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Poux, puces, punaises de lit : pourquoi ça nous démange lorsqu'on en parle ?

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Des macaques s'épucent au Japon.
Des macaques s'épucent au Japon.
© Getty - Tomohiro Ohsumi

Il suffit d'évoquer la présence de ces parasites pour sentir une démangeaison se déclarer dans notre cuir chevelu ou une impression fugace de picotement sur la peau. Mais quels sont les ressorts qui nous poussent à nous gratter lorsque l'on parle de puces, de poux ou encore de punaises de lit ?

Chaque année c'est la même chose, la perspective de la rentrée scolaire s'accompagne de la hantise du retour des poux, ravis de faire de l'accrobranche d'un bonnet à l'autre. À Paris, s'y ajoutent les rumeurs de punaises de lit hantant les cinémas, tandis qu'à Marseille les habitants ont demandé à l'Etat d'agir contre l'invasion en cours. Et le simple fait de mentionner ces parasites incitent la plupart d'entre nous à se gratter frénétiquement.

Il est si difficile de s'en débarrasser de ces nuisibles que la simple perspective de leur présence incite à une paranoïa salvatrice. Mais d'où nous vient cette démangeaison inassouvissable lorsque l'on évoque des parasites ou que l'on observe quelqu'un se gratter avec fureur ?

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"Une réaction ancestrale de protection"

"Ce n'est pas systématique mais certains types de personnalité y sont plus sensibles, comme les empathiques ou les hypocondriaques en particulier, précise Laurent Misery, chef du service dermatologie au CHU de Brest et président de la Société Française des Sciences Humaines sur la Peau. Il doit s'agir d'une réaction ancestrale de protection pour éviter une contamination, et on l'observe aussi d'ailleurs chez les primates mais aussi chez les chiens par exemple. Il a été démontré que ce sont les mêmes zones du cerveau qui sont activées que si les démangeaisons étaient induites par de vrais parasites ou une vraie maladie cutanée."

En langage médical, on nomme ces démangeaisons le "prurit" : "Les démangeaisons se définissent comme une sensation désagréable conduisant au besoin de se gratter, qu'on le fasse ou non. Si ce geste de grattage avait sans doute pour but initial de se débarrasser de parasites, actuellement il sert plutôt à faire disparaître la démangeaison par la douleur."

Depuis 1997, on sait grâce au neurologue Martin Schmelz que la sensation de démangeaison est transmise par des fibres nerveuses, les fibres "c polymodales" jusqu'à la moelle épinière, qui transmet à son tour le signal au cerveau. Contrairement à ce que l'on a longtemps cru, elles ne sont pas transmises par les mêmes canaux que la sensation de douleur, ce qui expliquerait que que le fait de se gratter puisse temporairement soulager la désagréable sensation.

Néanmoins, c'est un effet sensiblement similaire qui permet de se débarrasser de cette horripilante sensation de picotement. Ce sont les pruricepteurs, les récepteurs dédiés à la démangeaison, qui sont chargés de transmettre l'information. En grattant la surface de la peau, on stimule à leur tour les nocicepteurs, chargés quant à eux d'envoyer le signal de la douleur au cerveau. Ce signal va inhiber celui envoyé par les pruricepteurs et prendre le pas sur la sensation de démangeaison... Temporairement tout du moins. "Le grattage ou la douleur déclenchent l'activation d'inter-neurones, des neurones entre deux neurones, qui inhibent les neurones du prurit, détaille Laurent Misery. C'est efficace à court terme mais à long terme, il y a au contraire un cercle vicieux prurit-grattage bien difficile à rompre. Il s'explique par le fait qu'il y a une sensibilisation, c'est-à-dire que les circuits nerveux du prurit finissent par être activés en permanence, quoi que l'on fasse".

Un poux en pleine session d'accrobranche sur des cheveux humains.
Un poux en pleine session d'accrobranche sur des cheveux humains.
© Getty - Oxford Scientific

Parasites imaginaires et puces érotiques

Si la sensation de démangeaison fugace reste désagréable lorsqu'on évoque les parasites susceptibles de nous piquer la peau, elle est loin d'être aussi handicapante que le "syndrome illusoire du parasite", ou syndrome d'Ekbom. Les personnes atteintes de cette pathologie sont victimes d'illusions sensorielles et absolument persuadées d'avoir la peau infestée de parasites, qu'il s'agisse d'insectes ou d'asticots.

Récemment, dans un article de la revue Annales Médico-Psychologiques en mars 2019, des psychiatres niçois rapportaient le cas de quatre patients persuadés d'être infestés de parasites. Ils relevaient également que ces quatre personnes avaient souffert auparavant d'une maladie somatique à l'origine du délire de parasitose. Les soignants racontaient alors comment les patients, absolument convaincus d'être victimes de parasitisme, passaient leur temps à s'auto-examiner afin de détecter les parasites et de prouver ainsi leur existence. Ils ressentent en permanence la présence d'insectes et autres sous leur peau, au point de créer d'importantes lésions en tentant de s'en débarrasser à l'aide d'aiguilles ou en se brûlant... Créant ainsi des infections qu'ils lient à la présence des parasites.

Le rapport que nous avons aux parasites n'a pourtant pas toujours été aussi catégoriquement paranoïaque. Dans l'émission À plus d'un titre, en avril 2011, l'historienne Camille Le Doze rappelait ainsi à quel point les poux et puces avaient eu, au XIVe siècle, une dimension érotique :

"Au XIVe et au XVe siècle, on s'épuçait en public, en société. Mais arrive ce processus qu'on appelle la civilisation des mœurs et qui est fait pour écarter les corps. [...] Pour distinguer la haute société du peuple, [il faut] avoir des codes sociaux beaucoup plus rigides : chasser des puces en public n'est plus possible en haute société. Ces gestes sont canalisés dans les lieux de l'intime - en l'occurrence la chambre - et la chasse aux puces se transforme, non plus comme un geste de chasse à l'insecte, mais en un véritable rituel érotique : le fait de trouver une puce sur le corps de son amant ou de son amante, provoque un certain érotisme car la puce qui a piqué l'amant et l'amante s'est gorgée du sang de ces deux personnes et est symbole d'une union. Souvent elle pouvait symboliser une union illégitime."

Camille Le Doze (A Plus d'un titre, 19/04/2011)

30 min

Et si d'aventure, à la lecture de cet article, vous êtes pris de démangeaisons, tentez de relativiser et de percevoir toute la charge érotique de ce parasite, avec ce poème de John Donne, poète et prédicateur anglais au XVIe siècle :

"Vois cette puce, et vois par elle
Que tu te fais prier pour une bagatelle ;
Nous ayant tour à tour piqués
Elle tient nos deux sangs en elle conjugués :
Tu ne peux parler d'infamie,
De déshonneur ou de virginité ravie,
Bien sans cour elle ait joui
Et se gonfle, gorgée à nos sangs réunis :
C'est pourtant plus, hélas, qu'il ne nous est permis !"

"Arrête, épargne ici trois vies :
En elle est notre union presque - et plus qu'accomplie :
Cette puce, c'est nous ici
De notre mariage est le temple et le lit."