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Propagande nord-coréenne, "duperie" norvégienne : les limites de la photo d'actualité

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Il s'agirait, selon l'agence de presse nord coréenne KCNA, du tir d'un missile hypersonique Hwasong-8 qui serait intervenu le 28 septembre 2021
Il s'agirait, selon l'agence de presse nord coréenne KCNA, du tir d'un missile hypersonique Hwasong-8 qui serait intervenu le 28 septembre 2021
© AFP - AFP PHOTO KCNA VIA KNS

Le monde dans le viseur. Arrêt sur la photo d'actualité. Entre la propagande de la Corée du Nord qui livre les images de ses tirs de missiles sans qu'aucune vérification indépendante ne soit possible, et la duperie d'un photographe norvégien de renom qui a révélé avoir entièrement falsifié un reportage sur les fake news.

La Corée du Nord a repris une saison de tirs de missiles, jouant à merveille sur les nerfs du Sud en alternant main tendue, propos menaçants, annonces de tirs... La légende accompagnant le cliché d'un "tir d'un missile hypersonique" réalisé par la Corée du Nord le 28 septembre 2021 illustre les limites de la photographie d'actualité lorsque les agences de presse sont tributaires de la communication (propagande) d'un État parmi les plus fermés au monde. L'Agence France Presse met en effet en garde les médias qui voudraient l'utiliser : ce cliché a été communiqué par l'agence officielle nord coréenne, l'AFP n'a aucun moyen de vérifier de manière indépendante, écrit-elle, l'authenticité du cliché, ni sa date, ni le lieu où il a été pris ou encore la nature du tir montré. Il s'agit, précise l'agence, d'un cliché mis à disposition comme un service à ses clients, mais dont la légende doit s'écrire au conditionnel. L'événement, s'il est avéré, signerait une évolution technologique notable dans l'arsenal détenu par Pyongyang, ce qui pourrait influer sur l'équilibre stratégique dans la région. Un "événement" qu'il s'agit donc d'illustrer, tout en signalant les limites du cliché.

Une troublante mise en abyme

Ce sont d'autres limites que le photographe norvégien Jonas Bendiksen a titillées et même allègrement franchies. Celles de l'image d'information documentaire ou plutôt de la désinformation. Photographe réputé de l'agence Magnum, tout aussi réputée, Jonas Bendiksen a eu envie de faire un reportage sur la petite ville de Veles, en Macédoine du Nord, présentée comme l'une des "usines" à fake news dont l'armée de trolls a notamment inondé la campagne pour la présidentielle américaine de vérités alternatives. À l'arrivée, son travail est une véritable mise en abyme. Car le photo reportage sur la ville des fake news est lui même un reportage de "fake" photos, des photos fabriquées.

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Jonas Bendiksen s'est bien rendu à Veles mais n'y a rencontré personne, du moins aucun des "trolls" qu'il met en scène et fait parler. Il y a photographié des espaces vides, des bureaux, des chambres, des morceaux de rues, façades et bancs publics...  Il a parfois dû attendre longtemps pour prendre ces images de lieux vides de toute présence humaine. Lors de chaque prise de vue, explique-t-il, il est comme double, il se demande quel cliché il ferait s'il y avait une scène réelle à photographier, quel angle, quel cadre... Puis il convertit ses photos en 3D, achète des modélisations d'êtres humains, des avatars qu'il insère dans le cadre, choisissant leurs vêtements, travaillant la lumière et les ombres pour faire croire qu'ils étaient là au moment de la prise de vue. Et en a fait un livre "récit" "The Book of Veles", images fausses, habillées de citations fausses et de textes écrits par une intelligence artificielle...

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Le photographe explique sa démarche dans un entretien fleuve passionnant accordé à son agence, alors que personne, à son grand étonnement, n'avait découvert la supercherie.

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Alerter sur la puissance des outils informatiques de transformation des images

Le festival de photojournalisme Visa pour l'image a même projeté un film sur son travail, loué par ailleurs par ses pairs. Jonas Bendiksen explique donc sa démarche.  Et d'abord son intention. Il a souhaité mettre en garde contre la désinformation dans le métier de photojournaliste, démontrer à quel point les outils d'aujourd'hui permettent de créer une illusion totale. Comme une justification d'un geste, que d'aucuns qualifieront d'artistique, quand d'autres dénonceront la trahison déontologique, Jonas Bendiksen dit notamment s'être demandé "

Combien de temps faudra-t-il avant de commencer à voir du photojournalisme documentaire sans aucun autre fondement dans la réalité que le fantasme du photographe et une puissante carte graphique informatique?"

