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Pourquoi l’Australie brûle

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La surface déjà réduite en cendres est plus vaste que celle de la Corée du Sud ou du Portugal. Ici, les pompiers australiens en intervention le 13 novembre 2019 à Hilville, en Nouvelle-Galles du Sud.
La surface déjà réduite en cendres est plus vaste que celle de la Corée du Sud ou du Portugal. Ici, les pompiers australiens en intervention le 13 novembre 2019 à Hilville, en Nouvelle-Galles du Sud.
© Getty - Nick Moir / The Sydney Morning Herald

Repères. Les incendies qui ravagent l’Australie depuis fin août ont pris l’ampleur d’une catastrophe historique et planétaire. 100 000 km² de terres ont déjà été détruits par les flammes, 26 personnes sont mortes, plus d'un milliard d'animaux tués. En cause : le réchauffement climatique. Mais pas seulement.

Les feux qui ravagent l’Australie depuis fin août sont-ils un avant-goût du futur qui attend le reste de la planète, si le réchauffement climatique se poursuit ? C’est le point de vue défendu par de nombreux scientifiques, études à l’appui. Toutefois, l’île-continent présente aussi plusieurs spécificités qui font de ce pays un cas à part. 

Le réchauffement climatique provoque davantage d’événements extrêmes

En matière climatique, la démarche scientifique permet rarement d’établir un lien direct entre un événement ponctuel et une tendance de fond. Ainsi, aucun climatologue ne peut affirmer avec certitude que les incendies australiens sont une conséquence du réchauffement de la planète. Pour autant, il est extrêmement probable qu’un lien existe réellement car l’accumulation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère provoque une recrudescence des événements extrêmes (inondations, tornades, ouragans et donc incendies).

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Anomalie des températures moyennes annuelles en Australie
Anomalie des températures moyennes annuelles en Australie
- BOM - Bureau of Meteorology

Ce constat est notamment repris dans le rapport sur l’état du climat publié en 2019 par le Bureau australien de la météorologie. Ce document, antérieur aux incendies, note “une hausse sur le long-terme de la météo favorable aux feux extrêmes et un allongement de la saison des feux. Le changement climatique, y compris les températures en hausse, contribue à ces tendances”, conclut le rapport. Le texte s’appuie notamment sur un indice, le Forest fire danger index (FDDI), qui mesure le risque d’incendie en fonction de la météo (humidité, sécheresse, température, vent…) : “Les journées où l’index est à son maximum sont plus fréquentes au cours des dernières décennies dans beaucoup de régions d’Australie, surtout dans le sud et l’est du pays”.

Le 7 janvier, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) allait dans le même sens : “Le climat australien s’est réchauffé d’un degré celsius depuis 1910, augmentant la fréquence des canicules”. L’OMM qui note aussi un déclin de 11% de la pluviométrie entre avril et octobre (la saison hivernale) dans le sud-est de l’Australie depuis la fin des années 1990. Météo France remarque enfin que 2019 est l’année la plus chaude jamais observée en Australie avec une anomalie annuelle de température de +1,52 degrés celsius au dessus de la moyenne 1961-1990, battant l’année 2013 (+1,33 degrés). Les trois dernières années (2017, 2018 et 2019) sont dans le top 5 des années les plus chaudes.

À lire : 2019, année sous les feux

Sécheresse et canicule records

Mais en plus de ces tendances de fond, l’Australie a aussi enregistré des records ponctuels de chaleur : 41,9 degrés de température moyenne maximale dans le sud australien le 19 décembre avec un pic à 49,9 degrés à Nullarbor ; il n’avait jamais fait aussi chaud. D’après le Bureau de la météorologie, le mois de novembre a aussi été le moins pluvieux depuis 120 ans. À l’image de l’année écoulée, 2019 a été la plus sèche de l’histoire depuis 1902 (mesures effectuées entre janvier et novembre).

Australie : pourcentage de précipitations sur six mois depuis le 1er juillet 2019
Australie : pourcentage de précipitations sur six mois depuis le 1er juillet 2019
- BOM - Bureau of Meteorology

Mais comment expliquer cette chaleur extrême ? Pour Météo France, “l’Australie connaît en ce moment de fortes anomalies de circulation atmosphérique à grande échelle qui s’ajoutent au contexte de réchauffement global”. L’agence météo cite deux phénomènes : l’”Indian ocean dipole” (IOD) et l’Oscillation antarctique (AAO).

