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Quand la France tente de lutter contre le Far West de l'ubérisation

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Manifestation de chauffeurs de taxi contre Uber, à Paris, en décembre 2016
Manifestation de chauffeurs de taxi contre Uber, à Paris, en décembre 2016
© Radio France - Martine Abat

En une dizaine d'années, les géants du numérique ont transformé de nombreux pans de la société française. L'ubérisation a bouleversé les codes et même celui du travail. Pour autant, la France a rapidement souhaité encadrer le phénomène, comme New York vient de le faire pour ses taxis.

Pour protéger ses célèbres taxis jaunes en perte de vitesse, la ville de New York vient de légiférer contre les offres alternatives comme Uber. Un nouveau coup dur pour le phénomène d’ubérisation. Et en France, où en sommes-nous ? Quelles réponses législatives, économiques, sociales ont pu être apportées et demeurent ?

Depuis longtemps dans le langage courant mais entré dans les dictionnaires en 2017

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Ubérisation : "remise en cause du modèle économique d'une entreprise ou d'un secteur d'activité par l'arrivée d'un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres". Voilà la première définition proposée par le Petit Larousse l'an dernier. Le Petit Robert, au même moment, estimait qu'ubériser était "déstabiliser et transformer avec un modèle économique innovant tirant parti des nouvelles technologies".

Ubérisation est l'un des mots entrés dans Le Petit Larousse en 2017
Ubérisation est l'un des mots entrés dans Le Petit Larousse en 2017
© Radio France

Ces définitions arrivent quand ces mots semblent déjà presque vieux et que depuis déjà plusieurs années, une application promet un nouvel idéal pour à peu près tout. 

Mais pas question d'ubériser en niant tous les acquis sociaux français. Emmanuel Macron, lors du salon de la high-tech Vivatech à Paris en mai dernier, lançait : "Je veux faire de la France le pays qui invente la régulation" de cette nouvelle économie. Depuis l'arrivée d'Uber en France fin 2011, l'Etat tente de s'y atteler. La "jungle" aurait été évitée, même si tous les professionnels du secteur n'estiment pas que la situation est optimale. 

Cette transformation s'est accompagnée de craintes. L'ubérisation mettrait en péril des emplois. Les hôteliers pestent contre Airbnb en accusant la plateforme de concurrence déloyale, par exemple. Face à ce problème, des villes comme Bordeaux ou Paris ont réagi. Mais cette nouvelle économie peut également menacer les acquis des travailleurs français. Les grèves se sont multipliées ces derniers mois, notamment chez les chauffeurs de VTC ainsi que chez les coursiers à vélo. 

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Nouvelle économie, nouvelles législations

"Cela fait cinq ans que le combat est mené contre Airbnb." Ian Brossat, l'adjoint à la maire de Paris en charge du logement, mesure le chemin parcouru. Il se félicite des avancées obtenues, à commencer par le numéro d'enregistrement. Depuis le 1er décembre 2017, les loueurs doivent s'enregistrer auprès de la municipalité. Une mesure similaire a également été prise à Bordeaux. Et dans la ville d'Alain Juppé, il est impossible de louer plus de 120 jours par an son habitation. Ce seuil est appliqué à Paris, mais que pour les quatre premiers arrondissements. La Commission européenne vient par ailleurs de donner jusqu'à fin août à Airbnb pour mettre ses conditions d'utilisation en conformité avec les règles européennes et rendre ses tarifs plus transparents, faute de quoi la société pourrait se voir imposer des sanctions.

© Visactu

Le travail des chauffeurs de VTC a lui été encadré après moult manifestations des différentes parties, parfois très violentes. Votée fin 2016, la loi Grandguillaume a finalement durci des règles pour les chauffeurs de VTC. Les compagnies de taxi ont également adapté leurs offres et ont dû se plier par exemple à des forfaits entre Paris et ses aéroports. Quitte à ce que "le grand perdant de la loi" soit le client, et qu'Uber souffre moins que les autres plateformes grâce à la qualité de son algorithme, expliquait récemment dans Les Echos le cofondateur et président d'Eurecab, qui compare les prix.

