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Présidentielle américaine : la classe ouvrière blanche n'a pas vraiment lâché Donald Trump

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Manifestation pro-Trump à Washington DC le 14 novembre 2020
Manifestation pro-Trump à Washington DC le 14 novembre 2020
© AFP - OLIVIER DOULIERY

Entretien. Joe Biden a remporté la Pennsylvanie, le Wisconsin, le Michigan, trois états ouvriers. Mais la classe ouvrière blanche n'a pas totalement délaissé Donald Trump. Joan C. Williams, qui vient de publier "La classe ouvrière blanche", analyse ce vote et l'évolution de la société outre-Atlantique.

L'arrivée de Donald Trump dans la vie politique américaine a mis en lumière le fossé qui sépare aujourd'hui les classes populaires blanches rurales ou périurbaines et les cadres supérieurs libéraux des grandes métropoles. Une polarisation qui a également touché l'Europe. 

Ce samedi 14 novembre 2020, soit une semaine après l'annonce de la victoire de Joe Biden à la présidentielle, des milliers de manifestants pro-Trump se sont réunis à Washington pour scander "4 ans de plus" ou encore "USA !, USA !". Même si le résultat ne fait plus aucun doute, même si Joe Biden est le futur président des États-Unis, il faut reconnaître que la "vague bleue" (démocrate)  prévue par les analystes et les instituts de sondage n'a pas eu lieu. Joe Biden est élu largement, mais Donald Trump a finalement remporté certains États que beaucoup voyaient déjà basculer côté démocrate (comme la Floride et la Caroline du Nord).
La classe moyenne ouvrière blanche a davantage voté Joe Biden qu'Hillary Clinton en 2016. Mais elle ne s'est tout de même pas totalement détournée de Donald Trump.  

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Les travaux sur la classe ouvrière américaine, le monde du travail et la place des femmes de l'autrice Joan C. Williams sont reconnus aux États-Unis. Elle évoque dans son livre La classe ouvrière blanche (Ed. Unes, 2020) cette classe ouvrière blanche en déclin démographique, durement touchée par la crise économique et en partie abandonnée par le parti démocrate. Joe Biden est parvenu à rattraper une partie des votes de cette population, plus grâce à sa personnalité que grâce au programme de son parti. Entretien avec Joan C. Williams. 

Dans votre ouvrage sorti en français ce 13 novembre, vous tentez de déterminer l'origine du fossé qui s'est créé entre la classe ouvrière blanche, que vous appelez classe moyenne, et les élites intellectuelles. A quand datez-vous ce fossé ? 

On a vu apparaître depuis les années 70 dans la politique des États-Unis et celle de nombreux pays européens dont la France, un conflit entre l’élite managériale (environ les 15% les plus riches) et les classes moyennes (environ 53%). Ce conflit oppose les classes moyennes qui s’inquiètent de leur fin de mois, et les élites qui s’inquiètent de la fin du monde et qui ne se soucient pas de leurs fins de mois.  

Un essai publié dans les années 90 analyse le glissement vers la droite en Europe et l’attribue au "vote culturel" c'est-à-dire au vote sociétal. Il s'agit du vote basé sur des thématiques culturelles : la religion à l’école, l’avortement, le changement climatique. Aux États-Unis aussi, la configuration du vote a changé. Avant les années 70, la gauche s’inquiétait des droits des travailleurs. Mais après les années 70, on a vu émerger des thèmes de campagne comme la guerre du Vietnam, la légalisation de la marijuana, etc. Quand ce glissement a eu lieu, passant des thèmes économiques aux thèmes sociétaux, cela a changé les coalitions de partis. Les démocrates, très focalisés sur les droits des travailleurs, se sont alors tournés vers les sujets qui intéressaient plutôt les élites intellectuelles. Comme le dit Pierre Bourdieu, les élites s’intéressent beaucoup à l’élégance, au goût, au développement personnel, et aux sujets de longue traîne comme le changement climatique. Les classes moyennes sont avant tout focalisées sur l’autodiscipline qui les fait se lever le matin pour aller travailler, occuper un emploi pendant quarante ans qui ne les satisfait pas, mais qu'elles doivent occuper pour gagner leur vie et celle de leurs familles. Les classes moyennes sont très tournées vers la famille traditionnelle, la religion, l’armée. Alors que les élites s’intéressent à l’originalité, l’innovation, la rupture. C’est encore plus fort en France. Mais aux États-Unis c’est très flagrant aussi.

Aux États-Unis, la religion et surtout la race sont essentielles. Trump a gagné en 2016 grâce à des électeurs "cols bleus", les ouvriers qui se sont tournés vers lui. En 2020, cette population, surtout des hommes blancs, se sont retournés vers Joe Biden et il a été élu.

En 2016, seulement 23% de ces électeurs ont voté pour Hillary Clinton. Cette année, 30% de cette population ont voté pour Joe Biden. Ce groupe électoral ne supportait pas Hillary Clinton, elle les énervait. 

