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Pourquoi la mairie de Paris n'aurait jamais dû rendre hommage au militant homosexuel Guy Hocquenghem

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Guy Hocquenghem (à droite), suppléant d'Alain Secouet (à gauche), candidats homosexuels aux élections législatives le 8 mars 1978 à Paris, France.
Guy Hocquenghem (à droite), suppléant d'Alain Secouet (à gauche), candidats homosexuels aux élections législatives le 8 mars 1978 à Paris, France.
© Getty - Laurent MAOUS

Anne Hidalgo, maire de Paris, a décidé de faire poser une plaque d’hommage au militant homosexuel Guy Hocquenghem, avant de la faire retirer. Retour sur un incroyable imbroglio politique.

En janvier dernier, la maire de Paris, Anne Hidalgo, avait fait poser une plaque au nom de Guy Hocquenghem, un geste pro-LGBT qui se retourne désormais contre elle. 

Journaliste et intellectuel gay, Guy Hocquenghem fut le plus important militant de la libération homosexuelle en France. Dès 1972, il est devenu célèbre grâce à une longue interview dans Le Nouvel Obs qui débutait ainsi, magnifique : "Je m’appelle Guy Hocquenghem. J’ai 25 ans". 

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Co-fondateur du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) à la même période, et auteur de livres essentiels, entre « désir » et « dérive », il fut par la suite un journaliste hardi de Libération. Son combat a marqué des générations de personnes. 

Et pourtant, il fut aussi – hélas – un défenseur idéologique de la pédophilie : dans des articles, des essais ou dans un roman (Les Petits garçons en 1983, aujourd’hui bien oublié), il a défendu intellectuellement la pédophilie, fait l’apologie de son mentor René Schérer et dénoncé l’ordre moral qui empêchait la sexualité des enfants. C’était, dira-t-on, un trait d’époque. Ce n’est pas exact. 

En 1987, Guy Hocquenghem (à doite) est assis à côté de son mentor, le philosophe René Schérer (à gauche)
En 1987, Guy Hocquenghem (à doite) est assis à côté de son mentor, le philosophe René Schérer (à gauche)
© Getty - Sophie Bassouls

Le contexte des années 1970-1980

Il est vrai qu’entre 1974 et 1982, une injuste différence de majorité sexuelle suscitait la colère des activistes homosexuels : elle était fixée à 15 ans pour les hétérosexuels mais à 18 ans pour les homosexuels (article 331-2 du code pénal). Conformément à une promesse de campagne, François Mitterrand et son garde des Sceaux Robert Badinter ont abrogé cet article à l’été 1982, une seule majorité sexuelle étant désormais fixée pour tous à 15 ans. 

Jusqu’en 1982, des intellectuels pouvaient donc légitimement pétitionner pour demander un abaissement de la majorité homosexuelle à 15 ans, ce qui fut le cas de Michel Foucault, Simone de Beauvoir, Roland Barthes et tant d’autres. Durant ces années, des militants « pro-pédophiles » (cela existait à l’époque, y compris avec des journaux et des guides spécialisés) se joignaient à eux. Activistes gays et militants « pro-pédophiles » (je pense ici encore à l’universitaire René Schérer ainsi qu’à Gabriel Matzneff, parmi d’autres) faisaient donc « pétition commune ». Après 1982-1983, cela ne fut plus possible. Les deux groupes se séparèrent : les militants gays cessant de défendre un abaissement de majorité sexuelle ; les autres, continuant leur combat en étant de plus en plus marginalisés. Gabriel Matzneff est évincé du journal Le Monde, Guy Hocquenghem l’a été un peu plus tôt de Libération

De son côté, Michel Foucault qui se sépare des radicaux, explique dans plusieurs textes qu'on ne peut pas demander une liberté totale de la sexualité et ne pas tenir compte du consentement ou de l'âge des partenaires. Des éléments négligés par Guy Hocquenghem et René Schérer...  