Il s'est interrogé sur notre capacité à faire la différence entre le vrai et le fabriqué, sur le talent des photographes et éditeurs de presse pour débusquer le faux. Et a décidé de "tenter le coup". Car aujourd'hui, précise-t-il à Magnum, il ne s'agit pas seulement d'intervenir sur une photo, de la retoucher, les technologies actuelles permettent à une intelligence artificielle, à une puce dans un ordinateur, de fabriquer des personnages de plus en plus convaincants.

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Chez Magnum, les éditeurs n'y ont vu que du feu, tout comme les responsables et participants à Visa pour l'image, dont le directeur Jean-François Leroy a publié un texte où il tire les leçons de sa mésaventure. Gêné par le succès de sa manœuvre, Bendiksen a lui, souligne-t-il, refusé les offres d'achats de son reportage de plusieurs magazines. "Tromper ma communauté de photographes, d'accord, mais pas le reste du monde".

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Et sa communauté a fortement réagi, s'est divisée. Le photographe et photojournaliste Yann Castanier se dit bluffé, "plutôt admiratif du coup". "Il a mené son affaire de manière intelligente car il connaît les codes et les a bien utilisés pour tromper son monde. Il a notamment réalisé un travail remarquable sur la lumière. Au-delà de la performance qui relève presque pour moi d'un happening, il interroge les limites inhérentes à notre profession, il a réussi, il n'a pas été débusqué, il nous incite à plus de vigilance".

Certains, comme Michel Puech qui voit en lui un "arnaqueur", accusent Jonas Bendiksen de trahison, redoutent qu'il ne décrédibilise la profession de photojournaliste. Une blessure (d'amour propre?) d'autant plus vive que Jonas Bendiksen a été directeur de l'agence Magnum, pape du photojournalisme en un sens, qu'il vient donc mettre en question.  "Ce n'est déjà pas élégant de mystifier ses camarades, estime Michel Puech, mais là il contribue à décrédibiliser la profession alors que déjà le public nous critique".

Yann Castanier estime au contraire qu'"il vaut mieux que ce soit un représentant, et en l'occurrence un éminent représentant de la profession, qui teste les limites, identifie les failles, les mette au jour, les explore". Ce qu'estime aussi Jean-François Leroy qui après avoir dit sa sidération préfère voir l'opportunité que lui apporte cette duperie.

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Retrouver le temps du regard, interroger nos préjugés

Plusieurs raisons peuvent expliquer la "réussite" de ce coup. Sans doute la qualité de Jonas Bendiksen a-t-elle joué. Photographe primé et reconnu, ancien directeur de Magnum, habitué aussi de Visa pour l'image, édité dans une maison reconnue elle aussi... Personne n'a mis en doute son travail ni son discours. Personne n'a imaginé qu'il mystifierait ainsi ses pairs, que, lui, monterait ainsi de toutes pièces un travail de photojournalisme. L'attention aurait sans doute été plus grande envers un inconnu débutant. De manière provocatrice, on pourrait estimer que le monde du photojournalisme a "acheté" un produit sur la foi de la marque sans l'examiner de trop près.

Car ce qui est frappant lorsque l'on regarde les images (certes a posteriori) c'est que, malgré le talent, elles apparaissent un peu "grossières" et le "faux" aurait dû pouvoir être débusqué. Sauf que, explique Yann Castanier, "la post production a pris dans nos métiers une place très importante, chacun a une colorimétrie qui est en quelque sorte sa signature, tout est travaillé". Et le "réel" s'éloigne chaque fois davantage. L'évolution du métier, technologique notamment, peut expliquer que l'on soit coutumier de la photographie "arrangée".

Mais là, il ne s'agit pas de retoucher une photo, de la travestir, d'en modifier certains aspects colorimétriques ou de lumière, c'est une recréation totale de la réalité. Et c'est là que la démonstration devient brillante.

