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Primo Levi : reconnaître le destin d'un "citoyen italien de race juive"

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Primo Levi en 1980.
Primo Levi en 1980.
© AFP - Marcello Mancarin / Leemage

Un collectif de chercheurs et de militants a demandé à la Mairie de Paris de modifier l'intitulé de la plaque de rue qui honorait la mémoire de Primo Levi, survivant d'Auschwitz.

Rendre hommage, mais comment ? C’est-à-dire : avec quels mots pour dire, et au nom de quoi ? C’est la question qu’a soulevée auprès de la mairie de Paris un courrier envoyé début 2019 par un collectif d’historiens, qui vient d’avoir gain de cause. En jeu : le libellé de la plaque de rue apposée sur l’artère baptisée du nom de Primo Levi dans le XIIIe arrondissement, à Paris.

Depuis 2003, on pouvait lire dans cette rue du quartier des Grands-Moulins, sur les contreforts de la Bibliothèque François-Mitterrand, cette formule : 

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ÉCRIVAIN ITALIEN                    
DOCTEUR EN CHIMIE                    
RÉSISTANT DÉPORTÉ À MONOWITZ

“Une erreur”, “induisant une confusion historique”, estimaient les initiateurs du courrier, qui souvent s'expriment depuis leur spécialité ou leur travail de recherche. Parmi eux, on peut citer Frédérik Detue (“historien du témoignage en littérature”), Stéphanie Courouble-Share (“historienne du négationniste”), Tal Bruttmann (“historien spécialiste d’Auschwitz”), Judith Lyon-Caen, (“historienne”), Emmanuel Debono (“historien spécialiste de l’histoire de l’antiracisme”), Laurent Joly (“directeur de recherche au CNRS”), mais aussi Beate Klarsfeld et Serge Klarsfeld ou plusieurs militants antiracistes, une chimiste, un professeur d’allemand… En tout, vingt-sept personnes qui interpellaient la Mairie de Paris, XIIIe arrondissement et cabinet d’Anne Hidalgo ensemble, alors qu’approchait la célébration du centième anniversaire de la naissance de Primo Levi, le 31 juillet, et mort en 1987 de s'être suicidé.

Bien sûr, il n’est pas rigoureusement faux de présenter Primo Levi comme le fit la plaque en place pendant 16 ans : s’il était docteur en chimie, il était connu avant tout pour son livre Si c’est un homme, écrit entre 1945 et 1947, à son retour d’Auschwitz, pour raconter. Refusé une première fois, le récit avait été publié par un éditeur indépendant, avec un tirage confidentiel, avant de connaître sa véritable notoriété dans les années 60. Au point de faire de Primo Levi une icône de la lutte contre l’anéantissement par le nazisme et le fascisme.

Relire le quatrième paragraphe

Car ce que racontera Primo Levi dans ce livre bouleversant à nul autre pareil, c’est sa déportation, qui remonte à 1944. Arrêté deux mois plus tôt dans son pays, l’Italien avait été arrêté alors qu’il appartenait à la résistance antifasciste contre Mussolini. Dans Si c’est un homme, il avait raconté comment s’était décidé son départ pour Auschwitz, et plus précisément Monowitz, un camp dans le camp, que les historiens appellent aussi “Auschwitz III”. Dès le quatrième paragraphe du premier chapitre, on pouvait lire ceci sous la plume de Primo Levi :

Au cours des interrogatoires qui suivirent, je préférai déclarer ma condition de “citoyen italien de race juive”, pensant que c’était là le seul moyen de justifier ma présence en ces lieux, trop écartés pour un simple “réfugié”, et estimant (à tort, comme je le vis par la suite) qu’avouer mon activité politique, c’était me condamner à la torture et à une mort certaine. En tant que juif, on m’envoya à Fossoli, près de Modène, dans un camp d’internement d’abord destiné aux prisonniers de guerre anglais et américains, qui accueillait désormais tous ceux – et ils étaient nombreux – qui n’avaient pas l’heur de plaire au gouvernement de la toute nouvelle république fasciste.

Déporté parce que Juif

Cet extrait figure dans le courrier envoyé le 15 janvier 2019 par le collectif d’historiens et de militants décidés à préciser la mémoire de Levi. Revenant sur son internement “en tant que Juif” à Fossoli en janvier 1944, et son départ, le 22 février, dans un convoi de 650 Juifs et Juives dont moins de 150 survivront, ils écrivent ceci :

Il est tout à fait exact que Primo Levi a eu une activité de Résistant contre le fascisme durant la Seconde Guerre mondiale. Il n’est pas moins exact qu’il a été déporté à Monowitz, qui est un des camps d’Auschwitz en Pologne. L’erreur ne réside dans aucun de ces éléments pris séparément. Elle réside dans leur articulation phrastique, qui suggère fortement une relation causale, comme si Primo Levi avait été "déporté à Monowitz" parce que "Résistant". Les linguistes que nous avons consulté·e·s et qui soutiennent notre démarche nous en ont donné la confirmation : il n’y a guère d’autre façon de lire cette phrase nominale.                    
Or Primo Levi n’a pas été déporté à Monowitz parce que Résistant mais parce que Juif.