“L’Indien ocean dipole a été dans une phase fortement positive au cours de la deuxième moitié d’année 2019, atteignant un pic au cours du mois d’octobre”, explique Météo France : “eaux plus chaudes que la normale côté ouest de l’océan Indien, favorisant des excédents thermiques et une forte activité pluvieuse/cyclonique, tandis que des eaux plus froides côté Indonésie favorisent des mouvements atmosphériques descendants et une sécheresse chronique sur le bord oriental du bassin, dont l’Australie”.

Australie : températures maximales en décembre 2019
Australie : températures maximales en décembre 2019
- BOM - Bureau of Meteorology

Par ailleurs, l’Australie a aussi pâti de l’Oscillation antarctique en phase négative (oscillation qui existe aussi autour du pôle nord, dans l’Arctique) : par un jeu de pression, le littoral australien se retrouve asséché par les vents du désert qui soufflent vers l’océan. L’air chaud et sec ainsi que l’atmosphère venteuse aggravent le risque d’incendies. Ces événements sont ponctuels mais la tendance de fond du réchauffement climatique a tendance à les accentuer, provoquant des sécheresses plus intenses et plus durables.

La politique anti incendies en question 

Au-delà de l’évolution du climat et des variations de la météo, la politique du gouvernement fait aussi l’objet de critiques. Depuis le début des incendies, le Premier ministre libéral Scott Morrison - au pouvoir depuis 2018 - est régulièrement tancé pour son climatoscepticisme et son manque d’ambition en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Rentré en catastrophe après des vacances à Hawaï qui ont fait scandale, le chef du gouvernement australien avait déclaré le 23 décembre qu’il refusait de “s’engager dans des objectifs irresponsables, destructeurs d'emploi et nuisibles à l'économie” (Channel 9) : “Je ne vais pas rayer de la carte l'emploi de milliers d'Australiens en m'éloignant des industries traditionnelles”, avait-il ajouté sur Seven Network.

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L’Australie est le premier exportateur mondial de charbon, devant l’Indonésie et la Russie. En comptant l’ensemble des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz), l’Australie occupe la troisième place du podium planétaire, derrière la Russie et l’Arabie Saoudite. Un choix qui apparaît contradictoire avec les engagements du pays lors de l’accord sur le climat à Paris en 2015 : l’Australie s’était engagée à réduire de 26 à 28% ses émissions de gaz à effet de serre en 2030 par rapport à 2005. En 2018, l’ex premier ministre Malcolm Turnbull avait démissionné peu après avoir échoué à faire entrer ses engagements dans la législation, faute d’une majorité de députés.

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Pour sa défense, l’actuel Premier ministre Scott Morrison explique que l’Australie n’est responsable que de 1,24% des gaz à effet de serre émis à l’échelle mondiale : son pays n’aurait donc pas d’influence décisive, contrairement à la Chine (29% des émissions), aux États-Unis (16%), à l’Inde (7%) ou encore à la Russie (5%) d’après l’Agence internationale de l’énergie qui cite des chiffres de 2016.

Mais le manque d’exemplarité de l’Australie n’est pas la seule critique faite au pays. La politique de lutte contre les incendies est aussi mise en cause, notamment par l’ancien sélectionneur du XV d’Australie, Alan Jones, devenu un animateur de radio connu pour son climatoscepticisme. Ce dernier accuse les règles environnementales d’empêcher l’entretien de la forêt et milite en faveur des feux de contrôle. Il s’agit d’incendies volontaires déclenchés pour réduire la masse de combustible au sol (feuilles mortes, petit bois…) et qui diminuent le potentiel de propagation des feux.

Mais si elles sont utiles en temps normal, ces techniques n’ont plus aucun intérêt lorsque les incendies deviennent trop violents, comme c’est le cas cette année. Dans l’état de Victoria, au sud-est du pays, le chef des pompiers a dénoncé l’hystérie des réseaux sociaux sur la question, déclarant que des zones qui avaient bénéficié de ces feux préventifs avaient quand même été détruites par les incendies. Le soldat du feu citait aussi la difficulté d’organiser ces feux préventifs dans de bonnes conditions car la saison froide est de plus en plus réduite : “Il faut être prudent lorsque l’on allume ces feux”.

Cette polémique a été lancée par un responsable conservateur, Barnaby Joyce, qui s’en est pris aux écologistes et a été relayée en France par le médecin et essayiste Laurent Alexandre.

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