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Quand la France s'obstinait à voir Leonard Cohen comme chanteur et pas comme écrivain

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Leonard Cohen à Amsterdam en avril 1972
Leonard Cohen à Amsterdam en avril 1972
© Getty - Gijsbert Hanekroot/Redferns

"The Flame" sort ce 11 octobre au Seuil, recueil posthume de poèmes inédits, de chansons, et d'extraits du journal intime de Leonard Cohen, cet écrivain reconnu avant 30 ans outre-Atlantique que la presse française ne cessera de regarder de haut.

En 2006, sortait au Mercure de France Dans la tête du frelon - Anthologie d’écrivains juifs américains. Seize auteurs triés sur le volet de la littérature américaine : Philip Roth, Saul Below, Isaac Bashevis Singer, Allen Ginsberg… mais aussi Leonard Cohen, pour un extrait de 21 pages tiré de Les Perdants magnifiques, son deuxième roman paru en 1966 en anglais. L’extrait est précédé d’un court texte de son éditeur, Christian Bourgois, qui rappelle : 

Leonard Cohen est né à Montréal en 1934. Nous le fêtons comme parolier, poète et chanteur mais son deuxième roman, "Les Perdants magnifiques" est l'un des livres les plus profondément lyriques qui soient, un chant sexy et sauvage. C’est dommage qu’il ait cessé d’écrire des romans, encore que ses chansons ressemblent toutes à de petites bombes.

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Quand l’éditeur de Leonard Cohen écrit cela, voilà déjà quarante ans que le natif de Montréal a publié ses deux romans et bon nombre de recueils de poèmes (dont six entre 1956 et 1984). The Favorite game est sorti outre-Atlantique en 1963, suivi, en 1966, de Beautiful losers. Deux titres qui seront traduits et publiés coup sur coup, en 1971 (Jeux de dames) et 1972 (Les Perdants magnifiques) par Christian Bourgois, qui s’imposait alors comme l’éditeur français des auteurs américains, et notamment de la beat generation

59 min

Dommage”, soupire pourtant Bourgois, déplorant que Cohen demeure un chanteur pour la postérité. Et depuis le début, pourrait-on ajouter. Car cette réception très française et très parcellaire de l’oeuvre de Leonard Cohen s'installe très tôt. Dans les archives de La Quinzaine littéraire, on découvre ainsi à la page 12 du numéro du 1er septembre 1971, un article consacré au premier roman de Cohen (qui paraît alors en France). Le titre seul dit déjà tout : “Le chanteur est aussi romancier”. Leonard Cohen a alors 36 ans, et vit déjà, depuis le printemps 1960 à Hydra, l’île grecque où il investira une petite maison blanche qu'il financera justement en partie par une bourse littéraire. Mais le petit monde de la critique littéraire française le présente en “chanteur”. Les exceptions sont rares, à l’instar de cet article qui chroniquait la poésie de Cohen en 1971 - “Parler de la poésie de Cohen c’est parler de la beauté”, dit l’article à l’entame. Mais il sera publié dans une revue plutôt confidentielle : Les Langues modernes, qui n’est autre que le “bulletin mensuel de la Société des professeurs de langues vivantes de l'enseignement public” !

Cohen, écrivain reconnu à trente ans... sauf en France

Ailleurs pourtant, celui qui a commencé à écrire de la poésie au lycée, à Montréal, est davantage reconnu comme auteur que comme folk singer, que ce soit dans son Canada natal ou aux Etats-Unis. En 1966, par exemple, la chaîne de télévision CBS avait invité Leonard Cohen à raconter son rapport à la poésie et à l’écriture. Ecoutez-le, cinq ans avant l'article de La Quinzaine littéraire, répondre par Adrienne Clarkson (en anglais) : “Je ne suis pas intéressé par la postérité qui est une forme poétique de l’éternité [...] J’aime que les choses que je fais aient cette part d’immédiateté horizontale. Je ne suis pas intéressé par un régime d’assurance pour mon travail.

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Ce qui frappe, lorsqu’on épluche les cartons de journaux des années 70 et 80, c’est le décalage entre le traitement, très faible voire inexistant, de l’oeuvre littéraire de Cohen par les revues spécialisées en France… en contraste avec ce que peuvent écrire des médias plus grand public. Qui, eux, n’en finissent pas de (re)découvrir Cohen en écrivain et poète. Un peu comme un éternel retour du même, on ne compte plus ainsi le nombre de passages surlignant combien Cohen, avant d’être le chanteur dont la carrière allait exploser dans la décennie 1970, serait d’abord un auteur (tout court).

Ainsi dans France Soir le 12 mai 1970, sous la plume de Dominique Bosselet qui chroniquera Cohen plusieurs années de suite : 

Ce petit jeune homme - qui sera demain soir à l’Olympia pour un Musicorama d’Europe 1 - justement, l’Amérique le connaît depuis longtemps, mais non pas comme un chanteur. Comme un écrivain et un poète plutôt. L’Amérique raffolait déjà des poèmes de Leonard Cohen : voilà maintenant qu’elle commence à raffoler de ses chansons, de sa voix et de son personnage.

Trois mois plus tard, Télé 7 jours :

Il y a deux ans, personne ne le connaissait, sinon quelques initiés anonymes qui avaient découvert son premier disque, “Chansons de Leonard Cohen” et l’écoutaient religieusement, éblouis par les mots et le rythme. On savait que Cohen vivait à Hydra, en Grèce, dans une maison blanche, avec une fille qui s’appelait Marianne à qui il avait consacré une chanson. On apprenait qu’il était poète et qu’il avait publié deux romans : "The Favorite game" en 1963 et "Beautiful losers", un long récit où les lecteurs pouvaient retrouver ses chansons sous la forme d’une geste bâtie autour de la première sainte canadienne de sang indien, Catherine Tekakwitha. Cela, c’était il y a trois ans. Aujourd’hui, Leonard Cohen est devenu célèbre. [...] Dans la littérature de son pays et, maintenant, parmi les écrivains d’Amérique du Nord, Cohen a sa place.

