Pourquoi ces chansons restent en tête ?

Publicité

Pourquoi certaines chansons restent-elles dans la tête ?

Par

Refrain de rap, mélodie classique, tube de la chanson populaire : il vous arrive probablement d’avoir de temps en temps un air coincé dans votre cerveau. Sachez que vous n’êtes pas seul. Voici pourquoi les “vers d’oreille” se logent dans votre tête et comment s’en débarrasser.

Y.M.C.A., “Baby Shark”, le Boléro de Ravel… Avoir une chanson dans la tête, ça arrive au moins une fois par semaine à 90 % des gens, avec toutes sortes d’airs. Pendant des heures et des jours, elle reste là, après avoir été déclenchée par quelques notes ou parfois par un seul mot.

Ces chansons coincées dans votre cerveau portent un nom : les “vers d’oreille”, “Earworms” en anglais. Le terme, issu de l’allemand “Ohrwurm”, a été inventé par un psychiatre en 1979, alors qu’il pensait peut-être au tube de l’année, “My Sharona”, du groupe The Knack.

Publicité

Mark Twain parlait déjà des “Earworms”

Dans un monde où la musique est partout, rien de plus surprenant que le ver d'oreille surgisse aussi souvent. Et pourtant, en 1876 déjà, l’écrivain américain Mark Twain évoquait le phénomène dans la nouvelleUn cauchemar littéraire”. Depuis des décennies, des psychologues, des musicologues, des neuroscientifiques se sont penchés sur cet étrange symptôme, et on est aujourd’hui capable d’identifier plusieurs causes.

Des causes dans la structure musicale

D’abord, certaines chansons comportent en elles-mêmes des structures musicales qui en font de potentiels vers d’oreille. En 2015, une psychologue de la Durham University, Kelly Jakubowski, a sondé 3000 participants pour établir un classement des vers d’oreille.

La composition des chansons a été comparée à d’autres morceaux de pop similaires pour voir ce qui les distinguait. Le premier ingrédient, c’est un tempo plus rapide que la normale : 124 battements par minute (bpm), contre 115. Ensuite, une mélodie générique, facilement prévisible, dont la chercheuse en psychologie donne un exemple-type : “La chanson pour enfants “Twinkle twinkle little star” dans laquelle les notes commencent bas, montent haut et redescendent à la fin de la phrase.” On observe d’ailleurs la même chose avec les choeurs de “Bad Romance”, de Lady Gaga, un des morceaux les plus cités par les participants à cette étude.

Une autre caractéristique est l’enchaînement de notes avec un intervalle important entre elles, par exemple une note basse puis bien plus haute. Pour bien saisir, il faut écouter le début des deux exemples ci-dessous, cités par Kelly Jakubowski : les cuivres dans In the mood par le Glenn Miller Orchestra, et la basse dans My Sharona.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

La dernière caractéristique concerne les paroles, qui sont d’une part assez répétitives, et souvent un peu absurdes, faciles à chanter.

Mais si on a la recette d’un ver d’oreille, comment expliquer qu’on n’ait pas la formule magique pour en fabriquer un à coup sûr ? La structure musicale en elle-même est une piste intéressante ; mais pour aller plus loin, il faut s’intéresser à ce qui se passe dans notre cerveau.

Le rôle de la matière grise

Chacun réagit différemment parce que notre biologie est différente, selon ce qu’a observé Nicolas Farrugia, chercheur en neurosciences cognitives, qui a étudié une quarantaine de sujets à l'aide d'IRM et de questionnaires. “La quantité de matière grise du pôle temporal est liée au fait d'être dérangé par les vers d'oreille, résume l’enseignant à l’IMT Atlantique. Or, de nombreuses études semblent montrer que le pôle temporal est fortement connectée à l'amygdale, elle-même impliquée dans les émotions liées à l'écoute musicale.” Le chercheur cite une corrélation inverse avec le cortex auditif, la zone du cerveau qui analyse les informations auditives : “Quand l’épaisseur corticale diminuait, les gens avaient davantage d’earworms.

Une expérience universelle mais très personnelle

Pour ce décryptage, nous vous avions demandé sur les réseaux sociaux quels étaient les tubes qui tournaient en boucle dans votre tête. Première surprise : très peu de vos suggestions se recoupaient. D’ailleurs, dans le fameux classement déjà mentionné, la plupart des morceaux n’étaient cités qu’une seule fois. En d’autres termes, chacun a sa chanson-bête noire, souvent associée à un souvenir. Cela concorde avec une autre observation de l’étude de Nicolas Farrugia : ceux qui trouvent les vers d’oreille agréables ont une densité de matière grise plus forte dans une région liée à la mémoire : le cortex parahippocampique.

