Publicité

Presse en confinement : "La victoire définitive du numérique sur le papier"

Par
Si de nombreux points de vente de presse ont fermé en France, les kiosques restent en majorité ouverts, ici à Paris, le 9 avril 2020.
Si de nombreux points de vente de presse ont fermé en France, les kiosques restent en majorité ouverts, ici à Paris, le 9 avril 2020.
© AFP - Bertrand Guay

Entretien. Avec le confinement, les ventes de journaux en kiosque ont fortement chuté. En parallèle, les visites sur le numérique explosent pour de nombreux titres. Pour l’historien spécialiste des médias Patrick Eveno, seuls s’en sortiront les journaux qui ont fait le pari du numérique.

De nombreux journaux ont vu leurs ventes chuter drastiquement dès le mois de mars, d’après des chiffres diffusés par l'Alliance pour les chiffres de la presse et des médias. L’Équipe, confrontée non seulement à la fermeture des kiosques mais aussi à l’arrêt de toutes les compétitions sportives, enregistre par exemple une baisse de plus de 14%. Si la plupart des titres perdent des acheteurs, ils se rattrapent avec de nombreux lecteurs en ligne. La fréquentation du site du Monde a augmenté de 129% par rapport à sa moyenne de 2019, +91% pour Le Parisien, notamment. La presse quotidienne régionale subit elle aussi de plein fouet la crise du Covid-19. Le quotidien Paris-Normandie, qui a perdu 500 0000 euros en mars, a récemment été placé en liquidation judiciaire, "conséquence directe de l'impact du Covid-19 sur le chiffre d'affaires de notre entreprise" d’après la direction du journal. En parallèle, le principal distributeur de presse Presstalis, a lui annoncé avoir déposé le bilan.

Le professeur à la Sorbonne et spécialiste des médias Patrick Eveno estime que les journaux qui sortiront de cette crise seront ceux qui ont misé depuis longtemps sur le numérique.

Publicité

Quelles conséquences a ce confinement sur l’ensemble de la presse ?

Elles sont multiples. Cela marque la victoire définitive du numérique sur le papier mais aussi de l’abonnement sur la vente au numéro et sur le financement par la publicité. Ce sont les deux victoires que l’on pressentait depuis fort longtemps et qui s’accentuent à l’épreuve du confinement. Puisqu’on ne sort plus, on ne va plus acheter des journaux, pour les habitués des kiosques, par exemple. Il y a une chute des ventes en kiosque tout à fait dramatique. Mais on a quand même besoin d’information donc les sites d’information sont en plein boom. Et les journaux qui ont des sites performants profitent de ce phénomène pour avoir une fréquentation nettement plus élevée. Ceux qui ont anticipé le passage au numérique et à l’abonnement payant seront et sont déjà gagnants. On le voit avec la percée du Monde, qui est devenu le premier quotidien national très rapidement, même s’il perd une partie de son chiffre d’affaires, notamment le chiffre d’affaires publicitaire et une partie de ses ventes en kiosque. Ces quotidiens-là pourront survivre, même s’ils ont une année plus difficile au niveau budgétaire. Par ailleurs, ils sont soutenus par des actionnaires plus ou moins puissants qui ont les reins solides, comme les Échos, Le Figaro, La Croix ou d’autres… Ils passeront l’orage avec un peu de perte, sans doute 10 à 15% d’après ce qui est estimé. Mais on ne peut pas parler de la presse en général, il y a la presse quotidienne nationale, la presse quotidienne régionale et les magazines, c’est encore autre chose.

Quelles sont les différences entre chaque ?

La presse quotidienne régionale est très en retard sur le numérique. Les magazines ont également beaucoup de mal sur le numérique, depuis longtemps. Ceux qui ont beaucoup d’abonnés papier peuvent les convertir relativement facilement au numérique en leur donnant un accès gratuit. En revanche, ceux qui ont peu d’abonnés papier, comme un certain nombre de magazines et de quotidiens régionaux, se retrouvent complètement démunis. Pour ceux-là, la conversion au numérique n’est pas très importante. Cela dépend aussi des titres. La presse people par exemple, n’a plus rien à se mettre sous la dent ! La presse de télévision est essentiellement vendue au numéro… La presse quotidienne régionale et les magazines en général auront un coup de mou et ne pourront s’en sortir que si leurs actionnaires acceptent de les soutenir sur le long terme, pendant plusieurs années. Puis il y ceux qui sont trop faibles qui disparaîtront, seront rachetés, fusionnés ou, si l’État continue à leur donner des subsides, vivoteront encore quelques années. On peut penser que tous ceux qui étaient en très grande difficulté avant la crise du Covid-19, le seront encore plus après. C’est le cas par exemple de Paris-Normandie.

C’est pourtant un quotidien qui est présent sur le numérique.

