Pourquoi dit-on "nature morte" ?

Même si Chardin a donné ses lettres de noblesse au genre au XVIIIe siècle, l'expression "nature morte" est restée.
Même si Chardin a donné ses lettres de noblesse au genre au XVIIIe siècle, l'expression "nature morte" est restée.

Pourquoi dit-on “nature morte” ?

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Pourquoi dit-on "nature morte" ?

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D’autres langues ont retenu l’expression de “vie immobile”, une idée inverse à notre appellation pour ce type de peinture. Derrière ce choix se cache une association avec les vanités, un sous-genre qui interroge la mort, et une volonté de maintenir la nature morte au bas de la hiérarchie des genres.

"Still life" en anglais, "Stilleben" en allemand, "still leven” en néerlandais, "bodegón" en espagnol… Les termes désignant les natures mortes renvoient à une "vie immobile" ou des "coins de cuisine" : une allusion à la vie et au mouvement qui se dégage des choses, mêmes inanimées.

À l’inverse, la langue française assigne à ces objets un immobilisme presque muet, ce qui fait dire à l’historienne de l’art Laurence Bertrand Dorléac qu’elle est "particulièrement mal adaptée", "insatisfaisante à tous points de vue". L’universitaire est d’ailleurs la commissaire d’une exposition qui s’ouvre au Louvre, dédiée au sujet. Pour en finir avec "nature morte", elle l’a sciemment nommée "Les Choses".

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Hiérarchie des genres

Si la langue française a fait le choix de cette expression péjorative, c’est aussi pour maintenir ce type de peinture au bas de la hiérarchie des genres. En 1667, un historien de l’art, André Félibien, théorise cette gradation. Au sommet de la hiérarchie, il place l’allégorie. Viennent ensuite la peinture historique, le portrait, la peinture animalière, le paysage puis la nature morte, la moins noble.

Ainsi, "celui qui peint des animaux vivants est plus estimable que ceux qui ne représentent que des choses mortes et sans mouvement", résume André Félibien dans la préface aux Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture de l’année 1667.

"Les choses prennent le pouvoir"

Ce dernier genre a pourtant fait son retour en grâce au siècle d'avant, après une éclipse d’un millénaire. "Pendant 1000 ans, de la chute de l’Empire romain au XVIe siècle, on ne voit plus de choses représentées pour elles-mêmes, mais toujours avec des personnages religieux, explique l’historienne, aussi directrice de la Fondation nationale des sciences politiques. Les choses sont vraiment asservies au discours religieux dominant."

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Mais à l’amorce du capitalisme moderne, les peintres, flamands notamment, se mettent à représenter des marchandises de plus en plus abondantes, ou des outils de travail et de cuisine. Surtout, ils font des choses, les stars des tableaux, sans les renvoyer à leur utilisation par des personnages, religieux ou non. En clair, "les choses prennent le pouvoir", image Laurence Bertrand Dorléac.

Mais alors, comment les nommer ? En Italie, le peintre Giorgio Vasari parle des "cosi naturali" de Giovanni da Udine dès le XVIe siècle. Dans la langue française, on parle un temps de "vie immobile" ou "silencieuse", ou de "nature reposée". Diderot emploie le terme de "nature inanimée". Mais ces dénominations ne tiennent pas et l’expression "nature morte" l’emporte.

Les vanités, objets de mort

"Pourquoi on appelle ‘nature morte’ nature morte ? Pose l’historienne. Certainement parce que c’est la représentation d’animaux morts, de crânes, les vanités, qui est un sous-genre de la nature morte, et puis de fruits, d’un certain nombre de choses."

Des objets immobiles mais pourtant pas inertes. Une manière de maintenir la hiérarchie des genres en place et de minorer l’exigence technique de la nature morte. Le Caravage dit pourtant qu’il lui "coûte autant de soin pour faire un bon tableau de fleurs qu’un tableau de figures."

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Le pouvoir d’évocation des objets

Chardin s’impose comme un maître du genre au XVIIIe siècle, lui donne ses lettres de noblesse. Mais le terme reste et sa connotation masque le fait que des objets immobiles peuvent tout aussi bien faire rêver, imaginer, agir ou douter. Plus qu’une corbeille de fruits ou qu’un étal de boucher, les objets sont des témoins d’époques d’opulence, des rappels de notre condition de mortels.

Quelle alternative à la place de nature morte ? La solution pourrait venir de la Grèce antique ou de Pompéi : on y représentait des sujets triviaux, un genre qu’on appelait rhyparographie et on titrait les œuvres en décrivant leur contenu. "Tout simplement une description des choses représentées, rappelle l'historienne. C’était beaucoup plus simple. Je crois que ‘les choses’, ça intéresse beaucoup plus."

À voir : Exposition "Les Choses" au musée du Louvre jusqu'au 23 janvier 2023