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Pourquoi le choléra est de retour au Yémen

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Au Yémen, une femme atteinte du choléra est prise en charge.
Au Yémen, une femme atteinte du choléra est prise en charge.
© AFP

La situation sanitaire, humanitaire ne fait que s'aggraver au Yémen. L'OMS estime à 250 000 les personnes potentiellement atteintes par le choléra dans ce pays en guerre d'ici la fin de l'année. Pourquoi l'épidémie est-elle de retour dans la péninsule arabique ? Décryptage en données et en cartes.

Au 13 juin, l'OMS dénombre 974 décès et 135 207 cas suspects de contamination de choléra au Yémen : la situation sanitaire et humanitaire ne fait que s'aggraver dans ce pays déchiré par la guerre depuis trois ans. 20 des 22 provinces du pays sont désormais touchées par l'épidémie. La moitié des hôpitaux ne fonctionne plus, les médecins ne sont plus payés depuis huit mois, les coupures de courant se multiplient, les fournitures médicales ont diminué des deux tiers par rapport à celles qui entraient dans le pays il y a deux ans. Voici cinq facteurs clés pour comprendre comment 27 millions de Yéménites se trouvent aujourd'hui au bord de la catastrophe :

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Les morts du choléra dans le monde (en 2015)
Les morts du choléra dans le monde (en 2015)
© Radio France - Camille Renard

1) L'insalubrité et l'absence d'accès à de l'eau

Les mauvaises conditions d'hygiène sont la cause principale du développement du choléra. Cette bactérie très mobile, portée par l’homme, est transmise par l’absorption d’eau ou d’aliments contaminés. Les malades meurent de déshydratation : les pertes d’eau peuvent atteindre 15 litres par jour. Les selles diarrhéiques propagent les bacilles dans l’environnement. Les conditions d'hygiène et du traitement des eaux usées sont donc déterminantes dans la propagation de l'épidémie.

A l'Institut Pasteur, Marie-Laure Quilici, responsable du Centre national de référence sur le choléra, attend l'arrivée dans son laboratoire de souches du Yémen pour séquencer leur génome et évaluer si la souche la plus récente est différente, ce qui expliquerait la virulence récente de l'épidémie. Et la chercheuse de souligner immédiatement : "On a rarement associé l'intensité d'une épidémie à une modification de la virulence des souches. Ce sont les contextes économiques, politiques, les conditions d'hygiène, qui restent les éléments majeurs expliquant les assises du choléra, sa propagation plus ou moins rapide et des taux de létalité élevés". La dégradation de la situation sociale, économique et politique du pays expliquerait l'augmentation exponentielle du nombre de victimes depuis quelques semaines au Yémen.

Une grève en mai des éboueurs, qui n'étaient pas payés, a également contribué à aggraver cette situation d'insalubrité déjà critique au Yémen. Cette configuration risque encore de s'aggraver davantage à l'approche de la saison des pluies. "Dans ce contexte, ça va durer encore des mois et des mois", souligne le Dominique Legros, responsable de la task force choléra de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

2) La famine

Réunies au Yémen, la malnutrition et l'absence d'accès à l'eau pour s'hydrater sont deux conditions clés de la contamination et du développement de la maladie. Aujourd'hui, 14,5 millions de personnes sont privées d’un accès régulier à l’eau potable et aux moyens d’assainissement. Le pays a été classé au mois de mars comme pays menacé par la famine, comme la Somalie, qui voit également une crise de choléra se développer actuellement, quand le Soudan du Sud et le Nigéria souffrent, eux, de pics saisonniers de choléra presque tous les ans.

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3) Les hôpitaux débordés

Ce qui est insupportable, c'est que mourir du choléra devrait être aujourd'hui facilement évitable.

Marie-Laure Quilici, à l'Institut Pasteur, souligne ainsi l'aspect miraculeux des solutions de réhydratation par voie orale ou perfusion, qui suffisent pour sauver la vie des malades. Concernant le choléra, le taux de létalité "acceptable" se situe à moins de 1%. Cet objectif est facilement accessible par cette simple réhydratation. "Le tout est de pouvoir y accéder" poursuit-elle. "Et pour cela, il faut du personnel médical, et que les soins soient accessibles".

A l'hôpital Al-Sabiine de Sanaa, la capitale du pays, les malades arrivent ces dernières semaines au rythme d'au moins un par minute. Faute de place dans le bâtiment, les malades sont installés dans des tentes de fortune dans les alentours, ou sont couchés à même le sol dans les couloirs obstrués.

Non seulement les hôpitaux sont confrontés à un manque de moyens et de médicaments qui pénalise les malades contaminés, mais l'absence de prise en charge des malades qui affluent aux abords des hôpitaux dans les villes développe la contamination des malades aux personnes saines.

4) Les déplacements de population

Les mouvements de masse de réfugiés favorisent le développement de l'épidémie. En Afrique ces trente dernières années, le choléra a tué 23 800 personnes en quelques semaines dans les camps de réfugiés rwandais installés en juillet 1994 à Goma au Congo. Quatre ans plus tard, 20 000 cas et 1000 décès étaient signalés en Ouganda. La période d’incubation favorise le transport des vibrions sur de plus ou moins longues distances. Si le bacille de choléra est resté confiné à l'Inde jusqu'en 1817, c'est aujourd'hui l'Afrique qui est le continent le plus touché par l'épidémie.

Le conflit incessant et la détérioration rapide des conditions dans l’ensemble du Yémen acculent des millions de Yéménites à quitter leur domicile. Selon le Haut commissariat aux réfugiés de l'ONU (HCR), depuis mars 2015, plus de 11% de la population, soit trois millions de personnes, ont été contraintes de fuir leurs foyers pour se mettre en sécurité. En février 2017, le HCR dénombrait 1 million de personnes contraintes de retourner dans les zones initialement abandonnées, livrées à la violence. Insalubrité sur les routes, mauvaises conditions d'hygiène, misère, regroupements et flux de personnes favorisent la propagation de la maladie à la faveur de ces déplacements.

5) La guerre civile

La régionalisation du conflit yéménite
La régionalisation du conflit yéménite
© Radio France - Camille Renard

Ces quatre premiers facteurs pointent vers une seule et même cause principale : le conflit armé qui déchire le pays depuis 2014. En raison de cette guerre civile, les installations sanitaires de ce pays pauvre sont défaillantes. La faim, l'insalubrité et la misère ne cessent d'augmenter, et les réfugiés qui fuient la misère de déplacent en très grand nombre, à l'intérieur du pays, et à l'étranger. Le système de santé du pays a été pratiquement détruit par la déstructuration de l'administration centrale, les lieux de protection des civils bombardés.

Le conflit sévit depuis 2014 entre les rebelles Houthis pro-iraniens qui contrôlent le nord du pays, dont la capitale Sanaa, et les forces pro-gouvernementales, soutenues par l'Arabie saoudite, et qui ont fait de la ville d'Aden, au sud, leur capitale provisoire. L'implication de puissances régionales comme l'Arabie saoudite, qui dirige une coalition arabe menant des bombardements en soutien aux forces du président, et l'Iran, qui trouvent au Yémen un terrain de rivalité indirect, envenime la situation, et elle retarde d'autant l'espoir d'une solution de paix.

Les personnes les plus vulnérables sont aussi les plus touchées par les conséquences sanitaires du conflit : les enfants de moins de 15 ans représentent 46% des cas de choléra et les personnes de plus de 60 ans 33% des décès.

A ECOUTER "Yémen. La guerre civile et ses multiples impasses", Les Enjeux internationaux