Pourquoi les hommes ne portent ni couleurs ni motifs ?

Gilet fabrication anglaise, 1730-35. Victoria and albert museum, London
Gilet fabrication anglaise, 1730-35. Victoria and albert museum, London

Pourquoi les hommes portent des couleurs plus sombres que les femmes ?

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Pourquoi les hommes ne portent ni couleurs ni motifs ?

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Au bureau, dans les soirées, en politique... les hommes s'habillent généralement de façon plus sombre que les femmes. Et en ce qui concerne les motifs comme les fleurs par exemple, elles sont quasiment absentes de leur garde-robe. Pourtant cela n'a pas toujours été le cas.

"Ce qui est intéressant quand on regarde le code vestimentaire pour les hommes au Moyen Âge, c’est qu’il est vraiment similaire à ce que les femmes portaient" explique Benjamin Wild, historien de la mode. Il a travaillé sur l'exposition Fashion Masculinities : The Art of Menswear au Victoria and Albert Museum de Londres, et nous raconte l'évolution de la mode masculine.

La Fabrique de l'Histoire
52 min

Des similitudes hommes/femmes

Hommes et femmes portaient des tuniques plus ou moins longues
Hommes et femmes portaient des tuniques plus ou moins longues
© Getty - Inconnu

Déjà pendant l'Antiquité, sans être pareils, les vêtements des hommes et des femmes avaient la même apparence, et au début du Moyen Âge, l’habit le plus commun était une sorte de tunique plus ou moins courte que l'on attachait avec une ceinture. Il y avait quelques différences d'après Benjamin Wild comme "les accessoires accrochés à la ceinture. Les hommes portaient plus souvent des bourses pour transporter de l’argent, ou des outils en fonction du métier qu’ils exerçaient."

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La différence la plus importante dans l’habillement ne se faisait pas entre hommes et femmes mais plutôt entre classes sociales : aux paysans les tissus unis, grossiers et les couleurs ternes ; à la bourgeoisie les fleurs, les broderies et les tissus soyeux.

Dudley, Le 3ème Baron Nord © Victoria and Albert Museum, London
Dudley, Le 3ème Baron Nord © Victoria and Albert Museum, London
- Artiste inconnu

"C’était une époque où l’on portait littéralement sa richesse sur ses manches, sur ses habits, rapporte Benjamin Wild. Signe de cette richesse, les vêtements brodés à la main dont les motifs avaient souvent un sens profond. Aujourd'hui, on porte des fleurs ou d’autres motifs parce que c’est joli ou que ça rend bien. C’était aussi le cas au Moyen Âge et à la Renaissance, mais beaucoup de ces motifs avaient aussi un sens symbolique. Par exemple, la grenade qui était un motif récurrent, était un symbole de vie. Donc, si vous vouliez afficher un certain message sur vos habits, que vous soyez un homme ou une femme, vous auriez porté un accoutrement avec ces broderies. Mais ce n’était accessible que pour les très, très riches."

La révolution du bouton

C’est surtout à la Renaissance que des différences se systématisent dans la coupe des vêtements, grâce à un procédé technique qui se répand sous le règne de Louis XIV : le bouton. Pour l'historien, "cette technique a permis de suivre les contours naturels des corps. C’est à ce moment-là, finalement assez tard, que nous avons eu des distinctions dans les habits entre hommes et femmes. Et puis avec ça, il y a eu aussi les accessoires, des différences sont apparues dans les chapeaux, dans les chaussures, etc..."

Jeune homme aux fleurs, c.1587 © Victoria and Albert Museum, London
Jeune homme aux fleurs, c.1587 © Victoria and Albert Museum, London
- Nicholas Hilliard

Quant au caractère féminin de certains motifs comme les fleurs ou les broderies, c’est avant tout une histoire de régime politique enchaîne Benjamin Wild : "Après le XVIIIe siècle et la Révolution française, et en Angleterre l'exécution de Charles Ier, les régimes politiques ont voulu s’éloigner du style de vêtements qui représentait l’Ancien Régime. Une des manières de renouveler la marque de la monarchie ou l’élite politique c’était de s’habiller différemment. Depuis les XVIIe, XVIIIe siècles - particulièrement en Angleterre et en France, puis ça s’est diffusé en Europe - on voit les dirigeants, surtout des hommes, adopter des tenues plus simples et formelles."

Des préjugés renforcés par la révolution industrielle

La mode masculine évolue vers plus d’austérité : redingote, gilet, plastron et pantalon droit se portent dans des couleurs sombres. Les écarts à ces nouvelles règles vestimentaires sont mal vues. "En particulier pour un homme, précise le spécialiste, si vous portez des habits très brillants, fastes, spectaculaires, c’est que vous les utilisez pour masquer des défauts de votre caractère. Si vous êtes un homme fort, que vous avez confiance en vous et en vos compétences, vous n’avez pas besoin de vêtements fantaisistes parce que votre caractère parle pour vous-même. Et ça, ça c’est vraiment cristallisé, d’abord en Angleterre puis en Europe avec l’industrialisation au XIXe siècle."

Redingote, pantalon droit, la mode devient sobre à partir du XIXe, 1859.
Redingote, pantalon droit, la mode devient sobre à partir du XIXe, 1859.
© Getty

Par contraste, les femmes éloignées du pouvoir se retrouvent avec une garde-robe plus brillante, colorée. "Souvent les hommes disent ne pas vouloir parler de la mode, que la mode est une affaire de femmes. Je pense que ça nous dit quelque chose sur comment à travers l’histoire les hommes ont toujours utilisé les habits, de façon plus ou moins créative, pour exercer un statut pour définir leur rôle dans la société," remarque l'historien. Un rôle de plus en plus remis en question par des personnalités qui cassent les codes de la mode masculine.