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Pourquoi le Qatar se retrouve isolé par l'Arabie saoudite et ses alliés

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 L'émir du Qatar Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani en décembre dernier à Bahreïn, pour une réunion du Conseil de  coopération du Golfe (CCG), désormais violemment divisé
L'émir du Qatar Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani en décembre dernier à Bahreïn, pour une réunion du Conseil de coopération du Golfe (CCG), désormais violemment divisé
© AFP - Stringer

L'Arabie saoudite, Bahreïn, les Emirats arabes unis, l'Egypte, les Maldives et le Yémen ont ouvert ce lundi une crise diplomatique majeure dans le Golfe en rompant leurs relations avec le Qatar. Officiellement à cause de son soutien au terrorisme. Mais son lien avec l'Iran est aussi en question.

Mis à jour le 6 juin

Le séisme diplomatique est intervenu ce lundi matin, deux semaines après la visite de Donald Trump à Riyad : l'Arabie saoudite, Bahreïn et les Emirats arabes unis, mais aussi l'Egypte puis les Maldives et le Yémen ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar. "Ce n'est pas la première fois qu'il y a des crises au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG créé en 1981 : Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar)", a expliqué dans notre journal de la mi-journée Fatiha Dazi-Héni, politologue, spécialiste des monarchies de la péninsule arabique. "Mais c'est vrai que cette crise est très grave, particulièrement brutale et violente, parce que surtout Riyad coupe toutes ses frontières, la frontière terrestre et les vols en direction du Qatar. Sachant que le Qatar n'a qu'une seule frontière terrestre et que cet émirat est extrêmement dépendant des importations en biens de consommation et en nourriture de l'Arabie saoudite." Et d'ajouter que "le Qatar aujourd'hui n'a pas d'autre choix que d'essayer de composer. Il sera certainement aidé par la politique de médiation du CCG, via le Koweït et Oman."

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Reste à expliquer ce coup de force sur cette péninsule de la taille d'un grand département français. Éléments de réponse grâce notamment à cette experte et au chef de notre service international, Eric Biegala. Soutien au terrorisme (la raison officielle), mais aussi liens avec l'Iran, opportunisme diplomatique régional et par rapport à Donald Trump et volonté de limiter le soft power qatari, en particulier par le biais de sa chaîne Al Jazeera.

© Visactu

Raison officielle : le soutien au terrorisme

L'agence saoudienne, qui cite un responsable du royaume, affirme que la décision de Riyad est justifiée par la nécessité de protéger "la sécurité nationale des dangers du terrorisme et de l'extrémisme". "La ligne rouge, y compris pour les Etats-Unis, c'est l'appui du Qatar aux frères musulmans. C'est pourquoi l'Egypte s'est associé à cette décision", explique Fatiha Dazi-Héni. Ennemie par excellence de l’Egypte d’Abdel Fatah Al Sissi, cette confrérie est classée "terroriste" en Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis. Et en 2014, les trois pays du Golfe avant tout mobilisés ce lundi avaient déjà rappelé leurs ambassadeurs à Doha, en reprochant au Qatar ses liens avec l'organisation des frères musulmans. L'émirat abrite par exemple Youssef al-Qaradaoui, considéré comme l'un de ses chefs spirituels. Tout comme l'ancien dirigeant du Hamas palestinien, Khaled Mechaal, et un bureau des talibans afghans. "Ce qui est curieux c'est que le roi Salman avait infléchi cette position du côté saoudien, et s'était rapproché du Qatar", s'interroge la spécialiste. "En revanche, les Emirats arabes unis ont toujours eu une position extrêmement hostile aux frères musulmans, et donc au Qatar."

Eric Biegala estime que cette mise au ban du futur organisateur de la Coupe du monde de football en 2022 "fait directement écho aux récentes diatribes du président Trump enjoignant aux pays de la région d'en faire davantage pour combattre le terrorisme." Le 21 mai, à Riyad, devant des dirigeants du monde musulman, Donald Trump avait en effet appelé à "chasser" les extrémistes et "les terroristes", en référence aux groupes djihadistes, auteurs d'attaques dans plusieurs pays. Les attentats de Manchester, de Londres, de Kaboul ou contre un bus de pèlerins coptes, en Égypte, n'avaient pas encore eu lieu.

