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Quand Carolyn Carlson secouait l’Opéra de Paris

Par
Carolyn Carlson
Carolyn Carlson
© Sipa - LIDO/SIPA

1974. En 1974, Carolyn Carlson est nommée “chorégraphe-étoile” à l’Opéra de Paris : un statut que l'administrateur Rolf Liebermann a spécialement créé pour elle. Retour en archives sur une arrivée mouvementée et la naissance d'un groupe de recherche qui bouscula la vie de l'Opéra.

Jusqu'au 25 septembre 2016, les chorégraphes américains sont à l'honneur à l'Opéra de Paris à travers une exposition mettant en lumière les échanges entre la danse française et américaine depuis 1947. La chorégraphe Carolyn Carlson, qui est actuellement en résidence au Théâtre National de Chaillot où elle présente cette semaine son spectacle Now, a été la première "chorégraphe-étoile" de l'Opéra de Paris. Retour en archives sur cette période 1974-1980 où elle a pris la direction du GRTOP, Groupe de Recherches Théâtrales de l'Opéra de Paris.

Fascination et révolution à l’Opéra de Paris

Une fascination d’abord. Celle de Rolf Liebermann pour la présence scénique de Carolyn Carlson lors de la représentation de Klydex à Hambourg en 1973. La chorégraphie est signée Alwin Nikolaïs. C’est à cette époque que Rolf Liebermann quitte l’Opéra de Hambourg pour prendre ses fonctions à l’Opéra de Paris. Dès son arrivée, il commande à Carolyn Carlson, une pièce en hommage à Edgar Varèse. Elle crée Density 21.5, un solo avec flûte, recréé en 2015.

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Sur l’invitation de Rolf Liebermann, elle se rend à l’Opéra de Paris où elle devient “chorégraphe-étoile”, un statut spécialement créé pour l’occasion. Elle prend la direction du GRTOP, Groupe de Recherches Théâtrales de l’Opéra de Paris. L'enjeu est d'ouvrir l'Opéra de Paris à de nouvelles formes de danse. Mais ce choix est vivement critiqué, et l'accueil réservé à Carolyn Carlson est éminemment hostile. Vouloir bousculer les traditions de l’Opéra de Paris n’est en effet pas sans risques. Thierry Delcourt dans son ouvrage Carolyn Carlson, de l’intime à l’universel, relate les mots de Rolf Liebermann dans Actes et Entractes :

“J’ai vu des vedettes de ce corps de ballet pleurer en regardant Carolyn danser Sablier prison. “A quoi bon travailler pendant quinze ans, gémissaient-ils, pour voir choisir “ça” comme étoile ? “Ça” ne désignait pas spécifiquement Carolyn Carlson, mais un ensemble : l’absence de pointe, les pieds nus, la décontraction, bref tout ce qui caractérise le Modern Ballet américain. Après avoir ingurgité Merce Cunningham, il allait donc leur falloir admettre Carolyn Carlson qui laisse bien loin derrière Maurice Béjart ! Du coup, ils m’accusèrent d’être un traître, de détourner leur héritage, de miner leur acquis.”

Pour faire face à cette hostilité, Carolyn Carlson demande à Rolf Liebermann la possibilité de s’entourer de danseurs choisis par ses soins.

La Rotonde de l'Opéra : recherche et créativité

Dans ces deux archives diffusées sur France Culture en juin 1976, dans l'émission La danse contemporaine, Anne-Marie Reynaud, Caroline Marcadé (danseuses), Barre Phillips (contrebassiste), John Davis (scénographe) et Carolyn Carlson racontent la vie de ce groupe de recherche en 1976.

Pour Carolyn Carlson, la question de l'interprète est fondamentale, et surtout la manière dont celui-ci vivra sa danse. Le choix des danseurs se fonde alors moins sur la technique que sur la singularité et le corps de chaque danseur.

Pour moi, la danse n'est pas visuelle, elle est intérieure. (Carolyn Carlson)

Le bouche à oreille faisant son effet, la Rotonde de l’Opéra de Paris devient progressivement un lieu de formation pour les danseurs qui souhaitent s’émanciper des formes classiques. Héritière de la tradition d’Alwin Nikolaïs, dont elle a suivi l’enseignement à New York, elle place l'improvisation au cœur de ce processus du création :

L'improvisation "n'est jamais complètement libre, mais sur codes, dans le mesure où l'on pourrait rapprocher ça de l'écriture du free jazz. On a des variations, et à partir de ces variations, on a des possibilités : pas de changer la structure, mais d'en changer le déroulement." (Anne-Marie Reynaud)

La Rotonde est aussi le lieu des compagnonnages artistiques, dans la complémentarité des créativités de chacun. Danse, poésie, musique, l'écriture est collective et chacun libre de proposer des séquences pour les spectacles. Le montage du spectacle intervient dans les derniers jours.

La pièce est créée, quand le rideau tombe le jour de la première. Avant on ne sait pas ce qu'il va se passer. (Anne-Marie Reynaud)

C'est ainsi qu'Anne-Marie Reynaud dans cette archive de 1976 raconte comment, pour le spectacle Les fous d’or, cinq versions différentes ont été proposées le jour précédent le spectacle, la version finale ayant été adoptée deux heures avant le début du spectacle au Théâtre de la Ville. De Sablier prison (1974) à The architects (1980), de Paris à Avignon, les spectacles du GRTOP n'ont cessé de bousculer les lignes classiques de l'Opéra de Paris.

Zone d’expérimentation, la Rotonde de l’Opéra de Paris devient le lieu des possibles en perpétuel mouvement. “Rien n’est permanent, sauf le changement”, dira Carolyn Carlson au micro de Jacqueline Diverrès le 04 novembre 1975.

Carolyn Carlson et le GRTOP : Anne-Marie Reynaud et Caroline Marcadé (24 juin 1976)

18 min

Durée : 18'59

Carolyn Carlson et le GRTOP : Barre Phillips, John Davis et Carolyn Carlson (28 juin 1976)

22 min

Durée : 22'18

L'aventure du GRTOP prend fin en 1980. S'ouvre pour Carolyn Carlson une nouvelle page. Elle part pour Venise, où elle créera en 1983 l'un de ses plus célèbres solo : Blue Lady.

Pour aller plus loin :