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Première Nuit Blanche, en 2002 : "L'engouement immédiat est ce qui m'a le plus surpris", confie Jean Blaise

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La piscine Pontoise lors de la première Nuit Blanche à Paris, le 5 octobre 2002.
La piscine Pontoise lors de la première Nuit Blanche à Paris, le 5 octobre 2002.
© Getty - Dufour / Travers / Gamma-Rapho

Repéré pour ses nuits Allumées à Nantes, Jean Blaise fut le directeur artistique de deux Nuit Blanche à Paris, dont la toute première, il y a vingt ans. Il raconte la magie de ce moment où "le public prend la rue et fait la nuit", avec pour lui une totale liberté de programmation.

Nuit Blanche est de retour ce samedi à Paris. Installations, performances, projections, sculptures ou concerts. Plus de 200 événements sont annoncés dans la métropole de la capitale mais aussi pour la première fois à Rouen et au Havre, en connexion avec la Seine. Une édition particulière aux couleurs de l’Olympiade culturelle avant les JO de 2024 et surtout une fête pour les 20 ans de l’événement. Plus de 4 000 artistes, français et internationaux se sont ainsi exprimés depuis 2002, avec environ un million de visiteurs à chaque édition et plus de 30 villes dans le monde qui ont repris le concept.

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Jean Blaise, aujourd'hui directeur général de la société publique Le Voyage à Nantes, basée à Nantes et qui réunit plusieurs établissements culturels, dont le château des Ducs de Bretagne, fut le directeur artistique de deux Nuit Blanche, dont la toute première. Du 5 au 6 octobre 2002, elle proposa une trentaine de création d'évènements (spectacles, installations, concerts), répartis sur vingt-cinq lieux. Victime de son succès, la manifestation rassembla, au-delà des espérances, entre 350 000 et 400 000 personnes, selon son initiateur, Christophe Girard, alors adjoint de Bertrand Delanoë chargé de la culture.

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Jean Blaise et la première Nuit Blanche, en 2002 : "Transformer la ville par l'art". Il répond à Éric Chaverou

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Comment tout a commencé pour Nuit Blanche ?

Il faut revenir un tout petit peu en arrière quand même, parce qu'en 1989, quand Jean-Marc Ayrault devient maire (PS) de Nantes, il m'appelle pour créer un évènement dont la première édition aura lieu l'année suivante : Les Allumées. Ce festival avait lieu tous les ans, pendant six nuits, de 6 h du soir à 6 h du matin, et il invitait les artistes d'avant-garde d'une grande ville du monde. En 1990, ce fut Barcelone, puis Saint-Pétersbourg, Buenos Aires, Le Caire, etc. Le principe de ces nuits allumées était de demander à ces artistes que nous faisions venir de s'introduire dans toute la ville, aussi bien les lieux culturels que des friches industrielles, le tablier d'un pont, des appartements privés ou des hôtels particuliers qu'on nous prêtait. S'introduire dans toute la ville et pendant toute la nuit. C'est ce qu'avait repéré Christophe Girard. Et quand Bertrand Delanoë a été élu, Christophe Girard, son adjoint à la culture, est venu me voir au Lieu unique que j'avais créé en 2000 dans l'ancienne usine LU de la ville, et il m'a proposé la formule de Nuit Blanche. Il s'agissait de programmer la formule qu'il avait imaginée d'une nuit exceptionnelle dans toute la ville de Paris. J'ai accepté, mais avec quand même un peu le trac parce que nous n'avions pas beaucoup de temps, tout juste une année pour cette nouvelle expérience.

Jean Blaise, animateur culturel et concepteur de la "Nuit Blanche", le 4 octobre 2002, aux Pompes funèbres à Paris.
Jean Blaise, animateur culturel et concepteur de la "Nuit Blanche", le 4 octobre 2002, aux Pompes funèbres à Paris.
© AFP - Bertrand Guay

À ce moment là, vous aviez un cahier des charges strict ? Quelle était votre marge de liberté ?