Depuis Washington, notre correspondant Frédéric Carbonne explique comment le discours de Donald Trump avait tout d'un feu vert pour les dirigeants saoudiens. Alors que l'administration Trump envisage d'inclure les frères musulmans dans la liste des organisations soutenant le terrorisme. Mais Washington n'a aucun intérêt à ce que la situation ne s'envenime un peu plus, souligne notre journaliste. Tous ces pays du Golfe étaient en effet jusqu'ici engagés dans la même coalition contre Daech. Le centre de commandement militaire américain dans la région est installé au Qatar, tout comme la principale base militaire ! :

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L'Iran en ligne de mire

Dans son discours de Riyad, Donald Trump avait aussi surpris en demandant à la communauté internationale "d'isoler" l'Iran. Cette rupture claire avec la politique de rapprochement de Barack Obama se trouve confortée par la décision de ce lundi vis-à-vis d'un allié de l'Iran chiite. Même si le Qatar, dirigé depuis 2013 par le jeune émir cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, est une monarchie sunnite.

"Il faut dire que le Qatar (principal exportateur mondial de gaz naturel liquéfié) partage avec l'Iran un immense champ d'exploitation de gaz, qui participe de l'essentiel des ressources de l'émirat. Et le 27 mai dernier, l'émir du Qatar avait fait hurler dans les capitales du Golfe en décrochant son téléphone pour féliciter le président iranien réélu Hassan Rohani.", détaille Eric Biegala.

"Les paiements de rançon sont la paille qui a brisé le dos du chameau", estime aussi un observateur du Golfe cité dans une enquête du Financial Times de ce lundi. Le quotidien britannique explique comment le Qatar aurait payé près d'un milliard de dollars pour libérer 26 amateurs de chasse au faucon, dont plusieurs membres de la famille royale du Qatar, enlevés dans une zone chiite du sud de l’Irak par des milices chiites irakiennes, soutenues par l'Iran. Libération aussi d'une cinquantaine de militants capturés par des djihadistes en Syrie. Mais surtout, selon l'enquête, une partie de ces sommes auraient directement servi l'Iran.

Avec à la clé mi-avril, un accord entre le Qatar et l'Iran qui a permis l’évacuation de Syriens de quatre localités assiégées.

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Dénoncer ses liens avec l'Iran est "un faux procès fait au Qatar", selon Fatiha Dazi-Héni. "Parce que le Qatar, comme le Koweït, considère qu'il est tout à fait ridicule d'enflammer la situation sur l'Iran, suite à la réélection du président Rohani. Il a été réélu très démocratiquement, en plus de cela par une partie de la population en faveur de l'ouverture et de l'apaisement."

Les deux grands rivaux dans la région, Riyad et Téhéran, ont rompu leurs relations diplomatiques en janvier 2016 à la suite de l'exécution d'un chef chiite en Arabie.

Ainsi qu'Al Jazeera

La chaîne arabophone la plus regardée au monde pourrait aussi être une des explications de ce coup de semonce, selon Eric Biegala. Justement parce que cette arme majeure du soft power qatari aurait trop relayé les printemps arabes, trop favorable aux Frères musulmans ou pas assez anti iranienne, aux yeux des autres monarchies du Golfe. Un outil de propagande finalement trop dérangeant selon elles. Ce matin, l'agence de presse saoudienne SPA, reprenant toujours les propos d'un responsable du royaume, soulignait ainsi que "(Le Qatar) soutient de multiples groupes terroristes et religieux qui visent à déstabiliser la région, dont les Frères musulmans, l'Etat islamique et Al Qaïda, et assure constamment la promotion du message et du projet de ces groupes grâce à ses médias". Et en fin d'après-midi, le ministère de l'Information saoudien a fermé les bureaux de la chaîne qatarie à Doha et lui a retiré sa licence.

Ces tensions médiatiques s'étaient également à nouveau révélées il y a quelques jours. Les accès aux sites web des médias qataris, notamment à Al-Jazeera, ont été bloqués dans les pays voisins car ces médias avaient relayé des commentaires pro iraniens et pro Hezbollah attribués à l'émir du Qatar. Des propos démentis par Doha qui a affirmé que ses sites web avaient été piratés et que les citations pro iraniennes de l'émir étaient des faux. Les médias saoudiens n'en avaient pas moins poursuivi leur couverture de l'affaire sur le même ton outré.

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Bahreïn a également justifié sa décision en accusant Doha d'"ébranler la sécurité et le stabilité (de son royaume) et de s'ingérer dans ses affaires intérieures.

© AFP - Paz Pizarro, John Walter