La loi "avenir professionnel", adoptée définitivement le 1er août dernier, invite aussi les plateformes de services, comme Uber et Deliveroo, à établir une "charte". Rien de contraignant car elle reste facultative, mais ce texte permettrait d'établir les droits et obligations à l'égard des travailleurs, et réciproquement. Pour l'instant, chez Uber, une telle charte n'a pas encore été établie. "Cette disposition va dans le bon sens et nous étudierons dès la rentrée toutes les possibilités qu’elle offre", se défend la plateforme. La loi El Khomri, d'août 2016, avait déjà instauré une protection contre les accidents du travail et un droit à la formation. Elle avait permis aux travailleurs de ces plateformes de se syndiquer et de faire grève.

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Les détracteurs de la loi "avenir professionnel" déplorent que les "avancées" que porte le texte ne créent un troisième statut entre le salariat et le travail indépendant. Mais avec des conditions bien plus précaires. Sans y voir une connotation négative, Grégoire Leclerq, co-fondateur de l'Observatoire de l'ubérisation, confirme l'ouverture de ce qu'il appelle une "troisième voie".

Uber tente aussi d'évoluer en amont de la législation. Depuis le 1er juin, la plateforme offre une protection sociale privée à ses chauffeurs (35 000 en France, 150 000 en Europe). Une initiative saluée par le président de la République, le 24 mai dernier : "Je remercie Uber pour son annonce qui va dans le bon sens". L'entreprise américaine a lancé "Campus VTC". L'opération permet à ses chauffeurs de participer à des formations. Ils sont 1 500, selon Uber, a avoir demandé demandé leur accès à une application pour apprendre une langue étrangère.

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Ce qu'il reste à faire

"La protection sociale offerte par Uber ? Je ne vois pas d'avancée." Les propos de ce représentant du syndicat de chauffeurs SCP VTC - qui se revendique comme le plus important - peuvent surprendre. Il est dubitatif : "Je pense que cela ne couvrira pas les charges qui tomberont pendant que je suis en arrêt maladie ou en accident." Selon lui, les attentes de ses collègues sont ailleurs. L'important est d'instaurer un salaire minimum. Comme vient de le faire New York. Une mesure inédite aux Etats-Unis alors que 85% des chauffeurs de VTC gagnent moins que le salaire minimum en vigueur dans l'Etat (selon les chiffres d'un rapport de l'autorité new-yorkaise de supervision des VTC). "Ce serait la décision la plus logique et la plus pragmatique pour éviter le Far West dans ce secteur", estime-t-il.

Manifestation de coursiers à vélo dans les rues de Paris, le lundi 28 août 2017. En jeu : un nouveau système de rémunération ne comprenant pas l'attente. Particulièrement visé : Deliveroo
Manifestation de coursiers à vélo dans les rues de Paris, le lundi 28 août 2017. En jeu : un nouveau système de rémunération ne comprenant pas l'attente. Particulièrement visé : Deliveroo
© Maxppp - Aurélien Morissard / IP3

Les coursiers à vélo veulent eux aller plus loin. Ils souhaitent en plus des bonus qui prendraient en compte la pénibilité de leur travail. Début juillet, en pleine Coupe du monde de football, et comme déjà à l'été 2017, les livreurs de plusieurs plateformes (Uber Eats, Deliveroo, Stuart, Glovo et Foodora) ont fait grève. Ils estiment que lorsqu'ils pédalent avec leur sac plein de nourriture sur le dos sous la pluie, le weekend ou la nuit, ils devraient gagner un petit peu plus.

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Et les emplois les plus menacés par ce phénomène, seraient peut-être ceux issus de l'ubérisation elle-même. Les travailleurs de cette "troisième voie" ne sont pas des salariés. Aucune assurance d'avoir une activité sur le long terme. Pour Grégoire Leclerq, l'intelligence artificielle va jouer un rôle important. Le co-fondateur de l'Observatoire de l'ubérisation craint que lorsque des plateformes comme Uber vont s'automatiser, et affréter des véhicules autonomes, les chauffeurs seront menacés.

Restent bien sûr aussi les réponses économiques des acteurs déjà installés, comme la plateforme française Salto face à Netflix. Mais ces répliques apparaissent souvent bien tardives. Quant à Uber, son dernier concurrent de poids en France, sur son marché historique, est une start-up estonienne initialement dopée aux fonds chinois. En cassant les prix, cette application vise une part de marché de 20 à 30% en un an et revendique un meilleur traitement des chauffeurs. Après une plainte de l'Union nationale des taxis, elle a dû modifier son nom pour s'appeler, uniquement en France "Txfy", au lieu de "Taxify".

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