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Quand la quête de la "justice cosmique" provoque de grandes colères politiques

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La foule arrive massivement à Downing Street à Londres. La manifestation contre le chômage est repoussée par un cordon de policiers
La foule arrive massivement à Downing Street à Londres. La manifestation contre le chômage est repoussée par un cordon de policiers
© Getty - DEA / ICAS94

Les haines politiques irrationnelles, qui menacent nos démocraties de guerre civile, sont alimentées par la recherche du Bien et de l'Egalité absolues.

Le livre de Thomas Sowell, The Quest for Cosmic Justice, a été publié il y a déjà vingt ans. Il n’a pas trouvé d’éditeur français désireux de le faire traduire. Et c’est dommage, car cet économiste américain, noir et libéral, y anticipait un phénomène auquel nous devons faire face aujourd’hui : une transformation radicale de l’idéal de la justice sociale, assez mal perçue, du reste. 

Thomas Sowell et la notion de "justice cosmique"

Pour la plupart des théoriciens de la politique, quelle que soit la famille idéologique à laquelle ils se réfèrent, la justice sociale constitue l’exigence que les règles du jeu soient les mêmes pour tous, qu’elles ne jouent au désavantage de personne. Certains ajoutent qu’une telle justice réclame, en outre, que les individus soient placés, par des mécanismes de compensation, sur la même ligne de départ, afin de compenser les handicaps dont peuvent souffrir certains. 

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Mais ce qu’annonçait Sowell, c’était l’avènement d’une nouvelle sorte d’exigence : la nécessité, pour la société, de connaître toutes les inégalités, et de les corriger sans exception. Cette utopie, il la baptisait « la justice cosmique ».

L'intolérance politique et la polarisation

Dans un article récemment publié sur le site Quillette, Samuel Kronen part de cette théorie pour tenter de rendre compte de la polarisation qui est en train de faire exploser le paysage politique de la plupart de nos démocraties. 

L’intolérance réciproque entre les partis et leurs prosélytes, les haines politiques irrationnelles qu’elle engendre sont en train de précipiter nos démocraties, fondées sur le consensus sur un certain nombre de valeurs et le respect de certaines règles de comportement, sur le chemin de guerres civiles. 

Aux Etats-Unis, où le fonctionnement régulier de l’Etat implique que le Congrès et le président parviennent à des compromis sur beaucoup de sujets, on a vu Donald Trump refuser de serrer la main à la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, et celle-ci déchirer ostensiblement le discours du président. 

Mais dans d’autres pays, on a vu des parlementaires mimer le lynchage du président de la République. Des comportements que n’auraient certes pas tolérés nos ancêtres républicains, pour qui le respect dû aux institutions passait par la considération pour ceux qui les incarnent. 

L'ère des grandes colères

Pour Samuel Kronen, c’est, en effet, l’aspiration à la « justice cosmique » qui est à l’origine de cette bouffée historique d’agressivité politique. 

L’incapacité dans laquelle se trouvent nos sociétés de faire advenir cette égalité absolue, d’aspiration récente, provoque des frustrations qui se traduisent par de grandes colères. « Quand ce que nous obtenons ne correspond pas à nos attentes », quand « la distance entre ce à quoi nous avons le sentiment d’avoir droit et la réalité de ce que nous obtenons effectivement divergent », deux réactions s'offrent à nous. Soit nous nous résignons en souscrivant au principe de réalité, soit nous réagissons par  la colère. Car « la colère est un moyen de compenser cet écart ». 

Or, si « la justice cosmique » est une utopie, les raisons de ressentir une injustice, elles, sont nombreuses à être fondées : les Millenials sont la première génération occidentale, depuis des siècles, à savoir qu’elle vivra moins bien que ses parents. Dans de nombreux pays riches, la pauvreté s’étend. Dans d’autres, une partie de la population, écartée de l’activité, est privée et du bien-être matériel, et du sentiment d’avoir une utilité sociale par son travail. 

La recherche de boucs-émissaires et l'adhésion aux "grands récits"

Mais le problème, souligné par Samuel Kronen, c’est que les frustrations accumulées aggravent la propension naturelle à rechercher des boucs-émissaires et à adhérer aux « grands récits » qui proposent des explications globales à tous les maux de l’humanité. « Après tout, la colère justicière fait se sentir bien », écrit-il. Et « avoir un ennemi commun à dénoncer et à haïr » consolide le sentiment d’appartenance. 

Ainsi est-il plus facile d’attribuer la dégradation de l’environnement aux noires conspirations d’un petit groupe d’industriels plutôt qu’au légitime désir de l’humanité à bénéficier des moyens modernes de transport, de chauffage, d’éclairage, etc. D’accuser les baby-boomers d’avoir provoqué la dissolution de la famille et le non-respect des normes sociales au nom de la libération des pulsions vitales . Ou encore le déclin démographique des blancs à un « complot des élites multiculturalistes ».

Chaque fois, la même erreur est commise : les maux sociaux, l’imperfection de la société, son incapacité à délivrer le Bien absolu et la justice cosmique sont attribués à des forces maléfiques imaginaires. Cela fournit des arguments aux démagogues, dont la vision simpliste du monde consiste à dénoncer d’imaginaires « tireurs des fils de marionnettes », derrière tout ce qui est trop complexe pour leur niveau intellectuel.