaï-lama, depuis 2011, n'est plus le chef d'État. Il y a maintenant un chef élu, un Premier ministre qui représente l'administration centrale tibétaine. Le dalaï-lama reste le chef spirituel des Tibétains. Et les choses là encore changent. On voit ces dernières années des pays comme les Etats-Unis qui traitent cette administration centrale tibétaine de façon presque officielle. On ne la considère pas comme une ONG, mais bien comme un gouvernement.  

Pour terminer, il y a une âme tibétaine qui est très forte quand même, parce que malgré tout ce qui se passe, le régime communiste chinois n’a pas réussi à éteindre le Tibet. 

Oui, c'est une âme très forte. Il ne faut pas oublier que les Tibétains ont vécu pendant des siècles, de façon isolée. Cela leur donne un lien entre eux qui est très, très fort. Il faut ajouter également la religion et la vénération pour le dalaï-lama. Et vous avez raison, le conflit avec la Chine a permis aux Tibétains de s’unir comme jamais.