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Quand la sociologie émancipe : un livre qui dit "je" pour qu'on se dise "pourquoi pas moi ?"

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De l'égo-histoire au retour méthodologique réflexif en passant par la mise en scène de soi ou la construction de son objet, il y a mille façons de dire "je" en sciences sociales, qui donnent plus ou moins d'élan au lecteur ou à la lectrice.
De l'égo-histoire au retour méthodologique réflexif en passant par la mise en scène de soi ou la construction de son objet, il y a mille façons de dire "je" en sciences sociales, qui donnent plus ou moins d'élan au lecteur ou à la lectrice.
© Getty - Georges Rinhart

Rose-Marie Lagrave publie "Se ressaisir" à 76 ans. Plus qu'un retour réflexif après une carrière de sociologue pionnière du genre et de la ruralité, ce livre est une enquête sur la migration sociale depuis sa propre histoire, et une réflexion sur la place du sujet qui dit "en ce qui me concerne".

Se ressaisir, qui vient de paraître début février à La Découverte, se lit comme un ample voyage immobile dans le temps et dans l’espace social, qu’on ferait avec son autrice, Rose-Marie Lagrave. En s’attaquant à son histoire comme on chemine d’un point A à un point B, la sociologue part de coordonnées de classe et de genre qu’elle raffine à petit calibre, et décrit en chemin un processus qui demeurait jusqu’à présent très peu documenté : celui de femmes transfuges de classes. C’est-à-dire de femmes qui changent de milieu social en cours de route. L’autrice, qui a travaillé avec le sociologue Pierre Bourdieu et dialogue tout au long de ce livre avec ses outils, s’est en effet aperçue que les récits de migration de classe étaient massivement le fait d’histoires masculines. Mais que le phénomène n’était guère pensé au féminin. Comme si non seulement on oubliait de regarder ce que ça pouvait faire de croiser la classe et le genre, et ce que ces trajectoires pouvaient avoir de spécifique et d’éclairant ; mais aussi comme si les femmes prenaient moins la plume pour décrire ces histoires-là. 

Paradoxal alors que c’est justement la figure d’Annie Ernaux, donc une femme évidemment, qui vient en tête en matière de récits transclasses ? De fait, l'œuvre d’Annie d’Ernaux est puissante, et puissamment inspirante en la matière. Mais, quelle que soit la prodigieuse épaisseur sociologique de ses livres et son talent à épuiser le réel, Annie Ernaux n’est pas une autrice de sciences sociales. Et souvent, elle dit “elle”. Avec Se ressaisir, Rose-Marie Lagrave transmet un grand livre de sociologie. En particulier parce qu’il comble un manque, et sème des graines - de la même manière que nombre d’anciens étudiants et étudiantes et bien des collègues de l’autrice racontent ce qu’ils lui doivent comme passeuse.

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Rose-Marie Lagrave déplie un fil en enquêtant sur cette histoire par laquelle elle est passée d’un milieu modeste et rural, pauvre mais ni ouvrier ni “populaire”, au giron universitaire. C’est-à-dire ce monde cultivé et cette classe sociale de la moyenne bourgeoisie dont son dossier de retraite viendra, en 2012, lui rappeler qu’elle en était bel et bien. L’enquête au cœur de ce livre consiste à approcher au plus près cette trajectoire intime pour la saisir dans sa portée collective : miracle, récompense, accident sociologique, erreur de casting ? Son histoire est celle d’une femme de 76 ans qui entreprend de comprendre, puis de raconter, comment elle a réussi à faire sa place. 