Roland Barthes, le 9 janvier 1977, délivrant sa leçon inaugurale pour son élection à la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France
Roland Barthes, le 9 janvier 1977, délivrant sa leçon inaugurale pour son élection à la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France
© Getty - Jacques Pavlosky

Contrairement à la plupart des militants gays, Guy Hocquenghem a donc poursuivi ce combat immoral de la sexualité des enfants de plus en plus seul, de plus en plus marginalisé, dans les années 1980. Ce fut son erreur et la raison de la polémique actuelle. 

L’un des textes les plus problématiques d’Hocquenghem est ce pseudo-roman Les petits garçons (1983) dans lequel il met en scène discrètement l’affaire du Coral – un scandale de pédophilie complexe – et, sous pseudonyme, René Schérer, alias Stratos. Schérer fut le professeur d’Hocquenghem et, alors qu’il était mineur et sous son autorité pédagogique, son amant. Surtout, Schérer, né en 1922, fut durant toute sa carrière, et notamment avec son livre Emile perverti, l’un des principaux théoriciens de la pédophilie en France.

Le déni du sida 

Hocquenghem fut aussi – on l’a oublié également – un négateur de la réalité du sida entre 1982 et fin 1985 : dans un déni grave, il a nié l’importance de la maladie, a refusé qu’on se mobilise contre le sida ou qu’on utilise des préservatifs pour ne pas tomber dans, je cite, « l’hygiénisme ». 

Il est allé jusqu’à attaquer violemment, injustement, lâchement, l’association Aides et ce déni grave du sida a persisté encore tardivement, par exemple dans deux de ses articles de Gai Pied Hebdo en juillet et septembre 1985. Relus aujourd'hui, ces articles donnent la nausée. 

Comment expliquer ces textes qui ont inévitablement contribué à freiner l’alerte sur le sida alors que des dizaines de milliers de personnes allaient mourir de cette maladie dans notre pays ? Se savait-il lui-même malade et ce déni collectif était-il également un déni personnel ? N’a-t-il pas perçu l’importance de la maladie, ce que le contexte de l’époque peut expliquer ? Ses combats contre la médecine, la justice et la psychiatrie pour dépénaliser l’homosexualité lui ont-ils paru niés par la maladie ? Toujours est-il qu’il est lui-même mort du sida en août 1988. 

Le refus de la pénalisation du viol

Un autre point polémique est l’éloignement d’Hocquenghem avec le Mouvement de Libération des femmes – dont il fut initialement proche – sur la question du viol. En effet, après le procès d’Aix, dont l’avocate la plus célèbre était Gisèle Halimi, il a dénoncé la criminalisation du viol, s’attirant des critiques violentes des féministes. Hocquenghem écrit : « Les femmes n’ont jamais eu avec leurs agresseurs les secrètes complicités des pédés pour les pires voyous qui les frappent ». Et pour dénoncer les féministes qui réclament la pénalisation du viol, il insiste : « La vengeance est, paraît-il, un plat de femmes violées… Je n’arrive pas à me mettre dans la tête qu’une légère blessure infligée par l’instrument contondant appelé bite soit plus grave que de douloureuses brûlures et de dangereuses violences » (Hocquenghem, « VIOL », Libération, 29 mars 1977, voir aussi sa formule sur le « délicieux viol insidieux », Libération, 11 août 1979). Les raisons de cette mobilisation à contre-courant ? Pour Hocquenghem, le recours à la justice par les femmes pose un problème d’éthique gauchiste, selon lui. Il dénonce l’alliance tactique des féministes avec les ligues de vertu : « On n’a pas le droit de recourir à la justice bourgeoise », écrit-il dans La dérive homosexuelle

Hocquenghem bascula enfin tardivement, lui l’ancien communiste révolutionnaire et "mao spontex", vers des formes d’eugénisme racial et cultivant une ambiguïté avec la droite dure d’Alain de Benoist. On sent même une certaine haine, des propos diffamatoires, des attaques physiques, sinon empreintes d’un certain racisme ou antisémitisme – le « nez » de Gluksmann, les « crapuleries » de Fabius –, dans son pamphlet outré et ultra : Lettre ouverte à ceux qui sont passés du Col mao au Rotary Club (1986). 

