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Quand Demy rêvait Bardot et Hepburn en "Demoiselles de Rochefort"

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Catherine Deneuve et et Françoise Dorléac dans "Les Demoiselles de Rochefort", de Jacques Demy.
Catherine Deneuve et et Françoise Dorléac dans "Les Demoiselles de Rochefort", de Jacques Demy.

En 1965, après le succès des "Parapluies de Cherbourg", Jacques Demy, fasciné par les comédies musicales américaines, décide de faire la sienne, à la sauce française : ce sera le film "Les Demoiselles de Rochefort", sorti en salle il y a tout juste 50 ans. Réécoutez Jacques Demy raconter son oeuvre.

Nous sommes deux sœurs jumelles, nées sous le signe des gémeaux”, chantaient en choeur Catherine Deneuve et et Françoise Dorléac, en 1967, dans “Les Demoiselles de Rochefort”. Cinquante ans plus tard, les paroles de cette comédie musicale française à l’américaine semblent toujours aussi entraînantes. L’occasion de réécouter Jacques Demy nous parler de sa comédie musicale grâce aux archives de France Cuture.

En 1964, après les succès successifs de “Lola” puis des “Parapluies de Cherbourg”, Jacques Demy a enfin les moyens de produire une véritable comédie musicale : il a à sa disposition six millions de nouveaux francs, un budget assez conséquent, même s’il est cinq fois moindre que celui d’une production hollywoodienne. Il peut donc enfin créer le film dont il rêvait depuis son enfance, comme il le racontait en janvier 1965 dans l’émission Cinéma Vérité au micro de Jacqueline Adler : “Dans la ville où je suis né, qui est Nantes, j’allais, pendant la guerre, alors que j’avais 8 ou 9 ans, au théâtre municipal. Et au théâtre municipal on donnait des opérettes la plupart du temps très mal montées, mal chantées, mal dansées et mal décorées. Mais enfin c’est la province, ça a un côté patronage comme ça qui me fascinait quand j’avais 8 ou 9 ans. Et puis, plus tard, j’ai fait mes études et j’ai voulu faire du cinéma. Et j’ai découvert les comédies musicales américaines ensuite, et j’ai repensé que, dans mon enfance, c’était ça que j’aimais vraiment. Je redécouvrais quelque chose qui m’avait fasciné autrefois et que je viens de redécouvrir dans une forme tout à fait aboutie dans les théâtres de Broadway. Ce que j’aimais dans mon enfance, mais en bien !

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“La Comédie musicale est un genre plus précis, dans la mesure où il y a toujours une certaine partie de ballet, de chorégraphie, de danse plus ou moins variée et de chanson, de la vraie chanson, plus classique. Donc une série de numéros qui n’existaient pas dans “Les Parapluies de Cherbourg”. Je prépare maintenant une comédie musicale, qui est plus dans la tradition classique de la comédie musicale, ou ce qu'était autrefois l’opérette française, qui est devenue le music hall américain. Mais je pense avec une forme nouvelle, parce qu’il n’est pas intéressant pour moi de faire une comédie musicale américaine [...] je cherche quelque chose de différent. “ Jacques Demy

A l’époque, Jacques Demy envisageait deux toutes autres actrices pour mener sa comédie musicale, à savoir Brigitte Bardot et Audrey Hepburn : “C’est un film qui est fait sur deux filles et je connais bien Bardot qui m’avait dit : j’aimerais bien faire une comédie musicale avec toi, ça me plairait beaucoup. Il y a longtemps qu’il en est question. Je lui ai proposé ce film, elle a accepté, mais comme partenaire je voudrais Audrey Hepburn, mais je n’ai encore pas de réponse, je ne sais pas si elle aimera l’histoire, si elle acceptera. [...] Peut-être, d’ailleurs, je n’aurai ni l’une ni l’autre. Pour moi ça n’est pas important, l’important c’est de faire le film que je souhaite faire.

