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Procès Barbie : "Le procès où l'indicible a été vaincu"

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Klaus Barbie escorté à la Cour d'assises à Lyon, juin 1987
Klaus Barbie escorté à la Cour d'assises à Lyon, juin 1987
© AFP - AFP

Entretien. Le procès de Klaus Barbie, premier procès en France pour crime contre l'humanité, a été filmé en intégralité du 11 mai au 4 juillet 1987. Mais les archives judiciaires relatives au dossier viennent seulement d'être ouvertes, le 4 juillet 2017. Entretien avec le vice-procureur Jean-Olivier Viout.

Jean-Olivier Viout était adjoint du procureur général Pierre Truche au procès de Klaus Barbie à Lyon. Il est aujourd'hui président du conseil d'orientation du Mémorial national de Montluc. 30 ans après la fin d'un procès historique, il revient sur l'ouverture de ses archives décidée en juillet, et sur le sens à y donner.

Que peut apporter l'ouverture de ces archives judiciaires à la connaissance du dossier Barbie alors que le procès a été filmé, montré ? Y avait-il des choses que l'on ignorait encore ?

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Tout était connu du procès Barbie. Le dossier a été largement diffusé aux différentes parties au procès. Tout a été débattu lors de l'audience mais la matière première qui constitue l'essence même de la procédure engagée contre Klaus Barbie, c'est évidemment le dossier. Et pouvoir avoir accès au dossier est un "plus" absolument considérable car l'audience criminelle de la cour d'assises est une audience où l'oralité prévaut mais où tout ne peut pas être exploité. Certaines pièces ne sont pas mises en lumière parce qu'elles ne présentent pas, ou ne semblent pas présenter d'utilité.

Le fait que l'intégralité des documents, des témoignages, des confrontations, des pièces d'archives puisse être réunie et que ce dossier soit accessible au public constitue, à mon avis, une avancée importante.

On y trouve par exemple, cette première comparution devant le juge d'instruction, où Barbie signait encore Klaus Altmann…

Oui, effectivement, au tout début, il va signer Klaus Altmann par exemple dans le procès verbal où on lui notifie le mandat d'arrêt lors de son arrivée en Guyane, puis lors de son interrogatoire par le juge d'instruction de Lyon à la prison de Montluc. Il soutient ainsi le même argumentaire selon lequel il est citoyen bolivien et qu'il a été extradé illégalement de son pays.

Jean-Olivier Viout, vice-procureur au procès Barbie, à la prison de Montluc
Jean-Olivier Viout, vice-procureur au procès Barbie, à la prison de Montluc
© Radio France - Florence Sturm

Ces archives judiciaires sont-elles importantes aussi pour comprendre la manière dont l'instruction a été menée ?

C'est une instruction ordinaire, avec le strict respect de toutes les règles de procédure au niveau de la communicabilité des pièces aux parties et de l'assistance de l'avocat dont a bénéficié Klaus Barbie. C'est un dossier d'instruction tout à fait classique, où vous avez l'enquête préliminaire, le procès verbal de première comparution, les confrontations, jusqu'à l'ordonnance de renvoi définitive, toutes ces pièces de procédure que l'on peut vérifier. Il est très important que celui qui demain, découvrira le dossier Barbie constate qu'il n'a pas été dérogé d'un iota à la procédure pénale classique réservée à tout un chacun.

Vous qui avez suivi cette procédure, ce procès, quels sont les éléments marquants que vous retenez ?

Si l'on devait résumer d'un mot le procès Barbie, je dirais que c'est le procès où l'indicible a été vaincu. Il y avait jusqu'au procès Barbie, une grande part d'indicible. Les victimes de Barbie ne parlaient pas, elles craignaient qu'on ne les croie pas, elles se voyaient gênantes en révélant ce qu'elles avaient subi. Puis est arrivé cet électrochoc du procès, où elles se sont dit " si à cette occasion-là, je ne parle pas, jamais plus je ne retrouverai l'occasion de le faire."

Le procès Barbie, c'est vraiment le procès de la parole donnée aux victimes, elles l'attendaient depuis des années et notre mémoire en avait besoin. Paradoxalement, c'est l'absence de Barbie au troisième jour de son procès qui a facilité les choses. L'oeil, le regard, le projecteur de l'actualité, ne se sont plus dirigés vers la bête sauvage jetée dans l'arène mais vers les victimes qui ont occupé le devant de la scène, et cela change tout.

Il y a eu ce débat juridique durant l'instruction du procès Barbie : devait-on étendre le concept de crimes contre l'humanité aux résistants ?

Pour les Juifs, il n'y avait bien sûr hélas, aucune difficulté. On était dans l'archétype de ce que l'on interprétait de la création du crime contre l'humanité décidé par les Alliés en 1945. Devait-on élargir cette notion de crimes contre l'humanité aux agissements de Barbie contre les résistants ? C'était important car si l'on ne reconnaissait pas l'existence d'un crime contre l'humanité à leur encontre, on était en présence d'un crime de guerre qui était prescrit, vingt ans après les faits, soit depuis 1964. La position du juge d'instruction de Lyon et de la chambre d'instruction de Lyon a été une position restrictive, cantonnant aux seules victimes juives les crimes contre l'humanité. Mais des associations de résistants ont formé un pourvoi en cassation. L'arrêt de la Cour a défini ce que l'on doit entendre par crime contre l'humanité et qui aujourd'hui est intégré dans le code pénal français, en vigueur depuis 1994.