En septembre 1973, France Inter invite l’un des traducteurs de Leonard Cohen, Jacques Vassal, qui a notamment traduit un recueil de poèmes. Le journaliste, Luc Bérimond, a presque l’air étonné - “Quatre volumes de poèmes… Il faut donc considérer Leonard Cohen plus comme un écrivain que comme un chanteur ?

Réponse du traducteur :

Oui, enfin disons que c’est un intellectuel, issu de la bourgeoisie juive et anglophone de Montréal où il est né en 1936 ou 1937 [en réalité, la vraie date est 1934, NDLR], qui a fait des études d’histoire, il a fait aussi des études judaïques et hébraïques… Enfin, c’est typiquement un homme cultivé. Par ailleurs, dès l’âge de 15 ans, il s’est passionné pour la musique et la chanson américaine, notamment le country-western. Il a joué dans un petit groupe, donc il a commencé très tôt à écrire des chansons mais il ne s’est fait connaître que très tard avec les chansons… entre temps, il a publié des livres.

Luc Bérimont interviewait Jacques Vassal, l'un des traducteurs des poèmes de Léonard Cohen, le 6/09/1973 dans "Inter Variétés"

20 min

Même dans la presse quotidienne pourtant moins borgne que les revues littéraires, on trouve quelques traces symptomatiques de cette simplification : quand France Soir se fend d’un assez long article sur le passage de Leonard Cohen à Paris, publié le 3 octobre 1974, une citation qui figure dans le corps du papier où Cohen dit : “Je ne sais faire que deux choses dans la vie, la vaisselle et écrire.” C’est cet extrait qui sera choisi comme titre… mais qui se transforme au passage : “Je ne sais faire que deux choses la vaisselle et des chansons”.

Trois ans plus tard, en 1976, lorsque Le Quotidien de Paris l’interviewe de passage à Paris, on a parfaitement conscience en France de son statut d’écrivain : “Comment conciliez-vous la pratique de la chanson et celle de la poésie ou du roman ?” Tout est affaire de “régime de vie”, répondra Cohen, qui écrivait chaque jour “comme on s’entretient”, et pour qui on découvre au passage qu’une “présence féminine dans la maison, une vie stable”, seraient décisives lorsqu’il s’agit d’accoucher d’un roman, là où “les poèmes et les chansons viennent plutôt en mouvement”. Et le 27 mai 1976, alors que Le Figaro voit dans Cohen, “poète, romancier, auteur - compositeur - interprète et voyageur infatigable” quelqu’un qui “se plait à illustrer le mythe du Juif errant”, le journaliste surligne encore : “Ses deux romans, The Favorite game et Beautiful losers_, et l’anthologie de ses poèmes sont devenus des_ best-sellers à travers le monde.

Cécité récidiviste

Cécité récidiviste ou simple biais si les journalistes qui s’emparent de Cohen sont plutôt versés musique ? En 1984, lorsque Libération rencontre Cohen au mois de novembre, le journaliste Yves Bigot demande à celui que le quotidien présente comme un “petit rigolo” : “Depuis votre tournée de l’hiver 79/80, on n’a plus entendu parler de vous. S’agissait-il d’une retraite ?

Réponse de l’intéressé : “Pas du tout. J’ai beaucoup travaillé. Je viens de publier un livre de prières formelles : Book of mercy_._”

Il faut attendre de nombreux numéros pour voir Le Magazine littéraire refaire une place de choix à Cohen. Ce sera le cas en 2001… mais dans un numéro précisément intitulé “Les écrivains rock”. Le début de l’article rappelle même l’ancrage résolument littéraire de Leonard Cohen : 

Né à Westmount, une banlieue anglophone riche de Montréal, en 1934, ce fils d'un commerçant aisé d'origine juive russe publie à 22 ans son premier recueil de poèmes, "Let Us Compare Mythologies" ("Comparons les Mythologies"), qui obtient un succès d'estime, les critiques le présentant même comme une sorte de nouveau prodige de la jeune littérature canadienne anglophone. Après un passage par la célèbre université Mc Gill de Montréal et quelques mois à Columbia, il obtient une bourse qui lui permet d'acheter une maison de pêcheur sur l'île grecque d'Hydra, où il séjourne une dizaine d'années. Il y écrit trois autres recueils de poèmes (dont "Flowers for Hitler" en 1964) et deux romans, "The Favorite Game" ("Le Jeu favori") en 1963 et "Beautiful Losers" ("Les Perdants magnifiques") en 1966 - son premier album, "The Songs of Leonard Cohen" (avec les célèbres "Suzanne" et "So long, Marianne") n'apparaissant, lui, qu'en 1968.

Pourtant, le CV n’y suffira pas et Cohen demeurera, aux yeux de la presse française, un chanteur qui s’essaye à la littérature. En tout cas jusqu’en octobre 2016 : lorsque le Prix Nobel de littérature sera attribué à Bob Dylan, éternel alter ego de Cohen, de nombreuses voix s’élèveront pour regretter que le prestigieux prix littéraire ne soit pas plutôt allé au Canadien (quitte à récompenser un auteur hétérodoxe).

Comme une consécration paradoxale, on n’aura peut-être jamais tant entendu parler de Leonard Cohen comme écrivain que ce jour de 2016 où il n’aura rien eu. Il mourra trois semaines plus tard, le 7 novembre 2016.

4 min

Appui documentaire : Annelise Signoret, à la Documentation de Radio France.