La complexité de ce parcours, ses ambiguïtés, malgré le courage militant initial de Guy Hocquenghem, la mairie de Paris n’aurait pas dû les ignorer avant de décider de saluer sa mémoire par une plaque officielle. 

D'où vient l'erreur ? De la maire elle-même, comme le sous-entend lourdement l'opposition ? De ses services ainsi anonymisés ? De l’adjoint (alors) à la culture Christophe Girard, coupable trop idéal ? Ou encore de l'élu et adjoint "LGBT" de la maire, Jean-Luc Romero, dont l'idée légitime d'honorer des militants homosexuels figure dans un rapport controversé ? On ne sait pas très bien qui a eu cette mauvaise idée d’inciter la maire de Paris à faire poser cette plaque. Une initiative validée également par une "commission municipale", nous dit Jean-Luc Romero... 

Nul n’avait-il pris le soin de se renseigner sérieusement sur la vie et les idées de Guy Hocquenghem ? Nul n’avait-il lu ses livres ou simplement sa page Wikipédia avant de le commémorer officiellement ? On s'interroge. 

D’autres plaques « LGBTQ » posées par Anne Hidalgo récemment pourraient faire débat : l’activiste radical Cleews Vellay par exemple, dont l'organisation, Act-Up Paris, a jeté du sang symboliquement contre l’ancien Premier ministre Laurent Fabius ; ou sur le fait que Pierre Seel représente les déportés homosexuels. 

La librairie Les mots à la bouche

Un conseiller de la maire de Paris qui fut plus avisé, plus lettré, aurait proposé de justes alternatives à Anne Hidalgo : on aurait pu saluer les militants du FHAR dans leur ensemble, et pas seulement Hocquenghem ; on aurait pu honorer collectivement les militants de la lutte contre le sida, y compris Aides, Arcat Sida, Sida Infos Service et Act-Up Paris, mais sans se limiter au seul Cleews Vellay ; ou rendre hommage aux déportés homosexuels dans leur ensemble (comme à Berlin ou Amsterdam), et pas à un seul d'entre eux. Mais faute de connaître l’histoire, faute d’avoir étudié les dossiers, la maire de Paris s’est laissée instrumentaliser par les plus radicaux de sa majorité.

Le 6 mars 1992 à Paris, une manifestation contre le SIDA qui rassemble les principales associations militantes de l'époque
Le 6 mars 1992 à Paris, une manifestation contre le SIDA qui rassemble les principales associations militantes de l'époque
© Getty - Chip HIRES

Surtout, la maire de Paris aurait pu, au lieu de commémorer par des plaques ou des drapeaux la cause LGBT – simples opérations de communication –, s’attacher à agir concrètement ou à sauver son principal symbole français. La librairie Les Mots à la bouche, lieu culte de la vie gay à Paris depuis 1983, a fermé ses portes ce printemps rue Sainte Croix de la Bretonnerie, à Paris, sans qu’Anne Hidalgo n’agisse pour la sauver dans ses murs : on aurait pu classer cette librairie avec l’aide de Franck Riester, alors ministre de la Culture – et qui semblait y être favorable – pour la protéger. Ou rouvrir la librairie dans un autre espace au cœur du Marais. 

Au lieu de quoi, ce véritable Stonewall français a été fermé et contraint à la marginalisation vers le cimetière du père Lachaise. On a posé quelques plaques couleur rainbow mais on a laissé le Stonewall français mettre la clé sous la porte ! 

Faut-il déboulonner les statues ?

Cette triste affaire Guy Hocquenghem fait légitimement débat. Mais elle ne peut pas cependant être érigée en règle. Et nul ne peut se satisfaire du fait qu’on enlève une plaque, même si c’était inévitable dans le cas d’espèce. 

