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Profit à court terme versus information : le contre-exemple de Science et Vie

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Rassemblement des salariés de Mondadori France contre la cession du groupe à Reworld Media le 18 octobre 2018 à Paris. Le groupe - qui comptait Science et Vie - a finalement été vendu en juillet 2019.
Rassemblement des salariés de Mondadori France contre la cession du groupe à Reworld Media le 18 octobre 2018 à Paris. Le groupe - qui comptait Science et Vie - a finalement été vendu en juillet 2019.
© Maxppp - Vincent Isore

Magazine référence plus que centenaire, Science et Vie a perdu quasiment tous ses rédacteurs cette semaine : 9 journalistes ont quitté le mensuel, dénonçant les méthodes du nouvel actionnaire, Reworld Media, accusé de privilégier les profits à court terme aux dépens de la qualité et du journalisme.

La rédaction de Science et Vie n'est plus que l'ombre d'elle-même, un peu moins de deux ans après le rachat du titre par Reworld Media, en juillet 2019. Le nouveau propriétaire, Pascal Chevalier, avait promis de ne pas réduire les effectifs et de ne pas externaliser les postes de journalistes : c'est pourtant ce qu'il a fait dans ce mensuel de référence fondé en 1913 et qui comptait toujours près de 200 000 abonnés en 2020. La moitié de la rédaction - une quinzaine de personnes - avait quitté le mensuel au moment du rachat et neuf autres rédacteurs viennent de le quitter, mardi dernier, le 30 mars.

"La fin d'un marasme"

"C'est la fin d'un marasme commencé avec le rachat par Reworld Media", analyse aujourd'hui Mathilde Fontez, ex rédactrice en chef adjointe de Science et Vie, qui a démissionné fin janvier 2021. Journaliste depuis quinze ans pour le mensuel, dont dix en tant que titulaire, elle évoque aujourd'hui les craintes que suscitait le rachat alors qu'il n'était encore qu'un projet : "Un groupe qui nous semblait très inquiétant, avec une habitude d'utiliser les contenus comme un faire-valoir pour séduire des annonceurs. Une partie de l'équipe est partie à ce moment-là, faisant jouer la clause de cession mais une autre est restée, voulant croire que ce spécialiste du numérique pourrait opérer une mutation vers le digital que Mondadori, l'actionnaire précédent, ne faisait pas".

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Mais à l'été suivant, en 2020, l'équipe constate un durcissement et un revirement de l'actionnaire : refus d'accorder des postes en plus pour garantir la qualité du titre, malgré les départs au moment du rachat, et prise de pouvoir sur le site internet, retiré du contrôle de la rédaction et confié au service digital de Reworld Media. Le directeur de la rédaction, Hervé Poirier, a démissionné à l'automne et Mathilde Fontez, rédactrice en chef adjointe, a suivi fin janvier 2021 : "On ne pouvait plus garantir la qualité des articles dans ces conditions là. Cette semaine, c'est toute l'équipe rédactionnelle qui s'en est allée, hormis un journaliste écrivant, mais qui a été nommé rédacteur en chef adjoint, donc dans un rôle d'encadrant". Une équipe de pigistes demeure mais à l'extérieur : "Cette rédaction a été vidée de sa direction éditoriale et de toute son expérience accumulée. C'est assez effrayant parce que Science et Vie n'était pas un magazine en danger d'un point de vue économique, il était largement bénéficiaire et gardait un nombre d'abonnés conséquent".

C'est une rédaction qui allait bien, qui s'adressait correctement à son lecteur et qui a été vidée de toute son expertise en l'espace d'un an et demi.                          
Mathilde Fontez, ex rédactrice en chef adjointe de Science et Vie.

