Pourquoi Marseille est une terre de polar ?

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Pourquoi Marseille est une terre de polar

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Entre phénomène identitaire et lutte contre l’extrême droite, voici comment Marseille est devenue une terre de polar.

Il est assez rare qu'une ville ait son propre genre littéraire, et pourtant c'est le cas de Marseille, ville complexe qui offre ses beautés à qui sait les voir. Pour l'écrivain François Thomazeau qui a participé à la première vague du polar marseillais, "il y a une vraie aura dans cette ville et cette aura a été, pendant longtemps, habillée par Marcel Pagnol, par les "pagnolades", et il y avait  autre chose à raconter". Voici comment le polar marseillais est né.

Réhabiliter Marseille

Entre 1994 et 1996, la parution de quatre romans policiers marque la naissance d’un nouveau genre :
le polar marseillais. Jean-Claude Izzo, Michèle Courbou, Philippe Carrese et François Thomazeau ne se connaissent pas vraiment mais ont un point commun : un attachement très fort à une ville souvent mal perçue.  

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Marseille n'est pas une ville pour touristes. Il n'y a rien à voir.    
Sa beauté ne se photographie pas. Elle se partage.    
Ici, faut prendre parti. Se passionner.    
Être pour, être contre. Être violemment.    
Alors seulement ce qui est à voir se donne à voir.    
Et là trop tard, on est en plein drame. Un drame antique où le héros c'est la mort.    
À Marseille, même pour perdre il faut savoir se battre.    
Extrait de Total Khéops de Jean-Claude Izzo

Depuis la fin des années 1980 les reportages sur la drogue, la violence, la corruption, la pauvreté ont terni l’image de la cité phocéenne. C’est par amour de leur ville, pour lutter contre son image dégradée que ces auteurs bientôt rejoints par d’autres, implantent leurs intrigues au cœur d’un Marseille réaliste.

De temps en temps, je la déteste cette ville qui est trop forte, trop forte en odeurs, qui a des humeurs sombres, vraiment noires, qui a une politique absolument invraisemblable. Mais en même temps, elle m’enrague le cœur et j’avais envie d’écrire dessus. Et quel est le meilleur moyen d’écrire sur cette ville, si ce n’est le polar ?          
Gilles Del Pappas, écrivain auteur de polar archive ina

Le quartier de Noailles dans le centre ville de Marseille
Le quartier de Noailles dans le centre ville de Marseille
© AFP

Le terreau idéal d'intrigues policières

Le port de Marseille brasse populations et marchandises, la ville est pauvre, la chaleur écrasante... le terreau idéal d’intrigues policières.

C’est un contexte qui favorise un peu les magouilles, et je ne veux pas dire la corruption c’est encore une autre histoire, mais qui favorise une vie un peu souterraine, une vie un peu interlope et donc des trafics en tous genres qui font qu’il y a des bons et des méchants, des flics et des voyous.          
François Thomazeau, écrivain auteur de polar

Le vallon des auffesà Marseille
Le vallon des auffesà Marseille
© Getty

Avec un éventail de personnages propres au genre : policiers ripoux, journalistes impuissants, politiques corrompus, membres de mafias... Le polar offre une liberté de tons et de sujets loin du politiquement correct.

Il y a un message qui arrive à passer au travers du polar qui est un véhicule pour faire passer des idées, pour faire passer une vision de la société qui était difficile de faire passer soit dans ce qu’on appelle la "blanche" nous les polardeux, soit dans le journalisme. Un certain nombre d’entre nous avaient des expériences journalistiques et vous connaissez le problème du journalisme, c'est que le format est restreint. Donc on s’est dit : "Allons-y. Peut-être que le meilleur moyen de parler de cette ville qui est très complexe, c’est le polar."          
François Thomazeau, écrivain auteur de polar

Du polar engagé

La place donnée à l’extrême droite caractérise le polar marseillais. En 1995, le Front national remporte plusieurs municipalités en Paca. Un jeune homme, Ibrahim Ali, est assassiné par des colleurs d’affiches du Front national.  

Ibrahim Ali a été assassiné par des colleurs d'affiches du Front national en 1995. Il avait 17 ans.
Ibrahim Ali a été assassiné par des colleurs d'affiches du Front national en 1995. Il avait 17 ans.
© AFP

Dans beaucoup de ces polars on retrouve des personnages engagés contre l’extrême droite, éternel ennemi qui fricote avec la mafia. Particulièrement dans ceux de Jean-Claude Izzo, défenseur d’une Marseille cosmopolite et engagée.

On n’écrit pas pour donner des solutions mais pour permettre aux gens de mieux voir dans quelle réalité on est.          
Jean-Claude Izzo, écrivain et auteur de polar, archive ina

D’abord critiqué, moqué en "polar aïoli", le polar marseillais a permis de valoriser l’identité et la culture de la ville. Ayant conquis les éditeurs parisiens, c’est toute la littérature marseillaise qui en a profité.

Il y  a maintenant ce foisonnement de littératures qui existe à Marseille qui doit beaucoup... à nous, à ces gens qui sans se concerter, à un moment donné dans les années 1990, on écrit du polar à Marseille et ont fait en sorte que Marseille devienne un sujet littéraire et non plus un sujet de galéjade.           
François Thomazeau, écrivain auteur de polar