Quand Jean Piat jouait "L'Ecole des femmes" avec Audrey Hepburn

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Quand Jean Piat jouait "L'Ecole des femmes" avec Audrey Hepburn

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Jean Piat dans une scène de la pièce "Amphitryon 38" de Jean Giraudoux en 1983
Jean Piat dans une scène de la pièce "Amphitryon 38" de Jean Giraudoux en 1983
© AFP - JEAN CLAUDE PIERDET / INA

Disparition. Connu du grand public pour son rôle de Robert d'Artois dans le feuilleton télévisé "Les Rois Maudits", le comédien Jean Piat est mort mardi à l'âge de 98 ans. Acteur de théâtre, interprète infatigable de Cyrano, il avait également donné sa voix à Gandalf dans "Le Seigneur des Anneaux".

Aucun triomphe, aucun échec n’assure ou ne provoque le suivant. Les succès succèdent aux échecs et les échecs succèdent aux succès pour nous comme pour tout le monde. Cela porte un très beau nom, ça s’appelle la vie”, écrivait Jean Piat en 1980 dans son livre Les Plumes des paons. Le comédien, reconnaissable au timbre de sa voix profond et posé, était pourtant plus abonné aux succès qu’aux échecs. Homme de théâtre et d’écran, Jean Piat est mort dans la soirée du mardi 18 septembre à l’âge de 94 ans. 

Né en 1924 à Lannoy dans le Nord, dans une famille modeste et catholique, Jean Piat se découvre un intérêt pour le théâtre au cours de son adolescence. Il prend des cours de comédie, avec la complicité de sa mère, avant d’être admis, après ses études, au Conservatoire national d’art dramatique.

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Invité dès 1962 dans l’émission Les Premiers Pas, sur les ondes de la RTF, Jean Piat racontait alors son enfance, son indiscipline et son premier rôle :  

Sitôt ma “philo” terminée, j’ai eu l’occasion d’une audition. [...] J’ai dû passer une Fable de la Fontaine à un monsieur, c’était pour partir en Allemagne. Vraiment c’est le hasard. Je ne me suis pas réveillé un jour à 14 ans avec 40 de fièvre en me disant 'je vais faire du théâtre'. C’est un peu le hasard, et mon goût plus ou moins inconscient ou subconscient qui m’y a entraîné. Cette audition a été satisfaisante. Grâce aux dieux, comme on dit dans les textes classiques, je n’ai pas pu partir dans cette tournée en Allemagne car les événements qui dirigent les hommes sont intervenus. Et la tournée n’a pas eu lieu car les bombardements étaient tels qu’il n’était plus conscient d’aller faire un tour en Allemagne. [...] Dans l’innocence et la candeur de mes 19 ans, je partais avec un contrat magnifique d’ailleurs, je gagnais 4 fois plus que mon père qui était chef du personnel d’une usine de 3 000 personnes à cette époque-là, ça l’avait beaucoup impressionné. Il n’a jamais été question qu’il m’interdise de faire du théâtre, puisque je lui apportais un tel contrat !  

Jean Piat (Les Premiers Pas, 10/04/1962)

22 min

Quand Jean Piat donnait la réplique à Audrey Hepburn

Dès 1947, Jean Piat entre à la Comédie-Française, où il incarne plus de 60 rôles, notamment des classiques de Molière, avant de la quitter en 1972. Il est ainsi tour à tour Alceste dans Le Misanthrope, Figaro dans Le Barbier de Séville ou encore Cyrano de Bergerac, qu’il interprète près de 400 fois. Il donne également la réplique à Audrey Hepburn, dans un dialogue amoureux de la pièce L'Ecole des femmes de Molière, comme on pouvait l’entendre sur les ondes de la RTF en 1963 :

Audrey Hepburn et Jean Piat (Performances, 10/03/1963)

2 min

Jean Piat ne se contentait pas de donner vie aux textes de grands auteurs, il écrivait aussi ses propres romans. En février 1980, il était ainsi venu se confier au micro Françoise Favier, dans l’émission Le Texte et la marge, à l’occasion de la sortie de son livre Les Plumes des paons

On ne sait rien parce qu’une pièce qu’on aborde, que ce soit une pièce pour le théâtre, une série pour la télévision ou un film pour le cinéma, les choses que vous avez pu faire avant ne vous apporteront rien. Le rôle est nouveau, par conséquent les sentiments à exprimer sont nouveaux, l’action à déterminer est nouvelle. C’est un peu comme une voiture qu’on conduit pour la première fois, si vous avez l’habitude d’une 2 CV et que brusquement on vous mette une voiture américaine ou sur une Formule 1, oui, vous savez conduire, bien sûr, mais vous ne savez pas diriger cette voiture. C’est là où je me heurterai sans doute à d’autres définitions : tant qu’il n’y a pas identification et identité totale, et osmose totale entre le personnage et l’acteur, pour moi il n’y a pas de jeu. Je suis rigoureusement contre cette fameuse distanciation qu’on prône à l’heure actuelle. Car je trouve que les gens reçoivent un battement au cœur qu’on parle du chômage, de la condition sociale, de la conviction humaine ou de la bombe atomique. C’est quand même avec le cœur qu’on exprime des choses. Donc s’il n’y a pas identité et identification entre le personnage et l’acteur on perd son temps, on ne parle pas aux gens. 

Jean Piat (Le Texte et la marge, 15/02/1980)

14 min

Robert d'Artois dans "Les Rois Maudits"

En parallèle à ses rôles au théâtre, Jean Piat joue également au cinéma, où il incarne une quinzaine de rôles, en commençant par Rouletabille, dès 1947. C’est sur le petit écran, cependant, que Jean Piat se fait connaître du grand public, dans la série Les Rois Maudits, dans le rôle de Robert d’Artois. 

A partir des années 90, il se consacre beaucoup au doublage, auquel il s’était déjà essayé en faisant la voix de Peter O’Toole dans Lawrence d’Arabie (1962) et Lord Jim (1965). Il avait notamment interprété des personnages de films Disney, comme Scar dans Le Roi lion ou Frolo dans Le Bossu de Notre-Dame. Mais son rôle le plus connu en tant que comédien de doublage restera certainement celui de Ian McKellen, pour le personnage de Gandalf dans les trilogies du Seigneur des Anneaux et Le Hobbit, signées Peter Jackson.  

Il était venu plusieurs fois sur France Culture pour interpréter des fictions. Reconnu pour son immense apport culturel au monde du théâtre, il avait été officier de l’ordre des Arts et des Lettres.

%C3%A0%20r%C3%A9%C3%A9couter : Jean%20Piat%20interpr%C3%A8te%20Sacha%20Guitry%20en%201969

En 2017, il était remonté une dernière fois sur les planches pour jouer Love Letters, de A. R. Gurney. Invité d'Europe 1, il avait alors soulevé l'idée qu'il s'agissait de son dernier rôle : 

Je vais jouer celui-là et l'on verra ce que ça donne. Je pense que c'est peut-être la dernière pièce que je joue. Je ne suis sûr de rien. Je ne suis pas sûr de l'heure de ma mort donc par conséquent je ne suis sûr de rien. Je ne pense pas au prochain rôle, je pense au cimetière. [...] Vous savez, la mort ce n'est pas triste, c'est une logique, on naît, on vit, on meurt, c'est aussi simple que ça. On ferme le rideau de fer.