Qatar : de la nécessité d'un soft power efficace, ou les raisons de la création d'al Jazeera

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Qatar : de la nécessité d'un soft power efficace, ou les raisons de la création d'al Jazeera

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En 1994, le fils de l'émir du Qatar développe le projet d'une chaîne satellitaire d'information, gratuite et panarabe, sensée faire émerger l'émirat et sa diplomatie sur la scène régionale. Un projet qui prendra vie suite au coup d'Etat de 1995, et qui aboutira au succès que l'on connaît aujourd'hui. Analyse.

al Jazeera studio
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- Ammar Abd Rabbo

Au Qatar, le XXe siècle s'est conclu par un coup d'Etat. « De velours » certes, mais par un coup d'Etat quand même. En juin 1995, lors de vacances en Suisse, l'émir Khalifa bin Hamad al Thani se voit, suite à une querelle familiale, destitué par son fils aîné de 44 ans, l'actuel émir du Qatar, le cheikh Hamad bin Khalifa al Thani. Très vite, le nouveau dirigeant se différencie de son père dans ses choix politiques et, surtout, dans sa vision du Qatar de demain : pour lui, le pays ne doit pas se fondre dans le paysage régional comme le voulait son père, mais au contraire se différencier pour s'imposer comme une sorte de Suisse du Golfe, « riche, neutre et sûre » [1], mais surtout influente, contrebalançant ainsi sa faiblesse géopolitique initiale découlant d'une superficie relativement réduite (moins de 12 000 km2), d'une population formée de seulement 20 % de nationaux, et de voisins étatiques ayant des visées régionales considérables, en particulier l'Arabie saoudite. La grande majorité des mesures appliquées par le cheikh vise donc cet objectif à long terme, et cela passe autant par la récente implantation d'universités occidentales sur le sol qatari (HEC, Georgetown, Carnegie Mellow) que par la signature d'un traité militaire avec les Etats-Unis (le quartier général du CENTCOM est installé sur la base d'al Udeid), ou encore par des mesures de politique intérieure promouvant la liberté d'expression, le droit de vote (limité aux élection municipales cependant), la mise en place d'un nouveau code du travail et d'une nouvelle constitution, ainsi que la libéralisation économique de certains secteurs jugés archaïques. De nombreuses réformes donc, qui permettent également au cheikh de renforcer son pouvoir au sein de la famille régnante. Pour les réaliser, l'émir et le Qatar bénéficie d'un budget quasi-illimité, découlant des gigantesques réserves de pétrole et de gaz naturel.

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Pour autant, le futur du Qatar n'en reste pas moins incertain, surtout sur le moyen terme, lorsque ces réserves naturelles seront épuisées et que la région aura, de fait, perdu son plus important attrait vis-à-vis du reste du monde et de la superpuissance américaine. De plus, historiquement parlant, le précédent de l'annexion du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein en août 1990 a « révélé au grand jour l'extraordinaire fragilité des monarchies pétrolières du golfe Persique et l'insuffisance du parapluie états-unien pour conjurer la menace extérieure » [2] et n'engage pas à l'optimisme candide. Bien conscient de toutes ces problématiques, l'émir va très vite enclencher une diversification de l'économie qatarie, qui va de la finance au tourisme de niche.

al Jazeera
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- Laika slips the lead

Mais plus encore que les intérêts purement économiques, Hamad bin Khalifa al Thani a bien compris que pour peser sur les affaires du monde, il fallait avant tout exister . Et si le pétrole et le gaz sont des variables conséquentes à prendre en compte pour tenter de cerner l'influence que peut avoir un pays dans le champ des relations internationales, elles sont néanmoins loin d'être les seules. Pour reprendre la théorie de l'internationaliste américain Joseph Nye, si le Qatar ne peut user que modérément de son hard power (ou de sa force coercitive, principalement militaire voire, parfois, économique), il peut néanmoins tenter de renforcer son soft power , ce qui inclus, entre autres, l'information et sa diffusion (broadcasting [3]). C'est en partie pour cela que le projet d'une chaîne satellitaire régionale d'information prend forme dans la tête de l'émir, dès août 1994, alors que son père dirige encore le pays. L'objectif premier est de moderniser la télévision étatique qatarie et de la proposer par ondes satellitaires et non plus seulement hertziennes, comme cela était le cas, pour que celle-ci puisse être reçue par delà les frontières.

En janvier 1996, un événement semble avoir fait évoluer ce projet en réalité : la chaîne publique qatarie interviewe deux leaders de l'opposition bahreïnie. Bien qu'émettant toujours en hertzien, le signal est néanmoins reçu au Bahreïn et provoque une crise diplomatique entre l'émirat et le royaume. C'est ainsi, « en dépit, ou peut être à cause de cet incident » [4] que Hamad bin Khalifa al Thani crée par décret, en février 1996, soit un mois après cet épisode seulement, la chaîne al Jazeera, « la Péninsule », qui s'imposera, en moins de dix ans, comme le meilleur outil de soft power qatari. Les conflits en Afghanistan (2001), Irak (2003), et plus récemment les « Printemps arabes » sont entre autres exemples là pour le prouver.

** Théo Corbucci**

Notes :

[1] : Hugh Miles, Al-Jazira : la chaîne qui défie l'Occident , Buchet et Castel, 2006, pp. 25, 26

[2] : Olfa Lamloum, Al-Jazira, miroir rebelle et ambigu du monde arabe , La Découverte, coll. Sur le vif, 2004, p. 58

[3] : « Moreover, sometimes dissemination of information can quickly produce or prevent a desired outcome. », Joseph Nye, Soft Power : the Means to Sucess in World Politics , Public Affairs, 2004, p. 99

[4] : Hugh Miles, op. cit. , p. 38

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Crédit vignette : Joi / Flickr.com

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