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Qu'entendez-vous quand vous lisez ? Les mystères de notre voix intérieure

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Quand vous lisez, dans votre tête, c'est plutôt une pièce de théâtre ou le grand calme ?
Quand vous lisez, dans votre tête, c'est plutôt une pièce de théâtre ou le grand calme ?
© Getty - Malte Mueller

En lisant silencieusement, certains d'entre nous ont comme une petite voix qui les accompagne en pensée. Qui est-elle ? Et pourquoi d'autres ne l'entendent pas ? De la subvocalisation au monologue intérieur, ça parle dans nos têtes.

Vous avez cliqué sur cet article et en lisez maintenant les premières lignes. Là, tout de suite, entendez-vous une petite voix dans votre tête en train de répéter les mots que vous avez sous les yeux ? Si c'est le cas, inutile de s'inquiéter : c'est commun. Certains d'entre vous seront au contraire surpris de ne rien entendre à la lecture, aucune voix ne semble lire en pensée en même temps que vous. Comment comprendre ce phénomène ?

J'entends des voix…

"Mais en fait, vous entendez tous des trucs dans vos têtes quand vous lisez et pensez ? Moi, jamais. Tout est silencieux. Je tombe des nues. Je pensais que tout le monde était dans mon cas. Enfin j’y avais jamais réfléchi", réalisait il y a quelques jours la journaliste Faïza Zerouala sur Twitter. Ce n'est pas le premier moment d'épiphanie "réseausociesque" du genre ! En échangeant, nombreux sont ceux à s'être rendu compte qu'on ne fonctionnait pas tous de la même façon à ce sujet. Certains ont une sorte de voix-off qui double leurs lectures et interprète même leurs pensées vagabondes. Les personnes sourdes et malentendantes peuvent aussi être à l'écoute de cette voix. C'est ce qu'explique par exemple le vulgarisateur scientifique "VirusScience" : né sourd, sa voix intérieure s'exprime parfois en signant. Au contraire, d'autres intègrent le sens de ce qu'ils lisent simplement en regardant le texte, à la manière d'une capture photographique - "Je vois la page et je vois les mots dans un ensemble. Je lis très vite, en quelques secondes. Enfin sauf James Joyce", témoigne ainsi une internaute

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Cette voix se manifeste différemment selon les personnes. Faible ou distincte, elle peut sonner comme notre propre voix (ou du moins telle que nous pensons qu'elle est entendue) ou bien au contraire, adopter une tessiture, un accent et un ton particuliers. Pour certains, elle varie selon les circonstances, qu'il s'agisse d'une simple pensée intrusive ou de la lecture d'un roman, au cours de laquelle elle peut même s'adapter aux personnalités des personnages."Moi, je me mets sur silence parce que sinon je m’auto-facture ma propre voix et ça revient trop cher à la fin", s'amuse le comédien de doublage Donald Reignoux… Le phénomène prend parfois un tour étonnant : dans un article du Guardian, une femme confie qu'à chaque fois qu'elle doit prendre une décision importante, sa voix intérieure devient celle d'un couple d'Italiens qui se disputent ! "C'est utile parce que je les laisse faire le travail, donc je ne me stresse pas", raconte-t-elle, avouant tout de même que cela est un peu épuisant… Et il faut bien reconnaître qu'un tel dédoublement de voix intérieure, pour quelqu'un qui a l'impression de lire et penser dans le calme, est plutôt surprenant.

La subvocalisation, quésaco

Alors que nous dit la science ? D'abord, que ce phénomène a un nom : on appelle cela la subvocalisation. Quand nous apprenions à lire, nous avons pris l'habitude d'intégrer chaque mot en les oralisant. A mesure que nous avons appris à lire de façon silencieuse, nous avons internalisé cette voix qui nous servait à déchiffrer les phrases lues ; elle subsiste, avec plus ou moins de force, dans nos têtes. Dans les années 1980, le psycholinguiste Jacques Fijalkow s'intéressait déjà à la subvocalisation, ce phénomène par lequel quelqu'un "en situation de lecture silencieuse, ne demeure pas parfaitement silencieux, mais effectue un certain travail verbal", décrit-il dans un article intitulé "Auto-langage et apprentissage de la lecture". Le chercheur note que la subvocalisation s'apparente à la manifestation discrète d'une activité de "transcodage écrit-oral" comme lorsque, enfants, nous lisions à mi-voix un texte le doigt glissant le long des mots. Dans d'autres cas, on dit qu'elle a trait à une forme d'auto-langage (lorsqu'une personne utilise le langage non pas pour communiquer avec autrui, mais pour elle-même, comme support de ses propres réflexions) ; elle s'apparente alors à une forme de "langage intérieur" de "pensée verbale" ou de "discours égocentrique" comme le nommait le psychologue Jean Piaget.

Liée à une méthode d'apprentissage de la lecture, il n'est donc pas étonnant que cette petite voix se manifeste plus facilement au moment où l'on lit. Mais le rêve des adeptes de lecture rapide… c'est plutôt de la faire taire ! Lire sans rien entendre serait comme rouler sans les petites roues : réservé aux pros... A en croire en tout cas les nombreux livres de méthode et tutoriels en ligne qui proposent des techniques pour s'en débarrasser afin de lire plus vite. Des chercheurs ont ainsi tenté de déjouer le déclenchement de cette petite voix intérieure chez des lecteurs, en leur faisant régulièrement prononcer des "hum". Problème : leur niveau de compréhension baissait, corroborant l'hypothèse selon laquelle, lorsqu'on reconnaît visuellement des mots, on tend à accéder à leurs sons pour les comprendre.