On peut même aller plus loin : le déboulonnage des statues ou le démontage des plaques ne peuvent pas, eux non plus, être érigés en règle. Colbert, Voltaire, Thiers, Jules Ferry et tant d’autres risquent sinon de se voir symboliquement couper la tête. 

Les grands hommes et les grandes femmes ont-ils toujours été parfaits ? Non bien sûr : chacun et chacune a sa part d’ombre. Aucune des figures qui reposent au Panthéon, qui fut célébré vendredi par le Président de la République, Emmanuel Macron, n’est un Saint ou un Surhomme. Chacun a commis des fautes, des excès, des erreurs. Certains, dont le nom baptise les rues de France, ont été colonialistes ou racistes ; d’autres ont participé à des guerres injustes.

Faudrait-il déboulonner les statues de Rousseau, ou le dépanthéoniser – vilain mot –, parce qu’il a abandonné ses enfants ? Et au-delà du Panthéon, faut-il renoncer aux statues de Jules Ferry parce qu’il fut colonialiste ? Faut-il débaptiser les centaines de rues Adolphe Thiers, dans tous les villages de France, parce qu’il a été le liquidateur de la Commune ? Faut-il déboulonner les statues de Napoléon, et débaptiser nos ponts d’Iena et nos gares d’Austerlitz en raison des famines, des morts, des invasions qu’il a causés ? 

André Malraux a pillé des dizaines d’œuvres d’art ; Verlaine a battu sa femme ; Rimbaud a vendu des armes ; et ainsi de suite avec Léon Gambetta ou Jean Jaurès, Alexandre Dumas, Émile Zola ou même Marie Curie. Nul être n’est parfait même si ceux qui sont rassemblés au Panthéon ou dont le nom apparaît sur les plaques de nos rues, sont censés être moins imparfaits que nous autres pauvres vivants.

Aucune vie n’est droite sur la durée, de l’enfance à la mort, et rendre hommage à une femme, à un homme, ne revient pas à embrasser tous les visages d’une personne, toutes ses idées, toutes les actions d’un parcours. Nul n’est grand tous les jours, toute une vie. 

Débaptiser une rue, déboulonner une statue, effacer un nom est donc, le plus souvent, une erreur. A moins que la représentation nationale le décide, ce qui est son droit, comme ce fut le cas pour Mirabeau, entré au Panthéon... avant d'en sortir (à cause de « l’armoire de fer »). Et bien sûr pour le maréchal Pétain. 

Mais une telle décision, grave pour des hommes et des femmes qui ne peuvent plus se défendre, ne peut être prise que par les élus – on ne peut pas soi-même vouloir se faire justice tout seul au nom de telle ou telle minorité, race, ou sexe ; on ne peut pas tout seul décider, d’effacer la complexité et les vies multiples d’un homme. Si nous entrons dans cette spirale du « nettoyage » de nos statues, il n’en restera aucune, et bientôt vide sera le Panthéon, sans noms seront nos rues.

Voilà pourquoi le retrait de la plaque de Guy Hocquenghem pose problème. Il ne fallait pas déboulonner sa statue ; il ne fallait pas enlever discrètement et hypocritement sa plaque de commémoration ; il n’aurait juste jamais fallu la poser.   

* Frédéric Martel est producteur et animateur de l’émission « Soft Power », le magazine des industries culturelles et du numérique de France Culture. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire du mouvement homosexuel, dont Le Rose et le Noir, les homosexuels en France depuis 1968 (Le Seuil, 1996), largement consacré au parcours de Guy Hocquenghem.

* Cette chronique a été diffusée sur l’antenne de France Culture le dimanche 6 septembre.

[Cette chronique a fait l'objet d'une mise à jour, le 9 septembre à 23h, pour tenir compte de précisions nouvelles et corriger deux erreurs d'orthographe mineures.]