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"Une stratégie financière à court-terme", pour l'économiste Julia Cagé

Quelle est la stratégie de Reworld Media ? Le patron du groupe, Pascal Chevalier expliquait son modèle dans une interview sur Be Smart le 14 décembre 2020, semblant pourtant privilégier la qualité du contenu afin d'attirer et de fidéliser le lecteur : "Nous avons deux clients dans les groupes de médias aujourd'hui : le lecteur et l'annonceur. Ce sont deux choses différentes. Quand j'ai un site avec du contenu, je veux que les gens restent sur mon site, qu'il viennent lire du contenu."

Invitée des Matins de France Culture le 30 mars, l'économiste spécialiste des médias Julia Cagé a vivement critiqué les choix de Reworld : "C'est un nouveau concept, faire du journalisme sans journalistes. Reworld a racheté Science et Vie pour le tuer, pour gagner de l'argent à court terme". Comment ?

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Reworld a racheté Science et Vie pour gagner de l’argent et va gagner beaucoup d’argent. Pourquoi ? Prenez un magazine qui coûte 100 millions d’euros à produire et qui rapporte 100 millions. Si vous êtes actionnaire, vous gagnez 0. Maintenant, faites partir la moitié de la rédaction : votre magazine dans un premier temps vous rapporte toujours 100 millions mais il vous coute 50 millions à produire. Chaque année, vous gagnez 50 millions de bénéfices. Quand vous êtes l’œil figé sur les chiffres, une entreprise cotée en bourse, vous gagnez plus d’argent. Mais pour nous, citoyens français, qui avons besoin de médias scientifiques de qualité, on a perdu de l’information. C'est problématique car un groupe de média comme Reworld est financé par les citoyens, il touche énormément d’aide à la presse. S’ils ne veulent pas produire de l’information, il n'est pas normal qu’ils soient subventionnés pour cela.                
Julia Cagé, professeure d'économie à Science Po.

Co-auteure d'un livre avec Benoît Huet, "L'Information est un bien public. Refonder la propriété des médias", Julia Cagé y fait une proposition de loi pour démocratiser l'information : "Faire dépendre les aides à la presse au fait que les médias aient suffisamment de journalistes".

"Le journalisme scientifique est plus que jamais nécessaire"

"C’est la rédaction de Science et Vie qui disparait", regrettait Agnès Vernet dans notre journal de 22 heures le mardi 30 mars. Présidente de l'Association des journalistes scientifiques de la presse d'information (AJSPI), elle ajoutait : "L’essentiel du travail va être externalisé, avec des pigistes indépendants, mais sans rédaction. C'est une grande perte : tout un travail de confrontation des idées, de protection de l’indépendance du titre face à la publicité, tout le travail d’anticipation de l’actualité est menacé".

Agnès Vernet : "Il est encore temps de sauver Science & Vie, je crois. Si ce titre centenaire devait disparaître, ce serait une perte inestimable et un affaiblissement très inquiétant de la pluralité des médias scientifiques."

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"Le titre n’est pas mort", veut pourtant croire Agnès Vernet. "On espère encore que Reworld changera de position, embauchera des journalistes scientifiques pour compenser ces départs , c’est le souhait de l’association. Les lecteurs de Science et Vie ne seront pas dupes si la qualité baisse, si les publireportages tendaient à se confondre avec des articles. Les lecteurs pourraient se détourner et cela entraînerait une perte de profit, j’espère qu’ils vont réaliser ça et consentir à embaucher des journalistes scientifiques".

L’actualité scientifique est portée par des enjeux extrêmement importants, on en a besoin pour décrypter, éclairer les choix politiques, industriels... De plus en plus de médias étoffent leur rédaction avec des journalistes scientifiques, donc il y a quelque chose d’anachronique d’observer le démantèlement d’un titre comme Science et Vie.          
Agnès Vernet, présidente de l'Association des journalistes scientifiques de la presse d'information (AJSPI).

Très souvent interpellée par des journalistes, notamment de Science et Vie, sur la nature de titres qui perdent leurs journalistes, la ministre de la Culture a lancé fin décembre dernier une mission. Confiée à une conseillère d'État, elle est chargée d'étudier à quelles conditions un titre peut encore alors bénéficier d'aides à la presse.

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