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Putschs au Sahel : le Burkina Faso bascule à son tour

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Quelques minutes avant l'annonce de la prise du pouvoir par une junte militaire au Burkina Faso, des manifestants crient leur soutien aux mutins.
Quelques minutes avant l'annonce de la prise du pouvoir par une junte militaire au Burkina Faso, des manifestants crient leur soutien aux mutins.
© AFP - Olympia de Maismont

Le monde dans le viseur. Le 24 janvier, le Burkina Faso est devenu le troisième pays d'Afrique de l'Ouest, après la Guinée et le Mali, à connaître un coup d'État militaire en moins de deux ans. Dans la rue, à Ouagadougou, des manifestants célèbrent la destitution du président Roch Marc Christian Kaboré.

Au centre de l’image, un adolescent, yeux clos, le visage inondé par le soleil et levé vers le ciel, son poing tendu barrant l’image d’une verticale multipliée par les bras également dressés des autres manifestants qui l’entourent. Le rouge et le vert du drapeau burkinabé s’échappent dans le coin gauche, en haut de cette photo où se détachent, dans une foule clairsemée, trois adolescents en maillot de football, dont l’un, portable à la main semble tenter un selfie "historique" sans rien perdre du moment qu’il vit.

L’image a été prise lundi 24 janvier à Ouagadougou vers midi. Un moment particulier, raconte l’auteure du cliché, la photographe de l’AFP Olympia de Maismont.

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À ce moment précis, le putsch n’était pas encore acté, mais cette image synthétise tout l’espoir et la tension de cet instant.

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Une colère grondante depuis des mois

Le coup d’État militaire qui a mené au renversement du président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré a en effet débuté la veille par une succession de mutineries dans les casernes de la capitale du Burkina Faso.

"Il y avait eu des tirs dans les camps, entendus dans toute la ville. Des manifestations spontanées de soutien aux mutins s’étaient formées dans la journée réprimées par la police et les gendarmes qui tentaient de faire fuir les gens par des tirs de lacrymogène", raconte-t-elle. Un dimanche incertain, inquiétant.

La population du Burkina Faso n’a pourtant pas été surprise par ces événements, nourris par la colère grondante depuis plusieurs mois à l’encontre du chef de l'État, accusé de n’être pas capable de faire front à la menace djihadiste et de faillir à son engagement de ramener la sécurité dans ce pays laminé par la violence terroriste depuis 2015.

Outre les massacres de civils, depuis plusieurs années des attaques récurrentes ont lieu sur des positions militaires par des colonnes djihadistes. Pas une semaine ou presque sans que ne soient attaquées des garnisons lointaines, souvent isolées, mal équipées, tenues loin des chaines de commandement, comme ce fut le cas à Koutougou en 2019, avec des soldats, encerclés, brulés vifs dans les baraquements, impuissants à obtenir du renfort. En tout 478 soldats, tués depuis 2015.

Une armée traumatisée

La plus grave de ces attaques a fait 57 morts dont 53 gendarmes à Inata, dans le nord du pays mi-novembre, provoquant une onde de choc profonde à travers le pays : quelques jours avant l'attaque, des officiers avaient alerté sur la situation dans laquelle se trouvait les soldats, qui n'avaient pas été ravitaillés et manquaient de rations alimentaires, obligés de partir chasser en brousse à la merci des jihadistes pour trouver de quoi manger.

"Depuis Inata, on sentait le pays sous tension, reprend la photographe, âgée de 29 ans, qui vit au Burkina Faso depuis 2013. À chaque rumeur de mutinerie, l’État faisait couper internet pour des raisons de sécurité. Là, Facebook était bloqué depuis dix jours."

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"La nuit du dimanche au lundi a été décisive. Le couvre-feu avait été instauré, on entendait les tirs, les hélicoptères. Lundi matin, alors qu’on était dans l’attente d’une déclaration télévisée, des personnes s’étaient rassemblées sur la place de la Nation, lieu symbolique de Ouagadougou, raconte-t-elle encore, soulignant qu’il était alors difficile de travailler : Dans ce moment où la situation est encore incertaine, la plupart des gens présents refusent d’être pris en photo, ils ont peur pour la suite." Des acteurs de la société civile sont là, avec une sono. Ils prennent la parole puis entonnent l’hymne national.

C’est l’instant que choisit Olympia de Maismont pour river son objectif sur ce garçon dont elle a remarqué l’enthousiasme. Dans la petite foule où elle a été acceptée avec son appareil photo, elle ressent son énergie particulière.

Je l’avais repéré et j’avais envie de le suivre.

Cette image ne donc doit rien au hasard : "L’hymne burkinabé se termine par "la patrie ou la mort, nous vaincrons", la devise de Thomas Sankara [ancien président assassiné du Burkina Faso, et icône des émancipations africaines]. Vivant dans ce pays depuis plusieurs années, je sais que traditionnellement les gens lèvent le poing à ce moment précis et je guette ce moment-là en fixant mon appareil sur le jeune homme, en attendant la fin de l’hymne pour déclencher.__"

Une photo qui, pour elle, résume bien l’ambiance de ce moment d’espoir, alors que la foule attend de savoir si le coup d’État a abouti. "Il y a le sourire du garçon, mais on voit aussi les autres autour, celui qui tient son téléphone, car les gens veulent immortaliser ce moment, conscients de vivre un instant décisif."

Quelques heures plus tard, la foule rassemblée entre la place de la Nation et le siège de la télévision nationale a confirmation de l'épilogue de ces 48 heures lorsque des militaires en uniforme annoncent en direct avoir pris le pouvoir au Burkina Faso, avec, à leur tête, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, désormais le nouvel homme fort du Burkina Faso.

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