L’une des raisons était le sexisme. Mais l’une des raisons de l’attirance pour Trump chez les classes moyennes blanches est qu’il valide une forme assez répandue de masculinité de la classe ouvrière, très machiste, très alimentée par l’amertume, qui dit : "Il n’y a qu’un vrai homme ici et c’est moi !". Cette forme traditionnelle de masculinité attire beaucoup les hommes fragiles et défaillants car la masculinité était auparavant basée sur l’homme ouvrier de la classe moyenne qui, aux États-Unis, a disparu petit à petit lorsque les usines fermaient. Ces hommes se disent qu’ils sont des losers sur le plan économique, ils ont perdu leur emploi, et Trump leur a promis une autre route pour se sentir de nouveau "un vrai homme". Les classes ouvrières avaient perdu toutes leurs illusions de la part des deux partis. Trump a compris : il leur a dit "Je vous vois, je vous connais, vous vous êtes faits avoir, je vais être votre champion". Il ne l’a pas été mais au moins il a vu leur situation.

Mais Joe Biden représente aussi les élites. Il a tout de même été le vice-président d’Obama de 2009 à 2016…

Oui, mais les deux hommes sont tellement différents ! Obama résumait à lui seul les élites. Joe Biden vient de Scranton, une petite ville ouvrière de Pennsylvanie. Il comprend les gars de la classe moyenne. Il comprend leur inquiétude pour l’économie, il sait se différencier de Donald Trump qui est né une cuillère en argent dans la bouche. 30% ont voté Biden. Une autre explication vient des emplois industriels. En fait, sous Trump, les emplois industriels ont dégringolé.

Si on se sent concerné par le réchauffement climatique, par le droit à l’avortement, par la situation des migrants, par l’incarcération de masse, il est important de veiller à ce que les Américains sans diplôme universitaire, quelles que soient leurs origines, aient droit à de bons emplois et à la dignité sociale. Car sans cela, on récolte le populisme économique racialisé.

On dit beaucoup que les électeurs de Trump ont voté pour lui, y compris en 2020, car ils ont peur de perdre ce qu’ils ont.

Aux États-Unis, tous ceux de ma génération font mieux que leurs parents. Mais chez ceux nés après les années 80, seulement la moitié feront mieux que la génération précédente, et les cols bleus sont ceux qui ont été le plus dépouillés sur le plan économique. Oui, les classes moyennes fragiles et dans l’échec savent qu’elles feront moins bien que leurs parents. Alors oui, elles ont peur de perdre leur statut, parce qu’elles perdent vraiment leur statut ! La seule question est : "Est-ce qu’ils attribuent cela au fait qu’ils sont blancs ? Ou bien est-ce qu’ils attribuent cela au fait qu’ils sont de la classe ouvrière ?". Trump et les républicains ont tout fait pour les persuader que leurs échecs économiques et leur perte de statut étaient dus à leur race, parce qu’ils étaient blancs. 

Ce que la gauche a oublié de faire, c’est reconnaître qu’ils avaient effectivement une perte de statut, pas parce qu'ils étaient blancs, mais parce qu'ils étaient issus de la classe moyenne. Avant, les salaires augmentaient avec la productivité, et cela s’est arrêté après les années 70. Si cette partie de la population avait vraiment eu sa part du gâteau, les salaires seraient le double de ce qu’ils sont aujourd’hui. La gauche ne leur a pas dit "voilà pourquoi vous êtes des victimes sur le plan économique, ce n’est pas qu’une impression, c’est la réalité". La gauche n’a jamais vraiment expliqué cela, et la seule explication qu’ils ont reçue c’est qu’ils sont victimes parce qu’ils sont blancs. Et cette explication, c'est Donald Trump qui la leur a donnée. 

Vous parlez des hommes, mais les femmes blanches aussi ont de nouveau voté pour Donald Trump alors que l'on attendait un glissement de leur vote vers Joe Biden.

Pas moi ! Les femmes issues de l'élite qui sont très féministes en grande majorité ont tendance à penser que toutes les femmes sont féministes. Ce n'est pas vrai ! Nous l'avons appris avec Hillary Clinton ! Une des raisons est qu'elles soutiennent la masculinité traditionnelle. De nombreuses femmes voient les accès de masculinité scandaleuse de Donald Trump comme étant ce qu'il faut pour être un homme. Etre une femme candidate n'est pas du tout un atout aux États-Unis. Le degré de sexisme est tellement élevé !

Cela signifie que les États-Unis ne sont pas près d'élire une femme présidente ? 

J'espère que si mais j'en doute ! Ce que l'on a vu en 2016, c'était la forme moderne du sexisme. "Oui, je voterais bien pour une femme, pas de problème, mais pas celle-là". Certaines attaques contre Hillary Clinton en 2016 n'ont pas visé Joe Biden, elles ont disparu comme par enchantement, et ça c'est du sexisme. Hillary ne représentait pas les stéréotypes de la féminité que l'on imaginait. Et je crains que cette vision des femmes augmente plutôt que de s'atténuer. 

ALLER PLUS LOIN | Comment Joe Biden a-t-il réussi à attirer la classe ouvrière blanche ?  de Joan C. Williams dans le Harvard Business Review (en anglais)