Quand Kundera devenait un monument malgré lui : en 1968, la fabrication d'un témoin idéal

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Quand Kundera devenait un monument malgré lui : en 1968, la fabrication d'un témoin idéal

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Le 28 août 1968, dans les rues de Prague, voilà déjà huit jours que les troupes du Pacte de Varsovie occupent la capitale tchécoslovaque pour réprimé les velléités libérales du Printemps de Prague.
Le 28 août 1968, dans les rues de Prague, voilà déjà huit jours que les troupes du Pacte de Varsovie occupent la capitale tchécoslovaque pour réprimé les velléités libérales du Printemps de Prague.
© Corbis - Hulton Archive

Derrière la réception de Milan Kundera dans le souffle d'indignation face à la répression du Printemps de Prague, on trouve le travail acharné d'un passeur, proche de nombreux artistes de l'Est qu'il fera connaître à l'Ouest malgré la Guerre froide : Antonin Liehm, qui vient de mourir.

Le paradoxe Kundera est plutôt bien connu : un auteur de renommée internationale, parmi les plus lus au monde, 17 livres, près de cinquante traductions et une statue qui le précède et parfois l'encombre alors que lui ne rêve que de s’effacer et refuse notoirement les interviews depuis 1985 ; un écrivain qui se défie vigoureusement de la catégorie des “artistes engagés” et que, pourtant, on n’a jamais vraiment cessé d’honorer en intellectuel dissident depuis son arrivée en France, en 1975. Devenu Français, il attendra 90 ans et l’année 2019 pour recouvrer sa nationalité tchèque, mais vit toujours à Paris.

On connaît sans doute moins de quoi se trame l’histoire de son arrivée chez Gallimard, et surtout à qui on doit d’avoir ainsi révélé à l’Ouest cet écrivain qui peut-être n’en demandait pas tant. Si à la faveur d’un effet boule de neige et de quelques jeux du coude dans le champ intellectuel français, Milan Kundera sera rapidement investi comme la figure de la dissidence tchécoslovaque, c’est grâce à Antonin Liehm, son compatriote et son ami. Liehm, qui vient de mourir le 4 décembre 2020 à 96 ans, restera comme un formidable passeur : éternellement en transit entre l’Est et l’Ouest du temps du Rideau de fer, fin connaisseur du monde des arts et des lettres d’Europe centrale dont, critique de cinéma depuis les années 60, il était devenu l’un des meilleurs diplomates, Liehm incarnait l’Europe des rhizomes intellectuels et des idées transnationales. Journaliste, il avait fondé la revue trimestrielle Lettre internationale en 1984, qu’il animera jusqu’en 1993. 

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Vendue chez le marchand de journaux pour toucher plus large, la revue fondée avec Paul Noirot tirait à 18 000 exemplaires en France mais avait la singularité de diffuser en même temps dans d’autres langues sous d’autres latitudes. Conservée à l’IMEC, en Normandie, sous la forme de quatre boîtes d’archives, la Lettre affiche une collection de sommaires parfaitement à l’image du monde d’Antonin Liehm et de son carnet d’adresses : éclectique et varié mais surtout, international. On y découvre ainsi des textes de Philip Roth, Italo Calvino et Amoz Oz, Jorge Semprun et Max Frisch, Alain Finkielkraut et Fernando Pessoa, André Gorz ou Edgar Morin, rencontré tout jeune à Long Island quand Liehm s’exilera aux Etats-Unis après le Printemps de Prague, en 1968. On y trouve aussi l’écrivain Umberto Eco ou l’historien britannique Eric Hobsbawn, que la Lettre sera parmi les premières à publier en français. Numéro après numéro, on y retrouve aussi les noms de Vaclav Havel et Milan Kundera, et de nombreux autres, aujourd’hui beaucoup plus méconnus, qui partagent avec eux d’être nés, entre la Première et la Seconde guerre mondiale, dans un tout petit pays d’Europe centrale tout neuf qu’ils seront nombreux à fuir.