Et le collectif de préciser que le nom d’Auschwitz, bien mieux connu du grand public, lui semble plus efficace et parlant que celui, juste mais confidentiel, de Monowitz. Leur demande se réclame non seulement du feu vert des enfants de Primo Levi, mais aussi, plus éclairant encore, des avancées historiographiques qui distinguent avec clarté le destin, dans la déportation, des résistants, et des Juifs. Et “qui interdisent désormais de confondre la déportation des Juifs dont a été victime Primo Levi et qui visait l’anéantissement d’un peuple avec les politiques de déportation vers les camps de concentration dont ont été victimes par exemple Robert Antelme et Charlotte Delbo en tant que Résistants”. 

Engagée contre l'Algérie française et la torture, Charlotte Delbo comptera parmi les auteurs (pas si nombreux) publiés aux Editions de Minuit dont Jérôme Lindon conservera un exemplaire dans sa bibliothèque personnelle - et qu'il rééditera lorsqu'il s'agira de choisir quatre titres épuisés du catalogue pour les 50 ans des accords d'Evian. Si vous ne connaissez pas Aucun de nous ne reviendra et les volumes suivants du puissant récit que Charlotte Delbo fera paraître aux Editions de Minuit vingt après l'avoir écrit à son retour des camps, vous pouvez réécouter l’émission que l’historienne Michèle Perrot consacrait en 2013 sur France Culture à la secrétaire de Louis Jouvet, résistante communiste déportée à Auschwitz. C'est dans Aucun de nous ne reviendra que Delbo racontait notamment "la jambe d'Alice" :

Un matin avant l'appel, la petite Simone, qui était allée aux cabinets derrière le block 25, revient toute tremblante : "La jambe d'Alice est là-bas. Venez voir."  Derrière le block 25, il y avait la morgue, une baraque de planches où l'on entassait les cadavres sortis des révirs. Empilés, ils attendaient le camion qui les emporterait au four crématoire. Les rats les dévoraient. Par l'ouverture sans porte, on pouvait voir l'amoncellement de cadavres nus et les yeux luisants des rats qui apparaissaient et disparaissaient. Quand ils étaient trop, on les empilait dehors.          
C'est une meule de cadavres bien rangés comme en une vraie meule dans le clair de lune et la neige, la nuit. Mais nous les regardons sans crainte. Nous savons qu'on atteint là aux limites du supportable et nous nous défendons de céder. Couchée dans la neige, la jambe d'Alice est vivante et sensible. Elle a dû se détacher d'Alice morte. Nous allions exprès voir si elle y était toujours et c'était chaque fois insoutenable. Alice abandonnée qui mourait dans la neige. Alice que nous ne pouvions approcher parce qu'une faiblesse nous clouait là. Alice qui mourait solitaire et n'appelait personne. Alice était morte depuis des semaines que la jambe artificielle gisait encore sur la neige. Puis il a neigé de nouveau. La jambe a été recouverte. Elle a réapparu dans la boue. Cette jambe dans la boue. La jambe d'Alice - coupée vivante - dans la boue. Nous l'avons vue longtemps. Un jour elle n'y était plus. Quelqu'un avait dû la prendre pour faire du feu. Une tzigane sûrement, personne autre n'aurait eu le courage.

Dans cette archive de Michelle Perrot dans Les Lundis de l'histoire, il est aussi question de la valeur du témoignage en littérature et en histoire, qui tisse un pont avec la place de Primo Levi. Sans pour autant ramasser le sort de l'un sur celui de l'autre :

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Vous pouvez aussi redécouvrir ce qu’une femme comme Marceline Loridan-Ivens pouvait dire de la différence de statut, et aussi de destin dans le concret des camps, entre Juifs et Juives et Résistants :

La requête du collectif s'écrivait au singulier, pour que la mémoire de Primo Levi soit honorée, "déporté parce que Juif". La formule est plus souvent utilisée au pluriel qu'au singulier : ce sont des plaques commémoratives, des stèles dressées ici ou là. Rarement, la phrase s'est inscrite au singulier au bas d'un nom de rue. La Mairie de Paris a entendu l’initiative du collectif qui lui avait écrit en janvier 2019 : depuis cet été, on trouve désormais une nouvelle plaque dans ce quartier en pleine mutation du XIIIe arrondissement. Sur laquelle on peut désormais lire :

RUE PRIMO LEVI   
(1919 – 1987)   
CHIMISTE ET ÉCRIVAIN ITALIEN   
RÉSISTANT ANTIFASCISTE   
DÉPORTÉ À AUSCHWITZ EN TANT QUE JUIF

L'histoire de cette toponymie est si parlante et si pédagogique, qu'on en vient à se dire qu'une pancarte gagnerait tout aussi bien à la raconter, en contrebas de la fameuse plaque de rue.

La rue Primo Levi, dans le XIIIe arrondissement, a été baptisée en 2003 par la Mairie de Paris
La rue Primo Levi, dans le XIIIe arrondissement, a été baptisée en 2003 par la Mairie de Paris