Quand Judith Shklar dénonçait le "moralisateur cruel"

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Quand Judith Shklar dénonçait le "moralisateur cruel"

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Le Tribunal de l'Inquisition, (1808-1812), peint par Francisco Goya
Le Tribunal de l'Inquisition, (1808-1812), peint par Francisco Goya
© Getty - Fine Art Images/Heritage Images

Le Tour du monde des idées. Qu'est-ce qui distingue le simple Tartuffe du "cruel moralisateur" ? C'est que nous apprend la philosophe américaine Judith Shklar, disparue en pleine euphorie post-guerre froide. Son scepticisme et sa prudence nous la font redécouvrir aujourd'hui.

Je vous le disais, la semaine dernière : on assiste au grand retour de Judith Shklar. Cette philosophe américaine, qui fut reconnue de son vivant (elle avait été élue présidente de l’American Political Science Association), a connu le purgatoire des penseurs après sa disparition, en 1992. Dès son Après l’utopie (1957), elle avait analysé certaines réactions intellectuelles nées des désillusions des promesses des Lumières : "fatalisme chrétien", "romantisme de la défaite" des existentialistes… pour conclure sur une apologie du scepticisme de Montaigne. 

Judith Shklar sort du purgatoire des philosophes

Dans le monde occidental, la période euphorique qui suivit la disparition de l’Union soviétique s'avéra peu propice à son "libéralisme de la peur".  A l’époque du triomphe américain, il paraissait manquer d'ambition, retarder sur l'histoire. Ses appels à la prudence, ses avertissements envers la tendance spontanée des pouvoirs à terroriser les gens semblaient dater d’une période révolue. 

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Mais le monde a beaucoup changé en trois décennies. Personne ne croit plus en l’extension nécessaire et indéfinie à travers le monde de la démocratie libérale en tant que "fin de l’histoire", telle que la prophétisait Fukuyama. Les crises – financière, épidémiologique, climatique, politique… - se succèdent. Les démocraties qu’on croyait les plus solidement établies succombent à des formules populistes déconcertantes. Du coup, Judith Shklar sort du purgatoire. 

Ont été récemment éditées une série d’études sur la pensée politique de Judith Shklar, sous la direction de Samantha Ashenden et Andreas Hess. Allyn Fives, qui enseigne l’éthique à l’université de Galway en Irlande, publiera en novembre une étude intitulée " Judith Shklar and the Liberalism of Fear" Et le grand spécialiste allemand du populisme publie, ces jours-ci et en français, un ouvrage intitulé La peur ou la Liberté. Quelle politique face au populisme ? consacré à Judith Shklar. 

Le Malheur des uns
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Au-delà de la simple tartufferie, la jouissance de l'humiliation au nom de la cause juste

Sur le site Aeon, on trouve également un article passionnant d’un professeur de philosophie morale basé essentiellement à l’université de Lund en Suède, Paul Russell. Intitulé " Le vice habillé en vertu", il se place sous le signe du "libéralisme de la peur" de Shklar. Il y discute plusieurs exemples de "mésusage de la moralité", observés très concrètement : professeurs célèbres qui font des tournées de conférences bien rémunérées pour s’en aller prêcher la frugalité et l’égalitarisme ; prêcheurs évangélistes retrouvés en compagnie de jeunes prostitués dans des motels d’aéroport… Tous ces comportements, il les baptise "moralisme". Non seulement, ils témoignent d’une discordance entre les idéaux proclamés et le comportement de leurs auteurs, mais ils sont le fait de personnes désireuses, avant tout, de se mettre personnellement en valeur et d’améliorer leur "standing moral"

Mais – et c’est là que Judith Shklar est sollicitée – au-delà de la tartufferie pure et simple du moralisateur hypocrite, il existe un type de "moralisateur cruel". Celui-ci, comme l’avait bien montré la philosophe américaine, cherche à exercer son pouvoir sur autrui, en se présentant lui-même comme moralement supérieur et en infligeant humiliations et souffrances à ses victimes. Et Paul Russell rappelle les "procès-spectacles" mis en scène par les régimes communistes, les séances d’humiliation et de torture publiques de la Révolution culturelle maoïste. 

Ce sont, bien sûr, des cas extrêmes puisqu’ils étaient, le plus souvent, le prétexte à une mise à mort physique. Mais de nos jours, comment qualifier le sort réservé à certains professeurs soumis, sur certains campus, aux extrémistes du "politiquement correct" ? 

Répliques
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Innocents et coupables, victimes et oppresseurs, exploités et exploiteurs...

"Intoxiqués par leur sentiment de supériorité morale", une nouvelle génération de "moralisateurs cruels" a trouvé dans l’idéologie des prétextes à l’expression de leur sadisme. Autrefois, c’étaient les religions qui inspiraient leur vision du monde manichéenne aux inquisiteurs. Au nom de la "purification", d’un monde délivré du péché, ils accablaient leurs victimes de leur mépris vengeur. Aujourd’hui, ce sont "des mouvements politiques et des idéologies fondés sur un évangile d’amour et de justice" qui inspirent des "pratiques et des politiques draconiennes, autoritaires et dogmatiques". Dans leur "vision du monde manichéenne, ils divisent la communauté morale en bien et mal, innocents et coupables, victimes et oppresseurs, exploités et exploiteurs, amis et ennemis, saints et pêcheurs". Ils s’autorisent la cruauté envers les seconds, dans la mesure où ils sont persuadés et de l’absolue justesse de leur cause et de leur propre supériorité morale. 

Mais il s’agit bien de la même jouissance éprouvée à humilier et à mortifier autrui, à inspirer le genre de peur qui renforce un pouvoir recherché sur autrui. 

Il y a deux façons, selon cet universitaire, de mettre en échec ces stratégies dévastatrices. La première, c’est celle illustrée par Goya dans les Désastres de la guerre. Montrer la réalité et inviter le spectateur à s’identifier avec les victimes. La seconde, c’est celle de Molière et de Voltaire : ridiculiser les Tartuffes en montrant leur vrai visage. Faire comprendre comment "la moralité peut être l’occasion et l’instrument des formes les plus sévères d’immoralité."