Elle était totale. Mis à part les problèmes de sécurité que nous pouvions créer dans l'espace public. Nous avons beaucoup discuté avec Christophe Girard de l'esprit, de la possibilité d'aller dans des lieux improbables, mais sur le plan de la programmation artistique, j'avais une liberté totale.

Le pari était de faire entrer les visiteurs, les Parisiens, mais aussi les Français qui avaient envie de voir une nouvelle ville, de les faire entrer dans une ville imaginaire, dans une ville presque de science-fiction, complètement redessinée, retravaillée par des artistes, aussi bien des artistes dans le domaine de l'art vivant que dans le domaine des arts plastiques. Tous les artistes, toutes les disciplines. C'était entrer vraiment dans les recoins de la ville, dans les lieux très emblématiques aussi, avec des propositions artistiques un peu étranges, un peu inédites, qui bousculaient l'ambiance de la ville.

Le décalage était important dans le projet. Toutes les propositions étaient inattendues là ou elles étaient. Et c'était aussi une manière de montrer que l'art peut s'insinuer dans la vraie réalité, et n'est pas seulement à côté de la vie. L'art s'infiltre partout, s'insinue partout. Et tout le off, les initiatives prises autour de Nuit Blanche, c'était cela aussi. On vous propose quelque chose que vous n'avez jamais eu, d'unique. Et les artistes eux-mêmes jouent ce jeu. Ils ne sont plus dans la totale continuité de ce qu'ils savent faire d'habitude. Ils acceptent d'aller au-delà, de rencontrer d'autres artistes.

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Et il n'y avait pas non plus de désidératas politiques, puisque c'était une première grande opération culturelle pour Bertrand Delanoë ?

Non, ce que j'ai compris tout de suite de l'esprit et de la volonté de Bertrand Delanoë et de Christophe Girard, c'était que que, dès leur arrivée dans la ville, Paris se singularise au niveau national, voire international. Que l'on réussisse à créer un événement original, singulier, qui fasse appel à la création artistique et à la culture en général. Mais qu'il soit très, très, très étonnant, exceptionnel, extra-ordinaire. Et je crois que c'était sa volonté. Ils voulaient tout de suite montrer leur volonté de faire en sorte que Paris redevienne une capitale culturelle.

Quelle fut votre plus grande difficulté, outre les questions de sécurité ? C'était d'être à la fois exigeant et populaire, de rester accessible au plus grand nombre ?

Oui. Sachant que j'avais l'expérience des Allumées et je savais déjà que dans l'espace public, même des propositions artistiques un peu particulières  pouvaient exciter la ville. Dans l'espace public, le plus important est que cela soit réalisable. Dans des lieux qui sont pas a priori des lieux culturels, la mise en sécurité est déterminante, l'accueil du public et l'accueil des artistes. Par exemple, quand nous sommes allés dans les anciennes pompes funèbres de Paris, fermées depuis trois ans et devenues depuis le 104, l'intérieur était impraticable. Il a fallu nettoyer, monter des plateaux. Il y avait tout un travail de mise aux normes pour le public et des impératifs techniques considérables. Quand vous allez dans un théâtre qui fonctionne toute l'année, tout est déjà là. Là, il fallait tout refaire, tout reconstruire, tout adapter.

Quand nous sommes allés avec Claude Lévêque à l'usine de la SUDAC (Société urbaine d'air comprimé) dans le 13ᵉ arrondissement, c'était incroyable, il fallait tout faire, là aussi. La complexité, la difficulté était là, sachant que les artistes adorent ses propositions. Je ne crois pas qu'un artiste ait refusé parce qu'il y a un enjeu qui dépasse celui qu'ils peuvent connaître dans une salle d'exposition ou dans un théâtre.

Le Chaos Computer Club illumine la tour T2 de la BNF lors de la première Nuit Blanche avec son installation, baptisée Arcade.
Le Chaos Computer Club illumine la tour T2 de la BNF lors de la première Nuit Blanche avec son installation, baptisée Arcade.
© Getty - Pool Dufour / Travers / Gamma-Rapho

Vous avez dû lutter contre des politiques, des journalistes, voire des critiques artistiques en amont ?

