Publicité

Procès Merah : Samuel Sandler et Latifa Ibn Ziaten, père et mère de victimes, confient leurs attentes

Par
Latifa Ibn Ziaten est la mère du premier militaire assassiné à Toulouse par Mohamed Merah en 2012, Samuel Sandler est le père et grand-père de trois victimes du terroriste
Latifa Ibn Ziaten est la mère du premier militaire assassiné à Toulouse par Mohamed Merah en 2012, Samuel Sandler est le père et grand-père de trois victimes du terroriste
© Radio France - Florence Sturm

Entretien. Samuel Sandler a perdu son fils et ses deux petits garçons, Latifa Ibn Ziaten, son fils, tous abattus froidement par Mohamed Merah, en mars 2012, à Toulouse. Ils témoignent à l'heure où s'ouvre le procès du frère de l'assassin, ce lundi, devant la cour d'assises spéciale de Paris.

Samuel Sandler est le père de Jonathan Sandler, 30 ans, abattu le 19 mars 2012 par Mohamed Merah, avec ses deux petits garçons, Gabriel et Arieh, devant l'école Ozar Hatorah de Toulouse. Latifa Ibn Ziaten est la mère de Imad Ibn Ziaten, ce jeune militaire de 30 ans, la première victime du tueur, le 11 mars. Il est juif, elle est musulmane et s'est lancée dans un combat pour la paix à travers l'association qu'elle a créée et qui porte le nom de son fils. Ils se sont croisés à plusieurs reprises depuis le drame. L'un et l'autre nous ont livré leur ressenti et leurs attentes à la veille du procès du frère de l'assassin, qui débute ce lundi devant la cour d'assises spéciale de Paris.

Samuel Sandler
Samuel Sandler
© Radio France - Florence Sturm

Samuel Sandler, qu'attendez vous de ce procès ?

Publicité

Nous sommes dans un Etat de droit, que je respecte naturellement et où même la pire des crapules a le droit d'être écoutée et défendue. Mais concernant le procès du frère de l'assassin, je n'attends rien du tout. Le fait qu'il puisse être jugé, c'est lui accorder une étincelle d'humanité, ce que j'ai toujours refusé. Depuis le début, j'ai toujours dit que ces assassins faisaient partie du déchet de l'humanité. Un déchet, on l'évacue, on n'en parle plus.

Rien ne fera revivre mon fils et mes petits fils. Je ne pourrai jamais pardonner. C'est à eux de demander pardon, de voir si on l'accepte ou pas. Pardonner ce serait trahir mes enfants. Et même si je pardonnais, ce serait leur accorder un peu d'humanité.

%C3%A0%20r%C3%A9%C3%A9couter : Proc%C3%A8s%20Merah%20%3A%20Que%20peuvent%20en%20attendre%20les%20victimes%20%3F%20

"Il faut priver de nom les gens qui nous privent de vie"

Vous n'avez pas besoin, envie de comprendre ?

Quand on tire sur un petit enfant de 3 ans avec une tétine dans la bouche, il n'y a rien à comprendre.

En revanche, je me refuse à prononcer le nom de l'assassin. Lui accorder un nom, c'est encore une fois lui accorder une étincelle d'humanité. Il faut priver de nom les gens qui nous privent de vie.

Et je veux aussi porter la mémoire de mon fils et de mes petits fils devant la Cour. Pendant un mois de procès, il ne va être question que de l'assassin et de sa famille. En étant présent, je voudrais contrebalancer cela, faire vivre mon fils et mes petits fils, et surtout, en étant présent, que l'on ne parle pas encore, de façon anonyme, de trois victimes.

Que ressentez-vous aujourd'hui, de la colère, de la haine ?

Si vous parlez de haine, c'est encore un sentiment humain. Je n'ai aucun sentiment à leur égard, je ne veux pas en avoir. Dans notre famille, ma grand-mère, des oncles, des tantes, des cousins ont été déportés. D'une certaine manière, les nazis voulaient effacer leurs crimes, mais eux pas du tout. Ils ont filmé, ils ont fait des montages. C'est l'horreur absolue.

Depuis mon enfance, j'ai été très marqué parce qu'à la maison, il y avait un portrait de mon cousin germain, Jeannot, arrêté au Havre en 1943 et déporté à l'âge de 8 ans. J'ai toujours pensé à lui, en cherchant à savoir quelles étaient ses pensées quand il a été transféré à Drancy, puis à Auschwitz, ces tortures terribles... Je me suis dit "plus jamais cela n'arrivera en France, on ne tuera plus d'enfants parce qu'ils sont de religion juive". Et c'est à nouveau arrivé.

