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Quand la poignée de main devient un geste diplomatique crucial

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Poignée de main entre le "leader" nord-coréen Kim Jong-Un (à gauche) et le président sud-coréen Moon Jae-In sur la Ligne de Démarcation Militaire entre leurs deux pays
Poignée de main entre le "leader" nord-coréen Kim Jong-Un (à gauche) et le président sud-coréen Moon Jae-In sur la Ligne de Démarcation Militaire entre leurs deux pays
© AFP - Korea Summit Press Pool

Sous les crépitements des flashs des photographes, les poignées de main sont devenues un moment important et attendu lors d’une grande rencontre diplomatique. Un geste aux apparences simples mais dont les enjeux restent insoupçonnés. Retour sur ces poignées de main qui ont marqué l’Histoire.

Des gestes qui rentrent dans l’Histoire. Le dernier en date était le vendredi 27 avril 2018 quand Moon Jae-in et Kim Jong Un se sont serrés la main lors d’un sommet historique entre les deux Corées. Un geste hautement symbolique et diplomatique, qui devrait se renouveler entre Donald Trump et le dirigeant nord-coréen début juin. La poignée de main, un geste qui semble pourtant anodin, a une importance de plus en plus grande, d’autant plus dans un monde où les images font le tour de la planète en quelques minutes. Poignées de main franches ou timides, forcées ou spontanées, tour d'horizon des poignées de main qui ont marqué l’histoire.

Origine de la poignée de main

Se serrer la main est un geste qui existe depuis l’Antiquité. "Nous la retrouvons sur des monnaies romaines, qui représente la paix et la concorde, qui vient de la déesse Concordia. La monnaie est diffusée dans tout l’empire et représente donc la pax romana", explique Isabelle Davion, maître de conférence à Sorbonne-université et spécialiste d’histoire diplomatique et stratégique. Dans l’Antiquité, la poignée de main était donc d’avantage un signe de pacification que de salutation.

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La poignée a été ensuite ritualisée durant le Moyen Âge, appelée à cette époque le serment de main. Les chevaliers montraient ainsi qu’ils n’avaient pas d’arme et que leurs intentions étaient pacifiques. 

Conclusion ou point de départ diplomatique

Puis, la poignée de main se transforme en usage diplomatique, mais "il n’y a aucune codification de la poignée de main, explique l’historienne. C’est un usage qui s’est finalement imposé sur la scène internationale avec la médiatisation de la vie diplomatique, notamment avec la photographie. Au tout début, il fallait poser un peu plus longtemps, pour que la photo prenne bien. Puis cela s’est développé avec le cinéma et la télévision, la poignée de main devient théâtralisée__".  Lors de négociations diplomatiques, le résultat de ces discussions est la poignée de main, qui fait office de preuve de l’accord trouvé entre les parties. "Ou alors, ajoute Isabelle Davion, pour certains sommets diplomatiques, ce geste fait preuve d’une volonté de rapprochement et de réconciliation. Cela peut aussi bien être une conclusion, qu’un point de départ"

Mais si le geste en lui-même est décortiqué, s’il y a une hésitation, cela prouve que le geste n’est pas anodin, mais aussi l’attitude des personnes est analysée et signifie également quelque chose. Selon l’historienne : 

il y aussi le sourire, ou pas d’ailleurs, et la tenue que vous portez. Par exemple lors du grand sommet inter-coréen de juin 2000, les deux dirigeants se sont serrés la main, et le leader nord-coréen n’avait pas son habit militaire : le fait qu'il soit en civil montrait une volonté de dialogue.

Hilter et Pétain

Le 24 octobre 1940, Adolf Hitler et le maréchal Pétain se rencontrent à la gare de Montoire-sur-le-Loir, dans le Loir-et-Cher, quelques mois après l'armistice du 22 juin 1940. La poignée de main est échangée sur le quai de la gare. Cette entrevue vise à préciser les principes de la collaboration du gouvernement français avec l'Allemagne nazie, mais elle ne débouchera sur aucune mesure précise. "C'est l'une des poignées de main les plus célèbres de l'Histoire, en tout cas pour nous en France, détaille Isabelle Davion. Mais cette poignée de main et donc cette photo est quasiment un hors sujet. C'est à dire que l'on en fait un symbole de la collaboration, ça l'est effectivement, mais on en fait aussi un symbole d'une entente. Mais, ce geste est l'image de l'illusion que se fait Pétain de la situation. Il sert la main d'Hitler, il est dans une situation d'égalité et cela signifie 'nous avons un accord', alors qu'en fait, il n'y pas d'accord, car il n'y en a jamais avec Hitler qui garde les cartes en main et surtout il n'y aucune égalité, le nazi n'a jamais considéré Pétain comme étant un interlocuteur à égalité."

