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Pourquoi offre-t-on des cadeaux à Noël ?

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Le cadeau de Noël, une invention née au XIXe siècle.
Le cadeau de Noël, une invention née au XIXe siècle.
© Getty - Jupiterimages

Comme chaque année, les cadeaux vont s'amasser au pied du sapin. Si la tradition des étrennes a plus de deux millénaires, il n'en est rien des présents que l'on reçoit chaque 25 décembre : on doit cette invention à l'aristocratie et la bourgeoisie du XIXe siècle.

Chaque année c’est le même rituel : un sapin orné de boules et de guirlandes au pied duquel trônent des cadeaux soigneusement empaquetés dans des emballages multicolores. C’est en tout cas l’image d'Épinal que l’on se fait de Noël.

Mais pourquoi offre-t-on des cadeaux ? On s'imagine, à tort, que le rituel des cadeaux de Noël est emprunté aux Rois Mages, venus remettre des présents à la naissance de Jésus de Nazareth. Les origines de cette tradition sont pourtant bien antérieures à la chrétienté et on en retrouve des traces dès la Rome Antique : “On ne parlait pas de cadeaux mais d'étrennes, au moment des calendes de janvier, où l’on honorait la déesse Strena, qui était la déesse de la santé”, raconte l’anthropologue Martyne Perrot, autrice de l’ouvrage Le cadeau de Noël. Histoire d'une invention (Editions Autrement). C’est d’ailleurs dans le nom de la déesse, 'Strena' que le mot 'étrennes' prend ses racines."

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On offre alors des pièces, du miel ou encore des dattes. La tradition est liée, dans de nombreuses religions païennes, à différentes fêtes liées au solstice d’hiver. Ce n’est qu’au IVe siècle qu’est officiellement instaurée la fête chrétienne de Noël, fixée au 24 décembre du calendrier romain, qui célèbre la Nativité. Si dans l’imaginaire, les cadeaux de Noël sont associés aux présents offerts par les Rois Mages à Jésus, en réalité la fête de la Nativité est, au Moyen Âge, plutôt prétexte à la préparation d’un repas de fête qui vient récompenser la période de jeûne qui précède Noël. En lieu et place de cadeaux, on offre en réalité surtout des victuailles. La coutume des étrennes a beau être considérée comme une hérésie par l'Église, cette dernière se garde bien de sanctionner cette tradition aux origines païennes, qui va perdurer au fil des siècles. 

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Une invention du XIXe siècle

“Le cadeau lui-même, qui deviendra le cadeau de Noël, est vraiment inventé au milieu du XIXe siècle, assure Martyne Perrot. On parle d’ailleurs toujours d’étrennes au XIXe, et même au début du XXe siècle, et on les donne encore beaucoup au 1er janvier. Mais de plus en plus, l'offrande des cadeaux va se faire à Noël et non plus au début de l’année…”

Au milieu du XIXe siècle, la famille prend, dans l’aristocratie, une place de plus en plus essentielle, poursuit l’anthropologue : “Surtout, l’enfant devient important : il est le futur héritier de la bourgeoisie en plein essor. Le fait de valoriser d'une façon nouvelle cet enfant qui va nous succéder et de sacraliser la famille - beaucoup plus qu'avant - fait que Noël va devenir un des principaux rituels, une des principales réunions de famille annuelle. Tout ceci, évidemment, dans l’aristocratie et dans la bourgeoisie, et non pas dans les milieux plus populaires”.

Poupées de porcelaine, soldats de plomb, cheval à bascule ou encore polichinelles... Ces articles sont rendus disponibles bien plus aisément grâce à l'émergence des grands magasins, “qui ont très vite compris quelle aubaine c’était de pouvoir jouer sur les sentiments, justement, à l’égard de l’enfant et de la famille”, raconte Martyne Perrot. À Paris, inspiré des grands magasins newyorkais, les vitrines du Bon Marché ou Bazar de l’Hotel de Ville s’ornent de décorations, tandis que des rayons spécifiques, créés pour les cadeaux de Noël - même si on parle encore d'étrennes - font leur apparition. 

Un Noël ritualisé au sortir de la guerre

C’est cependant dans les années 1950 que Noël se démocratise au-delà du milieu bourgeois. “La Noël devient une véritable fête populaire, notamment parce que l’industrie du jouet se mécanise. On est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on a envie de gâter les enfants, d’oublier les souffrances de la guerre”, précise Martyne Perrot. Non seulement la tradition des cadeaux prend son essor, mais elle s’étend également peu à peu aux adultes.

À des traditions de Noël multiples, succède peu à peu un Noël de plus en plus uniformisé. “Il y avait des traditions régionales auparavant. Dans le Jura, c’était la tante Arie qui venait, et dans l’Est, en Alsace ou en Allemagne, c’était Saint Nicolas, qui était flanqué de Hans Trapp, qui deviendra le Père Fouettard. Il s’agissait de personnages effrayants, issus du fin fond de l’hiver, qui rôdaient la nuit et qui pouvaient enlever les enfants. Il faut bien rappeler qu’autrefois, l’hiver était une période dangereuse pour les enfants. Il y avait une mortalité très importante et on craignait pour eux”.

Lors de l’après-guerre, ces personnages disparaissent peu à peu au bénéfice du fameux Père Noël, inspiré de Saint Nicolas, déjà prédominant aux États-Unis. “Le Père Noël tel que nous le connaissons aujourd'hui a une filiation très nette avec Santa Claus, rappelle Martyne Perrot_. Il fait partie de cette période d'abondance, de générosité où les cadeaux tombent du ciel pour récompenser tous les enfants. On l’a assimilé à une sorte d'ancêtre collectif, à ce grand-père bienveillant.” _

Les cadeaux, des messages inconscients

Paradoxalement, Noël (re)devient une fête profane, émancipée du mythe de la nativité. “Ce qu’on remarque, dès la moitié du XIXe siècle, c’est qu’il y a un transfert du rituel religieux vers la famille, détaille Martyne Perrot. Et même si la famille aujourd’hui est très différente, le rituel qui s’est instauré à cette époque là n’a pas changé. C’est aussi à ce moment-là, d’ailleurs, que s’uniformise toute la décoration, dans toute l’Europe, comme le sapin ou la couronne, qui vient d'Allemagne”.

Le cadeau devient, peu à peu, un élément emblématique et indispensable des fêtes de Noël, bien avant le sapin ou le Père Noël lui-même. Il permet de restaurer des liens familiaux, ou inconsciemment de faire passer un message. “Claude Lévi-Strauss avait très bien analysé cela, confirme Martyne Perrot. Il y a une sorte de potlatch (une redistribution de la richesse, ndlr), dans l'échange de cadeaux, on restaure les liens de familles et on donne à l'autre la preuve de son affection. Mais dans l'échange de cadeaux, il peut aussi y avoir une surenchère, ou bien il peut même être utilisé pour régler des comptes…" Chacun sait ainsi, intuitivement, que la valeur d'un cadeau doit différer selon qu'on l'offre à un proche ou à un membre de la famille éloigné : il existe une hiérarchie du présent offert à Noël. Peu importe, finalement, que l'on ait été sage ou non.

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