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Quand Kundera entre à la Pléiade : "Nous voulions nous adresser au lecteur cultivé de bonne volonté"

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Milan Kundera en 2010.
Milan Kundera en 2010.
© Sipa - Duclos

Entretien. François Ricard avait porté le Pléiade Kundera publié en 2011. Il raconte les années de travail d'édition des deux tomes et le long compagnonnage avec Milan Kundera qui a précédé la consécration.

Quand Milan Kundera a fait son entrée à la Bibliothèque de la Pléiade, en 2011, il n'en sera pas stricto senso le premier étranger à jouir de la consécration de son vivant. C'est Mario Vargas Llosa, entré à la Pléiade le 24 mars 2016, qui restera pour l'histoire le premier écrivain étranger à intégrer la collection prestigieuse de son vivant. François Mitterrand avait en effet naturalisé l’auteur tchèque peu après son élection à l'Elysée, le 1er juillet 1981 :

Entretien avec François Ricard, critique littéraire et professeur de littérature au Québec, qui s’était chargé du travail éditorial pour ce Pléiade numéro 567 paru en deux tomes le 24 mars 2011 sous le titre “Oeuvre - édition définitive”. Il raconte un long compagnonnage avec Milan Kundera et son souhait d'éditer "une édition de lecture, et pas une édition critique".

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On parle souvent de “consécration” pour un universitaire chargé par Gallimard de l’édition d’un volume à la Bibliothèque de la Pléiade. Mais dans votre cas, la bonne nouvelle n’est pas venue d’un coup de fil d’Antoine Gallimard…

François Ricard : J’ai une histoire de compagnonnage de longue date avec Milan Kundera. Je l’ai connu à la fin des années 70, alors qu’il a achevé sa rupture avec le gouvernement tchèque, et est venu au Québec dans le cadre d’une rencontre internationale d’écrivains. Par la suite, je lui ai consacré des articles et il m’a dit avoir été sensible au fait que je le présentais d’abord comme un écrivain, et non comme un dissident. En bon provincial que je suis, je me bornais à le traiter simplement en romancier. Ca lui a plu, et il m’a raconté que c’était la première fois. Il m’a ensuite confié les postfaces de ses romans publiés chez Folio. J’ai longuement hésité car il me demandait de faire toutes les postfaces. Puis j’ai accepté.

Comment s'impose l’idée d’un volume Kundera à la Bibliothèque de la Pléiade ?

F.R. : Je dirais que c’est une idée d’Antoine Gallimard et, à l’époque, Teresa Cremisi. A ma connaissance, Milan Kundera n’avait jamais émis un tel souhait. Kundera a beaucoup hésité, en a parlé pendant quelques années, puis vers 2008, la chose s’est mise en marche. Entre temps, nous avions continué à nous voir, rarement, mais en restant proches. Le fait que j’y sois associé n’était pas une surprise puisque j’en avais beaucoup parlé avec Kundera quant il réfléchissait, et ça n’était pas davantage une question pour Gallimard.

Les auteurs publiés de leur vivant dans cette collection sont rares, mais ce Pléiade n°567 est aussi connu parce qu’il se distingue des autres volumes publiés depuis vingt ou trente ans, qui ont souvent un appareil critique autrement plus dense…

F.R. : Tout au long de la réflexion de Kundera, nous étions au clair : si cela se faisait, nous ne voulions pas faire une édition savante. Kundera y était farouchement opposé et, pour ma part, je n’y étais pas très favorable car je trouve souvent que toutes ces notes écrasent, tuent les oeuvres… ou les réservent à un certain lectorat.

Quelle édition avez-vous voulu faire ?

F.R. : Une édition de lecture, et pas une édition critique. Mais tout de même une édition de référence et définitive de l’oeuvre de Kundera. Cette idée d’entreprise définitive me rendait d’ailleurs assez nerveux. Très tôt, nous avons donc convenu d’exclure toute chronologie de l’auteur, toute notes de bas de page, ou toute note de fin. J’ai seulement fait une petite notice et, par exemple, je n’ai pas repris mes postfaces destinées aux éditions de poche. Je ne fais pas d’interprétation dans ce volume Pléiade, mais une “biographie de l’oeuvre”.

Avez-vous dû convaincre Gallimard de ces choix allégés ?

