Pourquoi il faut lire Simone Weil aujourd'hui
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Pourquoi il faut lire Simone Weil aujourd'hui

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philosophie | Hausse du revenu pour répondre à la colère des travailleurs ? Pas suffisant selon la philosophe-ouvrière Simone Weil (1909-1943), pour qui il faut répondre aux "besoins de l'âme".

Deux philosophes spécialistes de la pensée de Simone Weil (1909-1943), expliquent en quoi son oeuvre est plus que jamais d'actualité, et utile pour penser notre temps marqué par la colère des "gilets jaunes".

58 min

1/ Simone Weil contre les “professionnels de la parole”

À 25 ans, la philosophe Simone Weil (1909-1934) entre à l'usine. Elle en tire une dénonciation de l’aliénation du travail.

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Robert Chenavier, philosophe : "Simone Weil vise la catégorie de ceux qu’elle appelle les “professionnels de la parole” qui sont à la fois des politiques, des journalistes, des syndicalistes. Elle oppose toujours les maîtres du langage, qui souvent dominent par leur connaissance du maniement des mots, à ceux qui travaillent. Le travail étant une activité plus muette mais qui pour cette raison a du mal à exprimer ses besoins. C’est bien le problème de la traduction de ce que l’on souhaite et désire en mots qui soient justes".

Philippe Martinez (CGT) formulait ainsi il y a quelques jours sur France Info les pistes de réponse à proposer aux "gilets jaunes" : "L’augmentation des salaires, par exemple, plus de justice fiscale, par exemple, le rétablissement de l’impôt sur la fortune, par exemple". Edouard Philippe, Premier ministre, prononçait quant à lui ces paroles pour répondre à leur colère : "Nous constaterons une hausse du smic net de 3% au 1er janvier, c’est-à-dire une des plus importantes de ces 25 dernières années. Notre objectif, c’est que le travail paye, et nous avons bien entendu les Français, qui nous demandent d’accélérer". 

Robert Chenavier : "On a tendance à leur parler d’argent, en leur disant “il faudrait  augmenter vos salaires parce que vos conditions de travail et de vie sont très mauvaises”. Simone Weil dit que le malheureux va probablement marcher dans  ce sens parce qu’il a aussi besoin d’argent. Mais finalement, est-ce que le salaire, l’argent, est une compensation réelle au malheur qu’il vit ? Il y a peut-être chez ces gens ce que Simone Weil appelle “des besoins de l’âme”.
Mais ce n’est pas en donnant un peu plus d’argent, de salaire à quelqu’un qu’on va pouvoir acheter sa dignité ou son âme. Ou si on le croit, on fait fausse route".  

Robert Chenavier est président de l’Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil, directeur de la publication des Cahiers Simone Weil, responsable de l’établissement des Œuvres complètes de Simone Weil aux éditions Gallimard
Auteur de Simone Weil : une philosophie du travail aux éditions du Cerf et Simone Weil : l’attention au réel aux éditions Michalon.

58 min

2/ Simone Weil pour l'enracinement

Fin 1942, juste avant sa mort, Simone Weil rejoint de Gaulle à Londres où elle rédige une constitution intellectuelle pour l'Europe un texte sur la spiritualité de l'homme, appelé "L'Enracinement". 

Martin Steffens, philosophe : "On est aujourd'hui dans une période d’extrême déracinement. Le village, le café, la paroisse disparaissent. On se retrouve comme une pluralité d’individus avec un seul interlocuteur : l’État. Or l’État n’est pas une terre nourricière. Simone Weil pense que sont des communautés intermédiaires qui doivent nourrir la personne. Or si vous prenez la crise des “gilets jaunes”, qu’est-ce que c’est ? C’est une crise qui se trame autour de la voiture, le symbole de notre déracinement, de notre misère, d’individus qui ne se sentent liés que par un contrat. Pour la voiture, c’est le code de la route, qui leur permet de fonctionner sans jamais se rencontrer, excepté à la défaveur d'un accident. 

Cette civilisation de l’individu ne nous nourrit pas. Simone Weil dit que nous nous n’avons pas d’abord des droits, mais des devoirs. C’est le tout début de L’Enracinement, que je vous invite à lire, c’est un texte superbe qui s’appelle “Les Besoins de l’âme”, où elle dit : “L’erreur fondamentale des Hommes de 1789, c’est-à-dire de ce qui est au fondement de notre civilisation, c’est d’avoir posé en principe ce qui est nécessairement une conséquence. Poser en principe le droit, alors que les droits sont une conséquence des devoirs”. C’est bien parce que je me reconnais obligé envers vous que vous vous mettez à avoir des droits. Mais si vous mettez le droit en premier, si je vous crie “J’ai des droits ! j’ai des droits !” et que vous ne les reconnaissez pas, je n’en aurai jamais. Donc du devoir naît le droit alors que du droit ne naît pas forcément le devoir".

Martin Steffens est l'auteur de L'Éternité reçue aux éditions Desclée de Brouwer (2018) et Prier 15 jours avec Simone Weil aux éditions Nouvelle Cité (2009).

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