Le maréchal Pétain et Adolf Hitler à Montoire en octobre 1940.
Le maréchal Pétain et Adolf Hitler à Montoire en octobre 1940.
© Getty - Archive Photos

Yalta / Potsdam et les trois Grands

La Conférence de Yalta en février 1945, Winston Churchill serre la main de Staline. Le président Roosevelt est assis derrière.
La Conférence de Yalta en février 1945, Winston Churchill serre la main de Staline. Le président Roosevelt est assis derrière.
© Getty - Imperial War Museums

En février 1945, la Conférence de Yalta, en Crimée, Churchill, Staline et Roosevelt se réunissent pour décider du sort futur de l’Allemagne et du Japon. La poignée de main symbolise l'entente entre les trois Grands pour préparer la paix après la Seconde guerre mondiale. Un moment qui reste dans l'Histoire comme le symbole de l'alliance des grandes puissances contre l'Allemagne nazie. Lors de cette conférence, de nombreux photographes et cameramen sont présents, et sous les flashs, les Grands se prêtent au jeu de la poignée de main, un acte de communication pour montrer au monde qu'ils vont triompher des nazis.

Quelques mois plus tard, en juillet 1945, les trois Grands se réunissent à nouveau dans la banlieue de Berlin à Potsdam, pour fixer le sort de l'Allemagne. Sur la photo, les Etats-Unis avec Truman, l’URSS et Staline, et Churchill pour le Royaume-Uni. La symbolique est d'autant plus forte, qu'ils se serrent la main à trois.

Churchill, Truman et Staline à Potsdam, en juillet 1945.
Churchill, Truman et Staline à Potsdam, en juillet 1945.
© Getty - Gamma-Keystone

La réconciliation entre la France et l'Allemagne

La "poignée de main" ou plutôt l'accolade entre le général de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer, le 22 janvier 1963, à l'issue de la signature du Traité de l'Elysée, scelle la réconciliation entre la France et l'Allemagne, les deux ennemis d'hier. 

L'accolade entre Adenauer et de Gaulle le 22 janvier 1963, après la signature du traité de l'Elysée.
L'accolade entre Adenauer et de Gaulle le 22 janvier 1963, après la signature du traité de l'Elysée.
© Maxppp - ZUMAPRESS

Cette accolade est à l'initiative de de Gaulle. Sur les images d'époque, on y voit celui qui, a priori, doit être le chef du protocole allemand, pousser légèrement Adenauer, droit comme un piquet, vers De Gaulle pour que le chancelier réponde à son accolade, de manière un peu maladroite. Adenauer lui tient ensuite fermement les avant-bras, et tente de lui serrer la main, mais de Gaulle a déjà détourné le regard.

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21 ans plus tard, un autre geste mémorable dans la réconciliation entre l'Allemagne et la France : François Mitterand et Helmut Kohl, le 24 septembre 1984 pour une grande cérémonie à la mémoire des victimes des guerres entre la France et l’Allemagne. A la fin de l'hymne allemand, l'hymne français retentit, et le Président français tend la main vers son homologue allemand qui la saisit. Ils restent ainsi durant tout l'hymne, plus d'une minute. Le chancelier regarde Mitterrand, plusieurs fois, visiblement ému, tandis que le visage du Français reste impassible. L'Elysée a toujours affirmé que le geste avait été spontané, mais à l'époque, de nombreux observateurs eurent des doutes. Quoiqu'il en soit, cette image est restée dans l'Histoire, symbolisant le couple franco-allemand.

Mao et Nixon, 1972

En pleine guerre du Vietnam, Richard Nixon, le chef d'Etat américain, se rend en Chine pour rencontrer Mao Zedong, le 28 février 1972. C'est la première fois qu'un président américain pose le pied sur le sol chinois. D'autant plus emblématique que l'on connait la haine de Nixon pour le communisme. Cette rencontre et la poignée de main devant les photographes, qui permet à des milliers d'Américains de découvrir le visage de Mao, donne le coup d'envoi d'une relation sino-américaine. Par cet acte, les Américains s'affichent comme étant les leaders de la diplomatie mondiale et font également un pied de nez à l'URSS en pleine guerre froide. 