Pour François Cheval, directeur artistique du centre de la photographie de Mougins, Jonas Bendiksen ne saurait mieux montrer les travers de la profession. D'abord, le fait que plus personne ne prend le temps de regarder, de se concentrer. "Il y a une surproduction d'images. Personne n'a en fait vraiment regardé les clichés de Jonas Bendiksen, ne les a interrogés. Ce qui a fait foi, c'est son nom, son cv, sa maison Magnum. Nous devons retrouver le temps du regard. C'est notre responsabilité, dans notre profession".

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Des indices du réel

Mais cette affaire nous emmène au-delà du regard et du temps du regard si l'on écoute l'analyse de François Cheval. Fort troublante. Pour lui, si Bendiksen a (à son grand étonnement) si bien berné son monde, c'est parce qu'il "nous a donné ce que nous attendions. Son sujet, les fake news, est porteur; les Balkans dans notre imaginaire, sont un territoire des marges. Nous sommes convaincus qu'il y a là-bas des jeunes geek sans travail, sans idéologie politique qui ont envie de se faire de l'argent. Il nous a montré ce que nous pensions et ce que nous voulions voir".

Cette énorme farce a permis de vérifier que les gens attendent du réel la confirmation de ce qu'ils pensent.

C'est donc aussi parce qu'il conforte nos préjugés que Jonas Bendiksen a si facilement convaincu.

Se pose enfin le statut de la photo. Est-elle là pour conforter notre vision du monde? Est-elle là pour dévoiler le monde ou au contraire en souligner le mystère? "C'est à mon sens le principal problème, poursuit François Cheval_._

Jonas Bendiksen a reposé ce qui est à l'origine de la photo,

cette relation entre le vrai et la fiction. La photographie a toujours été manipulation, narration. Si les clichés de Doisneau sont si justes c'est parce qu'ils sont fabriqués, fictifs. Rien n'est spontané. C'est du mentir vrai".

"La photographie nous donne des indices du monde et non la vérité du monde. Elle n'est pas le vrai. Elle est une construction mentale à partir d'indices du réel." Seuls auraient été blessés ceux qui croient ou veulent croire que la photo épuise le monde en le dévoilant, qu'elle le dit et le reflète alors qu'elle n'en serait qu'un récit et que, loin de le révéler, elle se doit d'en conserver le mystère.

Bendiksen a bien conscience qu'avec un tel projet il remet en question la crédibilité de son propre travail, mais, dit-il, il "espère que cela permettra d'ouvrir les yeux des gens sur ce qui nous attend, dans quel territoire les photographes et journalistes se dirigent". Démarche pédagogique donc. Une réflexion est à engager, estime d'ailleurs Yann Castanier, face au degré de sophistication que permet la technologie.

Plus que la technique, François Cheval retient lui de cette "énorme farce", de cette métaphore, un ultime rappel au règlement. Et il incite, taquin, à regarder ces clichés dans leur vérité : regarder le cadre, les bâtiments, les paysages qui nous disent beaucoup des Balkans... Personne, regrette-t-il, n'a regardé ce que la partie "authentique" des images, le décor naturel ou urbain nous dit de cette région du monde, et ce que Jonas Bendiksen nous en dit, volontairement, ou inconsciemment. Des lieux comme abandonnés, décatis, abîmés. Quelque chose d'assez tragique dans la réalité des Balkans. Il y aurait donc finalement peut-être quelque chose du monde à voir derrière le voile du faux...

Un dernier mot, non sur l'image, mais l'écriture, le texte qui accompagne ces photographies.. Tout a été "écrit" par une machine. L'intelligence artificielle est capable de produire une infinité de textes "à la manière de", explique Jonas Bendiksen. Il lui a suffi d'entrer des textes journalistiques relatant l'histoire de Veles comme fabrique de fake news pour que le programme recrache des textes empruntant le même style journalistique. "Aujourd'hui, explique-t-il, si vous nourrissez l'IA d’œuvres de Shakespeare elle vous recrachera des vers très convaincants de Shakespeare". Il a fait de même pour les citations mises dans les bouches des personnes qu'il avait créées : des paroles prononcées par de vrais habitants de Veles dans des reportages sur cette industrie des fake news ont nourri la machine qui a recraché d'autres citations. Des citations fausses donc mais fondées sur de vraies interviews données à la presse. Et parfaitement crédibles. Le vertige ne saurait être plus profond.

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