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Prenez place autour du Jeu de l’amour et du hasard, et amusez-vous des mécaniques sociales et passionnelles

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"Le Jeu de l'amour et du hasard" mis en scène par Catherine Hiegel au Théâtre de la Porte Saint Martin
"Le Jeu de l'amour et du hasard" mis en scène par Catherine Hiegel au Théâtre de la Porte Saint Martin
- Pascal Victor / Compagnie des Indes

Culture Maison. Laissez-vous entraîner dans le "Jeu de l'amour et du Hasard", le chef d'oeuvre de Marivaux, en compagnie de Vincent Dedienne, Clotilde Hesme, Emmanuel Noblet et de toute la prestigieuse troupe rassemblée par Catherine Hiegel et portée par une mise en scène explosive.

Lucile Commeaux, productrice déléguée à La Dispute, vous recommande cette vive mise en scène de Catherine Hiegel donnée au Théâtre de la Porte Saint Martin et diffusée dimanche 14 juin prochain sur France 5, qui exacerbe la dimension cruelle et dévastatrice de la plus célèbre pièce de Marivaux 

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Une langue comme une fugue

Le rideau ouvre sur un décor fixe, qui restera celui de toute l’action, campée en costumes d’époques : le jardin d’un hôtel particulier, un banc de pierre, un escalier et une terrasse, quelques buissons et plantes grimpantes autour de fenêtres qui laissent entrevoir un intérieur. Une violoncelliste y est installée, elle y restera tout le long du spectacle, entrecoupant les cinq actes d’extraits d’oeuvres de Bach. Le choix musical est un choix de direction : la langue de Marivaux sonne comme la fugue. Elle semble couler de source, miel aux oreilles de l’amateur de bon français, mais en vérité elle dissone souvent, échappe à la maîtrise de celui qui la parle ou écorche l’autre sans le vouloir. 

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L’affect et la langue 

Le Jeu de l’amour et du hasard, c’est le chef d’oeuvre marivaldien, une forme parfaite, un quatuor amoureux à déguisements et à retournements dont la mécanique tourne apparemment sans effort. Silvia redoute le mariage prévu par son père, alors même qu’on ne lui dit que du bien de son futur, Dorante, un homme bon et bien fait. Elle décide, pour l’observer alors qu’il s’annonce, de revêtir les habits de sa suivante, Lisette, qui prendra les siens. Elle ignore qu’il a conçu exactement le même projet, et a cédé nom et pourpoint au malicieux Arlequin. Les deux couples qui se forment donc vite sur scène sont tout aussi légitimés par la naissance que désappariés par le jeu, et luttent avec leurs instincts pendant deux heures, sous le regard amusé de deux maîtres du jeu, Orgon le père et Mario le frère, avant de finalement révéler leurs véritables identités, et s’accorder apparemment sur un dernier air de Bach. 

Sous la direction de Catherine Hiegel, actrice et metteuse en scène de talent, les comédiens sont des figures connues, parmi ceux qui font les plus fructueux allers et retours entre la scène et les plateaux de cinéma. Côté maîtres, Clotilde Hesme, toute en méfiance et en indignation, donne la réplique à un Emmanuel Noblet torturé comme un personnage romantique. Côté valets, le duo formé par Laure Calamy et Vincent Dedienne est particulièrement savoureux : elle mimant outrageusement la gestuelle galante d’une coquette, lui sautillant de bout en bout de la scène, corps impossible à contraindre dans la bonne manière. Cyniques et manipulateurs en diable, Alain Pralon et Cyrille Thouvenin en père et frère se délectent des pièges dont ils nous donnent le spectacle. La réussite tient beaucoup sans doute à ce choix d’acteurs très investis, qui colorent le texte marivaldien, parfois sec, d’affects simples qui ne sonnent jamais faux. On croit aux soupirs, aux rires, aux baisers aussi, et le jeu de l’amour et du hasard fonctionne jusque dans les corps, sans jamais pour autant sacrifier la rhétorique. 

Échec de l’amour et du hasard 

Le travail de Catherine Hiegel et de ses comédiens humanise opportunément le texte de Marivaux. S’il le rend plus accessible sans doute, il lui confère paradoxalement une noirceur singulière. Le double déguisement affecte profondément les personnages, fait couler les larmes, frustre les instincts et les désirs, et devient, au fil des scènes, un jeu de massacre pour les quatre jeunes gens, clivés entre l’élan amoureux et le devoir de rang. Ainsi quand Lisette déguisée en Silvia vient consulter son maître pour lui annoncer que Dorante (en fait Arlequin) va fort bon train, et qu’il risque de tomber amoureux d’elle pour de bon, les larmes lui viennent, inquiète du sort de sa maîtresse et des convenances. A l’inverse lorsque les deux valets jouent l’étape finale de la reconnaissance mutuelle, ils disent aussi adieu à l’ascension sociale qui jouait probablement fort dans leur désir mutuel, et s’ils se déclarent leur amour, leurs mines laissent entendre que c’est le dépit qui sort vainqueur. 

Dorante a beau prétendre, dans un accès de désespoir et de résignation, que “le mérite vaut la naissance”, tout le travail dramatique de Marivaux est là pour démontrer qu’il n’en est rien, et qu’on ne tombe amoureux que de ses semblables, dans un jeu social dans lequel le hasard n’a absolument rien à faire. On ne gagne finalement qu’à la reconnaissance, et cette reconnaissance s’effectue précisément dans la langue. Silvia, dès la première scène de rencontre, a reconnu Dorante sous le valet à la manière dont il manie la parole. C’est donc dans le fond le théâtre même, dans sa forme la plus archaïque - le dialogue - qui légitime cyniquement l’appariement de classe. 

La salle se rallume finalement dans l’épuisement d’un jeu cruel, dont les maîtres et les spectateurs auront été fort peu charitables, où ni le hasard ni l’amour ne l’auront emporté. 

  • "Le jeu de l'amour et du Hasard" de Marivaux mis en scène par Catherine Hiegel à voir ou à revoir dimanche 14 juin sur France 5 puis en replay sur France.TV, (Au théâtre chez soi)
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À réécouter : Marivaux
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