Le crime contre l'humanité s'étend non seulement aux victimes civiles, qui n'ont pas pris part à des actes de résistance, mais également à tous ceux qui, sous le couvert de la Résistance, se sont opposés à la doctrine nazie. Barbie n'a pas réservé aux résistants le sort que l'on réserve aux prisonniers de guerre. Parce que Barbie a torturé les résistants, qu'il leur a réservé la déportation jusqu'à l'extrême souffle pour beaucoup, on était bien en présence d'un crime contre l'humanité. Et puis, on ne pouvait pas trier entre les victimes de Barbie. Le 11 août 1944, il y avait 650 voyageurs pour le dernier train de la mort qui a quitté Lyon. Fallait-il distinguer les voyageurs juifs des voyageurs résistants pour dire à ces derniers qu'ils seraient exclus du procès ? Et lorsqu'on était en présence d'un voyageur qui était à la fois juif et résistant, que devait-on faire ? D'où la position de la Cour de cassation, position extensive, que j'approuve personnellement.

L'ouverture de ces archives judiciaires peut-elle être le prélude à l'ouverture des archives d'autres procès pour des faits commis durant la Seconde Guerre mondiale ?

Dans la mesure où la réforme nouvelle permet d'accéder à tous les dossiers qui ont été jugés au cours des années 1940 à 1944, il paraît aujourd'hui difficilement soutenable de dire que les dossiers qui ont été, pour des raisons de procédure évoqués après cette période là, devraient suivre le sort normal des archives judiciaires, c'est à dire attendre l'expiration d'un délai normal de 75 ans… Je pense que l'on devrait dire pour être simple, logique et compris, tous les dossiers se rapportant aux agissements, tant de Français que d'étrangers durant le Second Conflit mondial, sont dorénavement librement accessibles. Bien sûr, il y a le dossier Touvier, encore davantage de questionnements pour le dossier Papon, mais je crois qu'il faut assumer les choses. Ces procès ont été débattus en public, tout est connu, il n'y a pas de secret d'Etat. Je pense qu'il faut avoir une démarche de transparence dans ce domaine. L'histoire en a besoin.

Ces archives judiciaires peuvent elles être aussi utiles au présent, à l'instruction de dossiers en cours pour crimes de guerre ou crimes contre l'humanité ?

L'utilité n'est pas juridique. Aujourd'hui, le débat juridique est clos, il est clair. Mais l'intérêt d'être en possession de ces dossiers est d'avoir entre les mains la matière brute, l'intégralité des témoignages, de voir comment a été constitué un dossier, comment se monte une accusation, comment des charges sont réunies, comment l'on se défend contre ces charges. Les arguments de Barbie, développés tout au long de l'instruction ne sont pas sans intérêt. Pour celui qui voudra approfondir ce qui est essentiel, le débat qui s'est déroulé publiquement, qui était enregistré -il existe des archives audiovisuelles extraordinaires du procès Barbie- le dossier "papier" est tout de même un plus.

Personnellement, vous vous y replongez parfois ?

Je m'y replonge très ponctuellement lorque l'on me demande une intervention sur tel ou tel point. Mais il arrive un moment où il faut savoir prendre un certain recul et laisser à ceux qui jettent un regard neuf sur ce dossier le monopole de la découverte. Que chacun parte à la découverte de ce qu'il veut rechercher avec sa sensibilité, ce qu'il veut rechercher. Il faut que chacun aille explorer cette mine que constitue le dossier Barbie.

Ce qui me touche à titre personnel, ce sont les procès-verbaux qui font le récit de l'arrestation des enfants d'Isieu. Lorsque le brave ouvrier agricole Julien Favet qui bêchait son champ assiste impuissant au départ de ces enfants chantant la Marseillaise alors qu'il viennent d'être jetés "comme des sacs de pommes de terre" selon sa formule, dans ce camion qui les emporte en direction de Lyon, c'est très émouvant de lire cela. Lire le témoignage des tortures subies par une résistante comme Lise Lesèvre et d'autres c'est très émouvant, mais je garde plus encore en mémoire la manière dont ces témoignages ont été oralement restitués. Il y a eu l'écrit, ce qu'ont dicté sous la plume des gendarmes ou du juge d'instruction ces témoins et ce qu'ils ont exprimé, les souffles, les rires, les larmes, les cris, les larmes pour Mme Sabine Zlatin la directrice d'Isieu par exemple. Tout cela est indissociable. Aborder le dossier Barbie en se contentant des archives audiovisuelles, c'est bien, compléter cette approche par une plongée dans le dossier archivistique, c'est également important.