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Pour ce qui est de la voix du monologue intérieur, celle qui se déclenche par exemple pour vous dire "Dépêche-toi, tu vas être en retard !", elle serait fréquente chez 30 % à 50 % des gens, selon Russell Hurlburt, professeur de psychologie à l'université du Nevada. Et ceux qui ne l'entendent pas… ils ne pensent pas ? Si, bien sûr, mais cela se manifeste autrement. A l'issue d'expériences et d'enquêtes menées pendant une trentaine d'années dans le but de comprendre l'expérience intérieure des individus, Russell Hurlburt a observé que chez certaines personnes, la pensée ne s'exprime pas de façon "audible" ou vocalement, mais plutôt par le biais d'émotions, de sensations ou encore, de façon beaucoup plus abstraite, par des "pensées sans symbolisation" (l'image ou le mot "café" ne vient pas lorsque vous pensez à vous faire un café) par exemple.Concernant ce langage intérieur, Hélène Loevenbruck, chercheuse au CNRS et responsable de l'équipe Langage au Laboratoire de psychologie et neurocognition du CNRS (Université Grenoble Alpes), discerne trois axes de variations. Comme elle l'expliquait dans La Méthode scientifique, ce sont ces spécificités qui le permettent de le distinguer du langage à voix haute :

  • L'axe de condensation : "La parole intérieure est plus ou moins développée, c'est-à-dire qu'à des moments, on va avoir des phrases entières dans notre tête qui sont construites comme celles qu'on produirait à voix haute. Et à d'autres moments, c'est juste des bribes, des mots qui n'ont même pas besoin d'être complètement énoncés."
  • La "dialogalité" : "On peut avoir des monologues intérieurs, se parler complètement à soi-même et puis, on peut aussi avoir des dialogues, des conversations imaginaires. On imagine la voix d'autrui et qu'elle nous parle."
  • L'intentionnalité : "Il y a des tas de moments où l'on parle dans sa tête de façon délibérée, intentionnelle. Mais à d'autres moments, on vagabonde et la petite voix peut se mettre à être active sans qu'on ne l'ait décidé. Tous ces petits moments de parole intérieure, non délibérés, non intentionnels, ce qu'on appelle le "vagabondage mental", sont très intéressants, mais très difficiles à étudier bien sûr, puisqu'on ne sait pas quand est ce qu'ils surviennent."
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La neuroscience à l'écoute de la petite voix intérieure…

Pour mieux la comprendre, des chercheurs ont tenté de trouver où se nichait cette petite voix dans notre tête. Des experts du Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon (Inserm) et du CHU de Grenoble ont ainsi mené une expérience en 2012 qui leur a permis de situer la zone du cerveau de cette voix intérieure. L'équipe de scientifiques a observé plusieurs volontaires atteints d’épilepsie qui, dans le cadre de leur suivi médical, vivent avec des électrodes implantées dans le cerveau - ce qui facilite l'obtention d'images précises de l’activité électrique cérébrale. Ils ont ainsi repéré dans un premier temps la zone du cerveau qui réagissait au son de voix extérieures (le cortex auditif), puis, ont demandé aux participants de lire silencieusement un texte. Résultat : la zone du cerveau sensible aux voix extérieures s’activait également au cours de la lecture silencieuse, signe que la voix intérieure était en train de s'exprimer. Qui plus est, les scientifiques ont remarqué que plus le lecteur était concentré (parce que le texte est difficile à lire, par exemple), plus la petite voix s’activait. 

D'autres chercheurs, dans un article publié en 2013 dans la revue Psychological Science, ont voulu comprendre pourquoi on entend cette voix intérieure, sans qu'elle ne soit vraiment audible. Selon l'hypothèse avancée par l'auteur de cette étude, Mark Scott, ce phénomène est lié à la décharge corollaire, cette copie d’un message du système nerveux transmise à d’autres parties du cerveau. Grâce à elle, nous n'entendons pas vraiment le son émis par notre voix lorsqu'on parle, mais une copie interne créée par le cerveau en même temps que le son émis. On évite ainsi de surcharger notre système auditif, afin qu'il puisse se concentrer sur les bruits extérieurs. Selon le chercheur canadien, cela fonctionnerait pareil pour la petite voix intérieure : le cerveau est capable de produire un message interne oralisé sans pour autant émettre un son. Ce serait "la décharge corollaire qui [fournirait] le contenu sensoriel de la parole intérieure", écrit le scientifique.

Mais dans certaines conditions, cette voix "déborde". C'est ce que vivent par exemple certaines personnes schizophrènes, lorsqu'elles entendent ces interventions verbales comme si celles-ci ne venaient pas de leur propre tête. Ou encore des personnes atteintes d'hallucinations auditives : le système de prédiction grâce auquel nous savons que nous sommes les auteurs de nos pensées verbales s'emballe et dysfonctionne. Aussi les travaux scientifiques sur les mystères de cette voix intérieure sont-ils également importants pour apaiser les symptômes de ces voix qui peuvent devenir envahissantes…