Ce qui était impossible est devenu une réalité. Et chaque attentat, c'est terrible, efface un peu les précédents.

"On ne va pas au paradis quand on tue des enfants"

Comment vivez vous aujourd'hui avec ce drame et cette douleur ?

Par rapport aux enfants, j'ai déjà le mérite d'être en vie. ça n'a pas de prix. Et j'aimerais continuer à témoigner, c'est la seule chose qui nous reste pour maintenir d'une certaine manière en vie mon fils et mes deux petits fils, donc parler d'eux autant que je peux... Le plaisir que l'on avait à les voir, à jouer avec eux, nous les grands-parents. On a eu encore le bonheur, ma femme et moi, un mois avant le drame, d'emmener Arieh en voyage en Israël, et nous gardons intacte toute l'affection du petit Gabriel, que j'avais l'habitude d'appeler "monsieur Coca", parce qu'il adorait le Coca-Cola, et lui m'appelait "papi café"...

Vous êtes en contact avec les autres familles de victimes ?

Pas particulièrement. On se croise bien sûr lors des cérémonies d'hommage. Mais chacun vit avec sa propre douleur, une douleur profonde. Finalement, la personne que je vois le plus, c'est Latifa Ibn Ziaten, parce qu'elle a créé une association. Elle m'a présenté des jeunes autour de la stèle-hommage édifiée à Sarcelles. En avril dernier, elle m'avait demandé de venir et je me suis retrouvé devant quatre jeunes filles : une Palestinienne, une Jordanienne, une Israélienne musulmane et une Israélienne juive. Et au bout de deux minutes de conversation, je ne savais plus qui était qui. Les quatre jeunes filles avaient les larmes aux yeux. Dans ce sens-là, elle a vraiment réussi sa mission.

Vous continuez à croire au dialogue interreligieux ?

J'y ai beaucoup cru. Le jour du mariage de mon fils Jonathan à Versailles, il y avait une délégation de la mosquée.

A Bordeaux, lors de la plantation d'un arbre en souvenir, un imam est venu me dire "il vous a fait du mal, il nous a fait du mal aussi." Mais au fur et à mesure du temps, les représentants de la communauté musulmane sont devenus bien silencieux. J'aurais aimé que l'on dise une fois pour toutes que l'on ne va pas au paradis quand on tue des enfants.

4 min
Latifa Ibn Ziaten, dans la cour de la mairie qui abrite une permanence de son association
Latifa Ibn Ziaten, dans la cour de la mairie qui abrite une permanence de son association
© Radio France - Florence Sturm

Latifa Ibn Ziaten, comment abordez-vous ce procès ?

On l'attend depuis très longtemps et j'espère que la vérité sera dite pour que nos enfants reposent en paix. Apaiser la souffrance, je ne sais pas. Une mère endeuillée le restera toute sa vie. J'ai perdu un fils de 30 ans, joyeux, plein de projets, un militaire exemplaire, fier de servir la République. Il est mort debout, il a refusé de se mettre à genoux. On l'a perdu à cause de Merah. Son frère doit parler pendant le procès.

"Je resterai debout pour la mémoire de mon fils"

Vous vous êtes préparée à ce face-à-face ?

Bien sûr, je m'y suis préparée. Je voudrais le regarder en face, lui montrer que je n'ai pas peur, ni de lui, ni de son regard, ni de son sourire. Perdre un fils de 30 ans, que peut-il m'arriver de pire ? Alors, ce n'est pas Abdelkader Merah qui va me troubler. Mais je voudrais le regarder en face et lui montrer une mère en souffrance, voir s'il a encore quelque chose dans son coeur, s'il est humain. La France, c'est un pays de droit, de liberté. Pourquoi prendre la vie gratuitement à quelqu'un ? J'aimerais qu'il me réponde.

Merah, c'est le déclenchement de tout le terrorisme en France. C'est lui qui a commencé et qui a donné les idées et les envies aux autres.

C'est aussi cet événement tragique qui vous a conduit à engager le combat qui est le vôtre aujourd'hui ?