Traduire Sartre et Aragon : un passeport

Réunis sous un même titre, et publiés dans des pays différents, tous ces noms tiennent ensemble quelque chose de l’esprit d’une époque, celle des années 80 dans un petit monde passe-murailles. Mais, plus encore, une idée de l’Europe qui se déploierait d’Est en Ouest. C’est précisément à cela qu’on peut résumer la vie in-résumable d’Antonin Liehm, qui fut longtemps journaliste, un peu diplomate, et surtout critique de cinéma. Mais qui, fils d’une famille bourgeoise et francophile, avait commencé comme traducteur pour faire voyager le théâtre de Jean-Paul Sartre jusqu’à Prague. C’est à lui qu’on avait confié la tâche, après une première traduction réussie du roman de Louis Aragon au titre parfaitement taillé pour l’import-export es lettres en 1953 : Les Communistes.

Comme la découverte par le public tchèque d’un petit écheveau d’écrivains français, compagnons de route du Parti communiste français, le voyage en sens inverse que fera, parmi d’autres, Milan Kundera, doit beaucoup à la conjoncture - outre la ténacité et l’engagement personnels d’Antonin Liehm, l’homme des deux rives. Quand Liehm arrive à Paris en 1968, le roman de Kundera _La Plaisanteri_e, a paru l’année précédente à Prague, dans son édition d’origine tchèque. Les deux hommes sont intimes, ils gravitent dans le même cercle d’intellectuels tchèques qui sont encore au pays, alors que d’autres écrivains ont déjà choisi l’exil. Ils sont aussi de ceux qui tentent un coup de force en 1967, quand ils décident un jour de Congrès des écrivains tchécoslovaques, de défier le retour de l’ordre néo-stalinien qui bientôt fera vaciller “le socialisme à visage humain” et l’ouverture portée par Dubcek. Nous sommes un an avant le Printemps de Prague, l’arrivée des chars russes dans la capitale tchèque et le pilonnage des forces alliées du Pacte de Varsovie, et la bande de Liehm rédige ce qu’il se remémorait comme des discours “testaments”, sur France culture en 1988, dans une archive passionnante où vous pourrez l'entendre à partir de la 11e minute :

Les années 60
59 min

Un an plus tard, Liehm a traversé le Rideau de fer et posé ses valises à Paris, mais Kundera est resté sur place. Dans ses bagages, La Plaisanterie, qui pourtant n’avait pas suscité d’intérêt du côté de Saint-Germain-des-Prés après sa sortie : Kundera racontera lui-même, plus tard, que Gallimard en avait confié la lecture à une lectrice tchèque installée à Paris qui l’avait trouvé nul. Opiniâtre, Antonin Liehm remet le couvert, et confie le manuscrit, traduit, à Louis Aragon. Nous sommes en août 1968, et ce mois-là justement, Prague est dans toutes les têtes - même à Paris : dans la nuit du 20 au 21 août, 400 000 soldats, plus de six mille chars et un millier d’avions se chargent de rappeler au peuple tchèque comment rentrer dans le rang. En France, cette répression de 1968 agira comme la déflagration que n’avait pas été 1956 et la répression à Budapest. Cette fois, Aragon évoque “un Biafra de l’esprit”, de nombreux autres claquent la porte du parti. Les esprits sont prêts, et la configuration assez idéale, finalement, pour qu’on prête une oreille plus attentive que jamais aux écrivains tchèques. 

Aragon ne lit pas le manuscrit de La Plaisanterie, mais il le transmet à Claude Gallimard, qui suit de près le monde des lettres à Prague, et dont Kundera dira bien des années plus tard, qu’il fut l’un des très rares éditeurs français à poursuivre les voyages sur place pour maintenir les liens avec les auteurs à l’Est. L’été 1968 n’est pas fini que Claude Gallimard décide aussitôt de publier ce roman, qui sort dans la foulée. En France, comme dans de nombreux autres pays, c’est le livre idéal du moment, que certains font même résonner avec mai 68 au souffle encore tiède, et dont la publication a tout d’une main tendue aux auteurs menacés de l’autre côté du Mur. 

