Prendre la parole dans la crise. Avec Hugues Jallon, Sylvie Bauer, Antoine Perraud...

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Prendre la parole dans la crise. Avec Hugues Jallon, Sylvie Bauer, Antoine Perraud...

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Prendre la parole dans la crise.
Prendre la parole dans la crise.
© Getty - Busà Photography / Moment

La Revue de presse des idées. Le confinement nous a montré à quel point nous étions en demande d’analyses et de débats. Parfois trop vite, nous avons pris la parole et continuons de le faire. Bilan d’une logorrhée salutaire.

Durant le confinement, les Français ont ressorti leur plume. Ils ont écrit des romans qui ne vont pas tarder à arriver sur le bureau des éditeurs. Mais ils ont également écrit des tracts, des essais, des points de vue, des tribunes, dont nous faisons ici nos choux gras. On a ainsi assisté à une graphomanie d’idées, qui a fait sourire Thibaut Sardier, dans Libération :

"Un peu partout, on s’est aussi amusé de ceux qui ont écrit trop vite, des premières pages du journal de confinement de Leïla Slimani dans Le Monde à la tribune outrancière du philosophe italien Giorgio Agamben publiée fin février dans Il Manifesto. […] Et alors que des stars de cinéma comme Juliette Binoche ou Marion Cotillard se voyaient reprocher début mai la signature d’ une tribune réclamant la fin d’un système consumériste auquel elles participent, Nicolas Hulot suscitait des critiques avec se_s «100 principes pour un "Nouveau Monde"», appelant dans Le Monde à_ « réanimer notre humanité» et «applaudir la vie». Dans le numéro de juin de Siné mensuel, l’humoriste Guillaume Meurice invente une fausse mini-tribune signée par l’écologiste ainsi que Juliette Binoche ou Didier Lallement : «Ce serait chouette qu’on prenne conscience que ce monde-là n’est pas trop cool, et que ce serait bien s’il était mieux»". 

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Cette inflation de tribunes est tout de même un signe de vitalité de la pensée. Mais a-t-on assisté à l’émergence de nouvelles idées ou simplement à l’actualisation des anciennes par un contexte nouveau ? La philosophe et sociologue Dominique Méda citée par Thibaut Sardier pense que "chacun est dans son système de pensée, de références, pense en toute bonne conscience qu’il a absolument raison et qu’il faut juste se donner un peu de temps pour que les autres comprennent".

Nouvelles propositions éditoriales

Les éditeurs ont bien compris qu’ils avaient leur rôle à jouer dans la diffusion de ces idées durant la crise. Gallimard a ainsi fait passer sa collection de Tracts  d’un numéro par mois à… trente. Quant aux éditions du Seuil, elles se lancent dans une initiative similaire avec Par ici la sortie, qu’elles décrivent comme des "Cahiers éphémères et irréguliers pour saisir ce qui nous arrive et imaginer les mondes de demain".

Le directeur de la maison, Hugues Jallon, insiste dans Télérama sur l’importance de penser la crise grâce aux sciences sociales : "je ne dis pas que l’ensemble du savoir ou des sciences humaines doit être mobilisé dans cette lutte, mais que la possibilité d’une action sur le réel fait clairement partie de nos missions". Pour l’éditeur, la critique du néolibéralisme, qui est puissante en France, n’aboutit pas à un changement de paradigme social. Cette nouvelle collection a donc pour but de faire avancer cet agenda, grâce à des contributions d’auteurs maisons comme Thomas Piketty, Eva Illouz, Michelle Perrot, Emmanuel Todd ou Corine Pelluchon.