Franchement, non. De toutes façons, c'est allé tellement vite. Nous avons eu très très peu de temps, avec un travail considérable. Je me souviens que je disais que nous avions monté Nuit Blanche en neuf mois.

En plus, je connaissais Paris parce que j'y avais habité quand je dirigeais la scène nationale de Chelles, mais pendant trois ans, donc je ne la connaissais pas vraiment. Je devais donc la découvrir, et il était important pour mon équipe et moi d'aller à la recherche aussi de lieux singuliers, de lieux inhabituels. Véritablement de proposer au public un voyage dans sa propre ville. Et c'est ça qui a plu aussi. Les artistes eux-mêmes proposant des formes que peut-être ils n'avaient pas l'habitude de déployer, c'était vraiment une création.

Des lieux singuliers, inhabituels, mais il n'empêche que le plus grand succès de fréquentation de cette première édition restera la tour Eiffel gratuite, pour une rencontre avec Sophie Calle.

C'est sûr. Oui, complètement. Mais ce n'était plus la tour Eiffel, c'était autre chose. Parce que Sophie Calle était en haut de la tour Eiffel, dans son lit à baldaquin, et il fallait faire la queue pour aller lui raconter une histoire. Il y avait cette étrangeté. Tout d'un coup, on était dans la fiction, plus dans la réalité. Et là, effectivement, il y avait beaucoup, beaucoup de monde. Alors, est-ce la tour Eiffel elle-même qui attirait autant de monde, parce que c'était gratuit aussi ? Ou était-ce la tour Eiffel habitée comme elle l'était ce soir là ? D'une façon extraordinaire.

Les publics se mélangeaient aussi. Pour la tour Eiffel, un public très, très populaire, était venu. Tout comme un public d'art qui avait envie d'aller voir Sophie Calle et de voir ce qu'elle proposait, ce qu'elle faisait là.

Sophie Calle pose, le 4 octobre 2002, au dernier étage de la tour Eiffel à Paris, à la veille de la première "Nuit Blanche" parisienne.
Sophie Calle pose, le 4 octobre 2002, au dernier étage de la tour Eiffel à Paris, à la veille de la première "Nuit Blanche" parisienne.
© AFP - Bertrand Guay

Qu'est-ce qui vous a le plus surpris cette nuit là ?

C'est l'engouement immédiat. Cela a pris feu tout de suite. Je pense que c'était la formule. L'enthousiasme de la communication également. Nous n'avions aucun mal à faire venir les médias, à les alerter. Il y avait une espèce de curiosité, d'envie de voir comment nous allions réussir ou nous casser la gueule. Tout cela a créé un mouvement, une dynamique très forte.

Il existait déjà des lieux dans Paris qui vivaient comme ça. Mais, pour l'ensemble de la ville, cela a représenté un réveil je crois. Et puis cette liberté, cette liberté partout. Les gens entraient dans l'Hôtel de Ville librement. D'ailleurs, Bertrand Delanoë l'a payé avec un attentat [agressé au couteau par un déséquilibré, NDLR]. Mais tout était libre, tout était possible. Tout pouvait être accessible, sauf que, ensuite, il y avait des queues pas possible. Mais peu importe, à priori, tout était possible. Et c'était bien que cela soit gratuit, c'était très bien, et il le faut que cela le reste.

Mais vous vous souvenez quand même d'imperfections, que vous avez souhaité corriger très vite ?

Il y avait un côté foutoir (rires), c'est sûr. On s'est aperçu qu'il fallait gérer ce monde, cette affluence, parce que les gens étaient très, très enthousiastes et ensuite très frustrés, et parfois énervés (rires). Mais après, finalement, ils comprenaient aussi qu'il fallait faire Nuit blanche entre eux. Et des installations étaient visibles de l'espace public. L'installation 'Arcade' du Chaos Computer Club de Berlin sur la BNF était visible de partout, par tout le monde, gratuitement. Le défilé dans les jardins du Palais royal, c'était possible aussi. En se poussant un peu, en se mettant sur la pointe des pieds. Mais il y avait une accessibilité quand même quasi totale.