Si vous avez un site internet gratuit, cela ne rapporte rien. Surtout quand la publicité s’écroule. Donc c’est une démarche extrêmement lente de privilégier d’une part l’abonnement depuis des années, d’autre part, de coupler l’abonnement papier au numérique pour faire passer progressivement les abonnés papier au numérique. Cette démarche a été initiée au Monde il y a 20 ans, par exemple. Paris-Normandie a peut-être perdu 500 000 euros en mars mais le journal perd de l’argent depuis des années, ainsi que des lecteurs. Le passage au numérique n’a pas su être fait, faute de moyens financiers. Leurs repreneurs divers et variés ne se sont pas intéressés de près au business du journal. La liquidation judiciaire leur donne un dernier espoir car elle annule les dettes. Un éventuel repreneur pourrait donc les relancer en n’ayant plus de dette sur le dos. Mais si c’est pour repartir avec deux ou trois millions de dettes, c’est un journal qui est mort. 

Le distributeur principal de presse Presstalis a récemment annoncé déposer le bilan, est-ce une inquiétude de plus dans cette crise ? 

À peine ! C’était de toute façon prévu. Cela fait plus de vingt ans que l’on sait que les ex-NMPP (Nouvelles messageries de la presse parisienne) et Presstalis, sont au bord de la faillite. L’État a injecté des centaines de millions d’euros pour essayer de redresser cette entreprise, ce n’est pas possible. Elle a plus de dettes que d’actifs, plus de dettes que de chiffre d’affaires donc elle ne peut pas y arriver. Cette crise coûte extrêmement cher aux journaux car ils doivent refinancer en dépit des prêts de l’État, alors qu’il n’y a pas d’issue à cette crise. Les magazines vont partir chez le concurrent principal de Presstalis, MLP (les Messageries lyonnaises de presse). Et il faudra trouver un moyen pour continuer de distribuer la presse quotidienne nationale car la presse quotidienne régionale n’est quasiment pas diffusée par Presstalis. Et dans la presse quotidienne nationale, il n’y a finalement que deux titres qui sont distribués de façon importante : L’Équipe et Aujourd’hui en France. Ce sont eux les plus embêtés par cette crise de Presstalis. Pour Le Monde, 30 000 exemplaires sont vendus en kiosque, évidemment, le journal souhaite les garder mais ce n’est pas ce qui sera le plus pénalisant car il compte près de 300 000 abonnés sur le numérique [Le Monde visait le chiffre de 230 000 abonnés pour fin 2019, ndlr]. 

Cette crise de Presstalis accentue-t-elle encore un peu plus la crise du papier ? 

Pas forcément. La crise du papier est évidente. Mais ce qui importe, ce sont les rédactions. Elles font vivre la démocratie, le lien social. Que les articles soient diffusés sur papier ou écran, on s’en moque ! Mais il faut prendre le problème du transfert du papier au numérique à bras le corps. Car il est évident que tous les gens qui étaient déjà beaucoup habitués à lire sur écran s’habituent de plus en plus à lire sur écran. Donc ils ne reviendront pas au papier, ou très peu. Il y a aussi un dernier point : celui des ventes par tiers. Le Figaro distribuait par exemple 75 000 exemplaires gratuitement dans les compagnies aériennes, les hôtels, les restaurants. Tout a fermé d’un coup et pour plusieurs mois. Donc Le Figaro enregistre un déclin de sa diffusion. Elle va passer par exemple, de 340 000 à 270 000 exemplaires et quand la publicité reviendra, les annonceurs voudront payer moins cher leur publicité car sa diffusion sera moins importante. C’est logique, plus la diffusion est grande, plus le prix de la publicité est élevé. 

La publicité qui n’est d’ailleurs quasiment plus présente aujourd’hui.

Oui parce que c’est un budget facile à supprimer pour les entreprises qui sont en difficulté. Certaines la maintiennent parce qu’elles considèrent que c’est justement au moment où il y a le plus d’audience qu’il faut continuer la publicité pour maintenir son image de marque. Mais quel est l’intérêt de faire de la publicité quand les magasins sont fermés ? C’est un phénomène qui existait pendant la Seconde Guerre mondiale. Il n’y avait quasiment plus de publicité parce qu’en période de pénurie, il n’y avait pas d’intérêt à faire de la publicité. 

Pensez-vous que l’on va prochainement abandonner le papier ? 

C’est ce qui se profile. Mais le papier continuera à survivre encore. La chance des magazines est qu’ils sont plus agréables à feuilleter sur papier que sur écran. La mort du papier, je ne peux pas vous l’annoncer. Cela fait des années qu’on l’annonce. Mais il faut que les rédactions continuent à survivre sur d’autres supports que le papier ou pas seulement le papier.

5 min