Mais ces prises de paroles à chaud ne risquent-elles pas de manquer de profondeur de champ ? "Un historien comme Patrick Boucheron n’a jamais caché le danger qu’il y aurait à s’engager dans une forme de comparatisme historique qui pourrait très vite se révéler « casse-gueule » : en histoire, la plus grande prudence s’impose, et dresser un parallèle entre l’épidémie de Covid et la Peste noire ne serait tout de même pas très sérieux. Même avec Emmanuel Todd, un chercheur au tempérament plus… abrasif, la crainte de formuler des hypothèses trop hâtives quand les données manquaient encore, au début de la crise, était clairement présente dans nos discussions". Mais si Hugues Jallon milite pour des changements sociaux, il considère également que beaucoup doit être fait pour préserver l’existant : "il faut aussi se battre pour préserver certaines choses auxquelles on tient. Beaucoup d’universitaires par exemple ont été forcés de présenter leurs cours via le numérique pendant le confinement. À mesure que le temps passait, ils ont vu leur hiérarchie embrayer sur l’idée que le contact humain pouvait disparaître et que l’université allait se dématérialiser à la vitesse grand V, bref, qu’on pourrait sans doute enseigner par Zoom. Trop simple ! Ces universitaires ont autant besoin du contact réel avec leurs étudiants que nous, éditeurs, tenons à la librairie physique".

Sauver le contact à l’université

Ce propos fait écho à une tribune qui paraît dans Le Monde de membres du CNU (le conseil national des Universités qui représente des enseignants chercheurs de toutes disciplines)

Sa présidente, Sylvie Bauer, demande au ministère un retour des étudiants en présentiel dès septembre. "Un cours est une représentation théâtrale : il ne s’agit aucunement de clamer des vérités académiques et scientifiques, ni de lire sans vie un cours. L’universitaire doit séduire et intéresser pour transmettre. Son regard doit détecter l’inattention de son auditoire. Nombre d’étudiants ont la croyance qu’il existe un écran invisible entre l’enseignant et eux. N’en faites pas une réalité qui détruira l’université".

Premiers livres sur la pandémie

Les premiers essais analysant le moment actuel commencent à paraître en librairie. C’est le cas du livre de Bernard-Henri Lévy, que l’essayiste Christine Bini encense dans La règle du jeu: "on retiendra, en toute fin d’ouvrage, l’allusion au Gaffiot, et les deux sens latins de mundus. Le « monde » et le « propre », l’aseptisé. Un même mot latin pour une contradiction. Le monde aseptisé n’est pas le monde humain. On ne peut vivre dans un monde où l’on passe sa vie à se laver les mains – à s’en laver les mains – au gel hydroalcoolique".

Tandis qu’Antoine Perraud, dans Mediapart, plus critique sur le livre du philosophe, note que "BHL est hanté par l’illibéralisme, ennemi personnel et permanent, au point d’anticiper les gains de tous « les profiteurs de crise », ces dictateurs patentés ou en devenir, de Pékin à Budapest en passant par Ankara ou Moscou, sinon Washington".

Un autre auteur intéresse davantage Antoine Perraud. Il s’agit du politologue Ivan Krastev, qui publie Est-ce déjà demain ? Le monde paradoxale de l’après COVID-19 aux éditions Premier Parallèle. En effet, nous dit le journaliste,  "le virus et ce qui advient n’est pas chez lui une bonne grosse cible à pilonner tout son soûl, comme chez Bernard-Henri Lévy, mais quelque chose d’ondoyant, telle la pensée ; quelque chose qui échappe, sinon à l’entendement, du moins à l’appréhension impérieuse et péremptoire. Il écrit ainsi : « Les épidémies sont comme des orphelines : nous ne pouvons jamais être entièrement sûrs de leur origine ; elles ont aussi quelque chose des séries Netflix : la fin d’une saison n’est jamais qu’une pause avant la suivante. L’épidémie est à la guerre ce que la littérature moderne est au roman classique : il manque une intrigue claire »".

Ondoyante, littéraire, radicale ou recyclée, la prose de nos compatriotes est toujours aussi abondante et enflammée pour commenter le monde. Il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle.

Par Matthieu Garrigou-Lagrange, Pierre Cattaneo et l'équipe de la Compagnie des Œuvres