Mao et Nixon ont une franche poignée de main, en février 1972.
Mao et Nixon ont une franche poignée de main, en février 1972.
© Getty - Hulton Archive

Le début d'un réchauffement en plein Guerre Froide

En novembre 1985, les deux représentants des deux blocs se rencontrent lors du sommet de Genève. L'américain Ronald Reagan rencontre pour la première fois celui qui vient de devenir le dirigeant de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev. Cette rencontre entre les deux supers puissances amorce le réchauffement lors de la Guerre Froide. Rien n'a été décidé durant ce sommet, consacré notamment à des négociations sur la réduction de 50 % des arsenaux nucléaires, mais il a entrouvert la porte aux sommets qui suivront.

Les deux dirigeants des deux supers puissances se rencontrent à Genève en 1985.
Les deux dirigeants des deux supers puissances se rencontrent à Genève en 1985.
© Maxppp - STR/EPA

Réconciliation sud-africaine

Le 2 février 1990, le président sud-africain Frederik De Klerk annonce la libération de tous les prisonniers politiques, dont Nelson Mandela. Une annonce qui mettait fin à l’apartheid. Deux mois plus tard, les deux hommes se retrouvent pour une poignée de main historique. Trois ans plus tard, ils reçoivent tous les deux le prix Nobel de la paix. 

Le président de l'Afrique du Sud et le leader de l'anti-apartheid, le 4 mai 1990.
Le président de l'Afrique du Sud et le leader de l'anti-apartheid, le 4 mai 1990.
© AFP - RASHID LOMBARD

Une poignée de main, symbole de paix

Encore aujourd'hui, cette poignée de main reste un symbole de paix. Celle entre le leader palestinien Yasser Arafat et le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, le 13 septembre 1993, sur la pelouse de la Maison-Blanche à Washington, avec Bill Clinton. Cette poignée intervient juste après que le président des Etats-Unis serrent la main à l'un et l'autre. C'est Arafat qui tend d'abord la main, hésitante, et Rabin lui répond après une hésitation. Mais l'histoire retient ce geste hautement symbolique, empreint d'espoir, qui scelle les Accords d'Oslo, ce qui devait être un pas important dans le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens. 

Le 13 septembre 1993, Rabin et Arafat se serrent la main pour la première fois, après avoir signé les Accords d'Oslo.
Le 13 septembre 1993, Rabin et Arafat se serrent la main pour la première fois, après avoir signé les Accords d'Oslo.
© AFP - J. DAVID AKE

La photo fait le tour du monde, un millier de journalistes sont présents. Selon des historiens et des photographes, la photo est une photo de propagande, quasiment une mise en scène, orchestrée par Bill Clinton. Pour l'historienne Isabelle Davion, "le fait même qu'ils se serrent la main, cela ne peut pas être de la propagande. C'est forcément un geste qui existe, et qui est très important. Ce type de geste n'est pas jamais anodin et jamais uniquement pour la vitrine". 

L'ex-Yougoslavie et la poignée de main complexe

Le 14 décembre 1995, le dirigeant serbe Milosevic serre la main du président croate Tudjman.
Le 14 décembre 1995, le dirigeant serbe Milosevic serre la main du président croate Tudjman.
© Getty - Corbis Historical

Bill Clinton était également présent lors de la poignée de main entre le serbe Slobodan Milosevic et le croate Franjo Tudjma, lors de la conférence de paix sur l'ex-Yougoslavie, après la signature des accords de Dayton, qui ont mis fin au dernier plus gros conflit sur le continent européen, le 14 décembre 1995. Une poignée crispée, sous les yeux du bosniaque Alija Izetbegovic. Lors de la signature, les trois grands noms de la guerre en ex-Yougoslavie ne se regardent pas, ne se parlent pas, il aura fallu l'intervention du secrétaire d'Etat américain pour que les dirigeants serbe et croate se serrent la main. 

Les poignées de main pour "préparer le terrain"

En prévision du futur sommet inédit prévu entre Donald Trump et Kim Jong-Un début juin, le nouveau chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo a été envoyé en Corée du nord pour rencontrer le dirigeant nord-coréen. C'est le premier contact direct entre les deux pays. La Maison blanche a d'ailleurs publié la photo de la poignée de main entre les deux hommes. Une photo où ils posent face à l'objectif, pour une communication orchestrée par le gouvernement américain.

Mike Pompeo et Kim Jong-Un le 26 avril 2018.
Mike Pompeo et Kim Jong-Un le 26 avril 2018.
© AFP - US GOVERNMENT
15 min