Le dernier enseignement des neurosciences, c’est qu’un lien a été observé entre la fréquence des vers d’oreille et l’épaisseur d’un ensemble de zones au centre du cerveau, le mode par défaut. Cet endroit est activé lors des pensées internes, des rêves éveillés, quand l’esprit vagabonde.

D’un point de vue psychologique, notre humeur et notre type de personnalité peuvent aussi jouer, note Kelly Jakubowski : “Les gens qui sont plus ouverts aux expériences, et plus imaginatifs et créatifs, ont tendance à éprouver plus souvent le phénomène, mais aussi à l'évaluer comme une expérience positive. Alors que les gens qui ont une tendance obsessionnelle compulsive ont tendance à l'évaluer négativement.

Des “hymnes intimes”

L’expérience du ver d’oreille est tellement personnelle qu’elle toucherait à quelque chose d’intime, selon le philosophe et musicologue Peter Szendy. “Il y a un moment magnifique dans À la recherche du temps perdu où deux personnages écoutent un motif musical. Et pour eux, ça devient vraiment le signe de leur amour. Et Proust compare ça à “l’air national de leur amour”. C’est presque paradoxal parce que l’amour, ça n’a rien de national ; c’est au contraire, quelque chose de très intime.” Dans ses analyses, Peter Szendy a forgé le terme d’“hymne intime” pour qualifier les tubes.

Comment se déclenchent-ils ?

On l’a dit, leur déclenchement peut être lié à des souvenirs, ravivés par une situation : faire du vélo, la vaisselle, aller à la campagne ou à la montagne. On sait aussi que le succès - et donc l’exposition - de la chanson sont des facteurs, tout comme le fait de l’avoir entendue récemment.

Votre engagement musical fait de vous une probable victime : si vous avez fait du solfège, que vous jouez d’un instrument plusieurs heures par semaine, vous êtes une cible potentielle. Et puis, il y a le déclenchement par association d’idée avec un mot ou un groupe de mots. Citons “umbrella”, “bancs publics”, “terre brûlée”, ou, pour les plus jeunes, “contresens”. Si vous avez visualisé, dans l’ordre, Rihanna, George Brassens, Michel Sardou et SCH, c’est normal.

Une des pistes évoquées par les psychologues pour expliquer le ver d'oreille, c’est l’effet Zeigarnik, c’est-à-dire la tendance à se souvenir davantage d’une tâche inachevée que d’une tâche terminée. Percevoir ces mots est un peu comme si on entendait le début du refrain ou une partie de la chanson, sans l’entendre en entier.

Des conséquences sur le sommeil

Les vers d'oreille peuvent aussi parfois détériorer la qualité de vie de certains sujets. Des chercheurs du Texas ont démontré leurs effets négatifs sur la qualité du sommeil. Nicolas Farrugia signale par exemple recevoir “des mails de gens qui disent : ‘J’ai la même musique en tête depuis 25 ans, je ne sais pas quoi faire, je deviens fou’.” Les Italiens ont d’ailleurs un terme assez poétique pour le mot tube : “tormentone”, qui signifie un "grand tourment".

Faire des puzzles et chanter “God save the Queen”

Pour ne pas vous laisser tourmenter, plusieurs techniques existent. La première : écouter la chanson en question en entier, pour en faire une tâche terminée et neutraliser l’effet Zeigarnik. Vous pouvez aussi chanter God Save the Queen, selon les conclusions d’une étude anglaise très sérieuse. D'autres études recommandent de faire des puzzles, des sudokus, de boire à la paille ou de mâcher un chewing-gum, tout ça dans le but de distraire le cerveau.

N’oublions pas cependant que deux tiers des expériences ne sont pas perçues comme négatives par ceux qui sont concernés par le ver d'oreille. Elles peuvent aider à se concentrer ou entretenir un souvenir associé. Alors parfois, il vaut mieux faire le dos rond, l’accepter et pourquoi pas le chanter à voix haute. Et si vous redoutez d’être assailli en permanence par la musique, vous pouvez toujours écouter France Culture.