Oui, quand je suis partie sur Toulouse, 40 jours après l'assassinat de mon fils, je voulais voir s'il m'avait laissé quelque chose. Et je n'ai rien trouvé, à part le sang. Et quand j'ai pris la terre, je frottais la terre pour enlever le sang et j'ai pleuré. Dans la cité de Merah, je suis tombée sur des jeunes et l'un des jeunes a souri, en me disant que c'était un martyr, un héros de l'islam. Et c'est là que je me suis présentée. Dans les yeux de ces jeunes, je n'ai vu que de la souffrance, de la haine. Ils m'ont dit : "regardez où on habite Madame, la République nous a oubliés. On n'est plus rien. Que voulez vous que l'on devienne ? Quand les rats sont enfermés, ils deviennent enragés." D'autres feront encore pire que Merah. Je lui ai répondu que la société n'y était pour rien et que la République n'oubliait personne.

Moi, je suis arrivée à 17 ans et demi en France et ce que je suis en train de faire aujourd'hui, c'est mon devoir. Je ne peux pas baisser les bras. Je resterai debout pour la mémoire de mon fils et pour toute cette jeunesse qui souffre aujourd'hui. Nous avons tous une part de responsabilité : les familles, l'école, l'Etat.

Depuis cinq ans, vous avez l'impression que les choses ont changé ?

Oui, il a bien d'autres personnes qui agissent. Mais il faut ramer pour la paix. C'est très long, mais il faut garder l'espoir. La haine, c'est vite fait. Quand on est en colère, on peut faire du mal tout de suite. Il faut être patient, ne jamais dire, je n'y arriverai pas. On y arrivera. Ça me fait peur quand j'entends une jeune fille de 14 ans me dire je n'ai pas d'espoir. Je leur dis : "projetez vous, gardez l'espoir, ne fermez pas les portes sur vous-même'.

C'est aussi l'amour qui manque, l'amour d'un père d'une mère, d'une famille. Le noyau familial, l'éducation, c'est primordial.

J'ai amené 17 jeunes en Israël, des jeunes de Sarcelles, de Paris. Nous avons aussi fait venir en France un groupe de jeunes Palestiniens et Israéliens. Ils étaient dans la même chambre, au début chacun méfiant de l'autre, et un matin, j'ai entendu deux jeunes filles chanter et dire "c'est incroyable, on aime la même musique".

Mais sur le terrain, il y a aussi des gens qui n'acceptent pas ce que je fais. J'ai reçu des menaces, mais je ne m'arrêterai pas pour autant. Il faut continuer à oeuvrer pour la paix et le vivre ensemble, d'éviter à ces jeunes de tomber dans cette secte terroriste. Certains, à 10 ans, vous parlent déjà de terrorisme. C'est très grave ce qui se passe en France.

"S'il y avait eu quelqu'un pour tendre la main à ce garçon, lui, il serait là et nos enfants aussi"

Vous employez le mot de secte ?

Oui, je ne dis pas le terrorisme islamiste. C'est une secte dangereuse d'assassins. L'islam n'a jamais dit d'aller tuer des enfants de trois ans. Ce qu'a fait Merah est impardonnable. Quand je vois M. Sandler, ce père, ce grand-père, je vois un homme qui souffre. En douceur. A chaque fois que l'on se rencontre, je lui dis qu'il faut tenir bon. Que l'on doit être plus fort que les assassins, les terroristes.

Si l'on a peur, ils gagnent du terrain. Si l'on est triste, ils sont joyeux. Il ne faut pas.

Que ressentez vous vis-à-vis de l'assassin de votre fils ?

Je ne peux pas dire que j'ai pardonné ce qu'il a fait à mon fils, mais j'ai pardonné à ce qu'il était. C'est important de comprendre la nuance. C'était un jeune livré à lui-même, un enfant qui est passé de foyer en foyer. Il n'avait pas d'amour, pas d'éducation, pas de cadre. Comment une mère, vivante, peut-elle laisser son enfant dans un foyer ? C'était une femme divorcée mais qui n'était pas malade, qui pouvait travailler et qui devait tout donner à ses enfants. S'il y avait eu quelqu'un pour tendre la main à ce garçon, lui il serait là et nos enfants aussi.

Je suis allée dans la prison où il avait été détenu à Toulouse. Et je lui ai pardonné parce qu'il n'était rien. Les dégâts qu'il a faits, ce n'est pas à moi de les juger, c'est Dieu qui jugera. Et la justice française en laquelle j'ai toujours cru mais dont beaucoup de jeunes doutent aujourd’hui. Il faut que justice soit faite pour montrer qu'elle existe en France, que la vérité sorte de ce procès.

29 min

Découvrez notre récent dossier La justice face au terrorisme