Du "Biafra de l'esprit" à la consécration

Louis Aragon, qui occupe alors une position tout à fait centrale dans le monde des lettres à Paris, signe la préface de l’édition française de La Plaisanterie : un symbole est né. Quitte à faire de Milan Kundera le héros de la résistance à l’oppression qu’il n’aurait jamais voulu camper ? Il y a bien une part de malentendu dans l’histoire de ce phénomène d’édition construit à la faveur de l’événement. Car très vite, l’auteur qui vit encore sur place est réputé un témoin de premier choix. Ce statut sera renforcé par un autre livre, qui paraît en janvier 1970 et porte encore l’empreinte de Antonin Liehm : Trois générations. Sous-titre : "Entretiens sur le phénomène culturel tchécoslovaque". Publié chez Gallimard et réunis par Liehm, ces textes sont présentés par la maison d’édition parisienne ainsi :

On sait le rôle fondamental que jouent, à l'Est, à côté des économistes, les intellectuels et les écrivains pour la construction d'un "socialisme à visage humain". Poètes, romanciers, journalistes, philosophes, hommes de théâtre, dont plusieurs noms sont bien connus, comme Karel Kosik, Milan Kundera et Eduard Goldstücker : c'est l'autoportrait de ceux qui préparèrent le "printemps de Prague" que nous présente Antonin Liehm à travers ces treize entretiens dont le premier eut lieu en 1966 et le dernier en mai 1968.

Trois générations se rencontrent ici : les uns arrivaient à l'âge d'homme au moment de Munich, d'autres sont nés "sous Staline", les plus jeunes sont enfants du XXe Congrès. Et chacun s'interroge sur tous ceux qui, en Tchécoslovaquie comme dans le reste du monde, ont aujourd'hui vingt ans.

Cette fois, ce n’est pas Aragon mais Sartre à qui Gallimard confie la préface. Le texte restera : c’est Le socialisme qui venait du froid et des extraits demeurés célèbres comme :

Ces voix tchèques et slovaques, gerbes de souffles coupés, encore chaudes et vives, démenties, irréfutées, on ne les entend pas sans malaise.

Ou encore :

On est tenté de les comparer aux lumières qui nous viennent d'étoiles mortes, d'autant qu'elles ont été, avant que le pays fût replongé dans le silence, porteuses d'un message qui ne s'adressait pas à nous. Pourtant, c'est aujourd'hui qu'il nous faut les entendre ; je tente d'expliquer ici pourquoi elles nous concernent.

En œuvrant pour la publication de ce recueil, Antonin Liehm a produit non seulement une trace mémorielle importante, qui permet de documenter l’époque, et de donner une voix à ces auteurs à la place si singulière, dans une moment charnière de la Guerre froide. Mais il a aussi produit du symbole, et scellé pour de bon une stature de témoin désormais chevillée au corps de ces romanciers - et d’ailleurs, la collection dans laquelle Gallimard publie Trois générations s’appelle “Témoins”.  Dans son introduction à Trois générations, celui qui sera titularisé sur le tard comme enseignant à l'EHESS à Paris écrivait par exemple :

Comment s’est-il fait que les intellectuels tchécoslovaques, notamment les artistes, ou pour parler plus globalement, la culture en général, ont joué dans les années soixante de notre siècle un tel rôle dans l’évolution d’un pays socialiste européen ?

Et puis aussi :

Une culture digne de ce nom se contente de porter témoignage, le témoignage subjectif de l’homme sur ce qui a existé.

Cinq ans plus tard et sur les conseils de son éditeur Claude Gallimard qui continue de l’éditer entretemps, Mila Kundera débarquait à Rennes, où il enseignera à l’université, et vivra une vie discrète. Dix ans plus tard encore, il prenait une décision radicale pour celui qu’on s’échinait à présenter comme un témoin impeccable, porte-parole de l’anti-communisme que tout le monde guettait. Un geste d’autant plus spectaculaire qu’il campait justement la figure du persécuté idéal après s’être vu déchu de sa nationalité tchécoslovaque en 1979 : ne plus jamais prendre la parole publiquement.