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Il y avait aussi beaucoup d'improvisation, bien évidemment, de la part des techniciens comme de la part des artistes. Et cette improvisation, évidemment, on essaie de la corriger à la fin de la manifestation, de la nuit. Mais finalement (rires), la première Nuit Blanche a peut-être été la plus forte. La plus malhabile, la plus (rires) aléatoire peut-être, mais cela a été la plus forte. Je dis cela parce que j'en ai fait une autre après. De mon point de vue, elle était moins forte.

Lors de cette première Nuit Blanche régnait cette espèce de... On ne peut pas le définir. Un assentiment, une évidence, une ambiance qui semblait évidente. Même si on ne réussissait pas à voir certains spectacles ou certaines propositions artistiques, on était bien, on était quand même là avec tout le monde. Pour un événement, on était dans un évènement. C'était je crois très fort.

Et dès cette nuit de 2002, la mairie vous a dit qu'il y en aurait une deuxième ?

Non, parce que, à l'origine, il ne devait y en avoir qu'une et nous n'avions pas envisagé une suite. Je ne crois pas. En tout cas, Bertrand Delanoë a été blessé et je n'ai pas pu le voir tout de suite parce qu'il était à l'hôpital. Trois mois ou deux mois après, quand il est sorti, il m'a appelé pour me demander d'en faire une autre. Je lui ai demandé de réfléchir un week end, parce que j'avais d'abord beaucoup de travail à Nantes, et donc j'ai hésité. Puis, je me suis rendu compte qu'il nous restait huit mois pour monter la deuxième Nuit blanche. Il m'a rappelé, je lui ai répondu que, après réflexion, je ne me sentais pas capable de le faire et que le mieux était peut-être de faire une biennale, de se donner du temps pour faire un bilan qui n'a jamais été fait, et puis se projeter. Le bilan de la première Nuit blanche n'a pas été fait. Il m'a écouté, on s'est rappelé et il m'a dit : "Non, tous mes amis me disent qu'il faut absolument le faire l'année prochaine. Continuer, surtout après l'attentat, ne pas sembler reculer". Je comprenais ce qu'il voulait me dire, mais je n'ai pas pu accepter. Ils ont choisi d'autres commissaires, mais, tout de même, il m'a rappelé un jour en me disant : "Je te les donne tes deux ans". Et donc je n'en faite une deuxième après, qui, de mon point de vue, était moins bien que la première.

Depuis, pensez-vous que Nuit blanche a contribué à populariser l'art contemporain ?

Oui, je le pense, quand même, bien sûr. On voit là que les artistes savent aussi jouer, ils ne sont pas là simplement pour s'exposer. L'idée de Nuit Blanche était de faire interpréter la ville par des artistes et non pas simplement demander à des artistes de venir s'exposer dans la ville. C'était donc une façon, un peu, de transformer la ville par l'art, par la création artistique. Elle venait faire vibrer, procurer des émotions et créer des ambiances en une seule nuit.

Et le succès public signe la réussite de cette manifestation ?

Oui, quand même (rires). Même si l'on mesure pas seulement la réussite au nombre d'entrées, de spectateurs. Il existe une fascination pour la nuit et donc là, l'idée, la formule était bonne. On va dans la ville la nuit alors qu'habituellement on la quitte, vers minuit. Cette envie aussi d'une autre ville, d'un autre monde, et puis aussi l'assurance de côtoyer d'innombrables personnes, de faire des rencontres absolument inattendues et d'être ébahis par la même œuvre au même endroit avec parfois des coins que l'on ne connaissait pas.

La foule dans une rue de Paris lors de cette première Nuit Blanche
La foule dans une rue de Paris lors de cette première Nuit Blanche
© Getty - Pool Dufour / Travers