F.R. : Aucune négociation nécessaire avec Gallimard. D’abord du fait du poids de Kundera dans la maison d’étition, ensuite parce que c’est rare de pléiadiser un écrivain vivant. Mais surtout parce que j’ai découvert que la Bibliothèque de la Pléiade n’a pas toujours été aussi lourde ou aussi érudite.

Comment avez-vous procédé sur cette réunion de textes rassemblés sous un le terme “Oeuvre” au singulier ?

F.R. : Kundera a exclu tout ce que nous avons appelé “écrits de circonstance”. Certains sont pourtant très bons, et j’ai cité ceux-là dans de larges passages de ma biographie de l’oeuvre. Mais pour Kundera, ils n’ont pas la même signification, indépendamment de leur qualité. La notion de durée est essentielle : Kundera travaille infiniment ses romans et ses essais pour les dépouiller le plus possible de ce qui toucherait un peu trop à l’actualité. Il ne voulait pour la Pléiade que des écrits littéraires, et pas ce qui relève d’actes politiques ou d’interventions dans la vie sociale. Ce ne sont pas des oeuvres complètes, mais une sélection de ses livres. Les sept premiers romans ont été écrits en tchèque, et Kundera a repris les traductions pour la sortie en Pléiade. Mais ça n’a rien d’exceptionnel : il avait déjà retravaillé dans les années 80 ces traductions, et ne cesse de toutes façons de retoucher ses textes à chaque édition. La différence, cette fois, est que Kundera souhaitait une version définitive, qu’il approuverait pour toujours et ne plus jamais varier. Seule variante : la prochaine réédition du Tome 2, une fois épuisée et donc retirée, intégrera Fête de l’insignifiance, le roman qu’il n’avait pas encore publié à l’époque.

Il y a un “effet Pléiade” pour un auteur… y-a-til un “effet Pléiade” pour un universitaire en charge de l’édition d’un tel volume ?

F.R. : J’étais déjà à la retraite depuis deux ans, je l’ai donc moins perçu mais ça me semble évident. Vous devenez la personne de référence, une consécration comme il n’y en a plus beaucoup dans notre institution universitaire. Et pourtant, je ne crois pas que les universitaires se bousculent au portillon car c’est un travail effacé.

Comment Gallimard prend-il en charge le travail de l’universitaire ?

F.R. : J’ai eu une entente tout à fait cordiale. Un à-valoir que je considère correct, et un pourcentage sur les ventes. Mais même si j’ai travaillé à ce projet trois ans, j’ai toujours veillé à ce qu’on ne dise jamais “Pléiade Kundera, édition de François Ricard”. Je ne me vis pas comme son éditeur, mais un collaborateur, un assistant. D’autant que Kundera contrôle très bien la trace qu’il souhaite laisser. Il répugne à l’idée de laisser des documents intimes pour ceux qu’il appelle “les fouilleurs de poubelle” par exemple.

La Bibliothèque de la Pléiade intègre souvent des textes génétiques, ou des brouillons et autres variantes. Pas ce volume consacré à Kundera…

F.R. : Kundera a beaucoup parlé des testaments, de ce qui reste, dans ses livres, notamment Les Testaments trahis. Il tient à contrôler son oeuvre et ne voulait absolument pas faire figurer ses brouillons par exemple, ou des variantes. D’ailleurs, je doute qu’il ait conservé ses brouillons chez lui. Je n’en ai jamais vu un seul en quarante ans. Il se contente de conserver les différentes éditions de ses livres. Il se méfie beaucoup de ces choses-là. C’est une véritable position esthétique. Il a peur de la réduction de son oeuvre, comme il a peur de la personnalisation de son oeuvre. D’où le refus d’une biographie sur lui.

Il y a une dimension légataire dans cette idée de version définitive et soigneusement sélectionnée de l’oeuvre…

F.R. : Nous n’avons jamais abordé la question de la mort, si c’est la question. C’est un statement littéraire, l’affirmation d’une certaine conception de l’édition, de la littérature, de la relation entre un auteur et son public.

A qui s’adresse le Pléiade Kundera ? Pour qui l’avez-vous construit ?

F.R. : Nous voulions faire une belle édition de lecture, c’est-à-dire pour un public cultivé. En tentant de transcender le clivage entre un public érudit et un lectorat populaire parfois un peu méprisé. Nous avons essayé de nous adresser à ce que nous avons appelé “un lecteur cultivé de bonne volonté”. Avec le moins d’écrans possibles entre le texte et le lecteur.