Cinéma Vérité (1965) : Jacques Demy prépare son prochain film

9 min

Jacques Demy (à droite) avec les acteurs Catherine Deneuve et Jacques Perrin, à la première de "Peau d'Âne", en 1970.
Jacques Demy (à droite) avec les acteurs Catherine Deneuve et Jacques Perrin, à la première de "Peau d'Âne", en 1970.
© AFP

Jacques Démy s’était refusé à tout commentaire sur la nature du scénario du film, alors encore à l’état d’ébauche : “Il m’est difficile de raconter l’histoire si je tourne au mois de mai 66 et que le film sorte au mois de février 67 donc, puisqu’il faut cette marge-là. Si je vous racontais déjà l’histoire, ça perd un peu de son intérêt”, assurait-il.

"La comédie musicale réunit tellement d'arts différents"

Le réalisateur avait cependant vu juste : “Les Demoiselles de Rochefort” sort en mars 1967. Le film respecte la vision “réaliste” de l’esthétique Nouvelle Vague, d'autant que Jacques Demy fait le choix de tourner dans une véritable ville, sans décors factices. Rochefort, ville militaire, offre au réalisateur une géographie carrée, géométrique, où il peut réaliser une comédie musicale à l’américaine, mais à sa façon : “J’ai osé parce que j’aime [la comédie musicale], profondément, racontait Jacques Demy en 1967 dans Cinéma Vérité. J’étais guidé par un sentiment d’amour envers ce genre-là, qui est un genre baroque, qui réunit tellement d’arts différents : littérature, peinture, chorégraphie, musique… C’est évidemment difficile à manier. C’est très très dur. Comparé aux américains nous n’avons pas les mêmes moyens, c’est vrai. Encore que là j’ai eu beaucoup de chance pour faire le film et je dois dire que les américains qui l’ont vu à présent ont été très très emballés et n’ont pas souffert de la différence, mais au contraire ont été heureux de trouver un esprit français qui les étonnent.

La comédie rencontre un grand succès, aussi bien en France qu’à l’étranger, d’autant qu’elle a été tournée directement en anglais et français.

“Peut-être que l’on peut faire une comédie musicale sérieuse, je l’avais essayé avec "Les Parapluies de Cherbourg", mais le sentiment en est complètement différent. Or je voudrais qu’on accepte cette légèreté mais qu’on ne la prenne pas à la légère." Jacques Demy

Cinéma Vérité (1967) : Jacques Demy à propos des "Demoiselles de Rochefort

11 min

Perçu comme un film joyeux et léger, "Les Demoiselles de Rochefort" avait pourtant, aux yeux de Jacques Demy lui-même, un fond plus sombre. Alors qu'il était l'invité de l'émission Surpris par la nuit en 2009, le réalisateur Paul Vecchiali racontait son désarroi quand, à la sortie de la première des "Demoiselles de Rochefort", Jean Marais était allé dire à Jacques Demy que sa comédie musicale l'avait rendu heureux : "Moi j'étais bouleversé par le film, je ne le voyais pas du tout comme quelque chose qui reflétait le bonheur mais plutôt le désarroi, voire la désespérance. Alors Jacques m'a vu partir, il m'a appelé et m'a dit 'Qu'est-ce qu'il y a ? Tu n'as pas aimé ?'. J'ai dit 'Si si, j'ai adoré, mais je suis embêté, parce que je trouve le film plus désespérant que joyeux.' [...] Alors il m'a dit 'Je vais te rassurer, dans la première version, Jacques Perrin était écrasé par le camion des forains.' [...] Je l'ai ressentie comme implicite moi cette fin."

"On peut parler de mélancolie, mais moi je pense que [Jacques Demy] flirte avec le mélodrame et, avec beaucoup d'adresse, il l'évite. [...] Je crois que s'il y a mélancolie, elle est ponctuelle, elle est intégrée au tournage du film, mais pas dans l'esprit de Jacques, je ne le sens pas comme ça. Il a trop d'humour, trop d'ironie, trop d'auto-dérision, et de ce fait je ne pense pas que la mélancolie puisse prendre le pas là-dessus." Paul Vecchiali