Le livre de Rose-Marie Lagrave fait plus que combler un angle mort en proposant un cas singulier : en le malaxant comme une étude de cas, la sociologue déplie une socio-histoire des mondes modestes juste après la Seconde Guerre mondiale. Elle envisage le destin scolaire d’enfants qui héritent modérément, et notamment voient le jour alors que leurs parents disposent de peu de ressources scolaires et économiques. Mais elle l’envisage depuis son histoire à elle. C’est-à-dire : 

  • elle, l’une des neuf filles d’une famille de treize enfants dont onze survivront ;
  • elle, la sœur d’un frère autiste, qui consacre à la maladie des pages si puissantes ; 
  • elle, cette fille qu’on “dresse” sans tendresse et à qui son père répète “Je te le rabattrai, ton faux orgueil” comme on ordonne de baisser la tête pour rentrer dans le rang ;
  • elle, qui comme la moitié de sa fratrie, sera boursière et trouvera de la campagne jusqu’à la ville des alliés pour se frayer ce chemin propre à déjouer toutes les statistiques ;
  • elle, qui se mariera à 22 ans et aura deux garçons, très tôt, tout en bouclant en neuf ans une thèse et en travaillant à côté ;
  • elle qui, devenue directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris, parle du féminisme comme d’un puissant révélateur face au désajustement de la migrante de classe, capable de transformer en un combustible prodigieusement énergétique ce qui, chez d’autres transfuges de classe, s’appelle la honte ;
  • elle, qui braque un miroir sur ses rides, raconte les longueurs de piscine qu’elle accumule pour dompter encore un peu le corps, puis la vieillesse à laquelle elle consacre des pages vraiment exceptionnelles de simplicité.

Toutes ces étapes - et bien d’autres - achèvent de faire de la trajectoire de Rose-Marie Lagrave un parcours singulier - y compris parmi les transfuges de classes. Pour autant, c'est un “je collectif” qui se déploie dans Se ressaisir, car ce qui intéresse au fond la chercheuse, c’est ce qui a bien pu faire qu’elle prenne ce chemin-là et pas un autre - et pas les autres. Pour mettre au jour ce qui a pu la faire sortir du lot, c’est peu dire que la granularité de l’analyse est fine : durant son enfance au village dans le Calvados, ses parents sont loin d’être bien dotés, toute la famille vit pour l’essentiel des allocations familiales et du potager du jardin. Mais grâce à l’aide de la famille, ils ont pu acheter leur maison, et la mère qui avait travaillé comme domestique dans une maison bourgeoise avait par exemple assimilé des codes de la bonne société comme on métabolise un corps étranger. Toute la première partie, que l’autrice consacre à cette enfance de peu, touche formidablement du doigt la place que peuvent tenir de petites différences dans une vie modeste.

De proche en proche, au fur et à mesure du livre, on prend la mesure de ce que peut vouloir dire être une fille dans ces trajectoires-là. Au passage, on découvre aussi que le fait de venir d’une famille nombreuse ne fut pas cet obstacle à l’ascension sociale que les sociologues mettent parfois en avant, alors que les recherches sur ces fratries-là restent peu nombreuses. A 76 ans, Rose-Marie Lagrave se retourne sur cette histoire-là. Elle documente sa vie à raison de papiers familiaux et de bulletins scolaires aux archives départementales, nourrit le regard d’entretiens et de souvenirs. Bref : elle enquête et tend un miroir devant elle, comme on se dirait à voix haute : 

Tu ne t’es pas aperçue à cette époque-là que toi, tu laissais des camarades qui n’avaient pas les mêmes chances que toi.

Invitée de "La Grande table" le 15 février 2021, Rose-Marie Lagrave témoignait que “c’est l’écriture qui a fait émerger ce “je””. Or par bien des aspects, Se ressaisir peut aussi faire l’effet d'un grand livre de sciences sociales de par sa façon même de dire “je”. C’est en effet un livre autobiographique mais, également, une réflexion sur la place du sujet et les meilleurs outils pour lui donner du corps et du sens. Ce façonnage est largement transparent à la lecture, qui reste fluide. Mais l’ensemble du livre nous pousse à regarder de près ce pronom, et ce que Rose-Marie Lagrave en fait. Au point qu’on peut penser que si Se ressaisir parvient à être si parlant, et à donner ainsi de la force, c’est parce qu’une part considérable de sa charge émancipatrice niche précisément dans la façon dont l’autrice construit et déploie cette écriture à la première personne.

Sortir la tête du rang

Il y a différentes façons de dire “je”. Rose-Marie Lagrave décrit d’ailleurs ce que ça a pu lui en coûter d’assumer ce “je”. C’est-à-dire dessiner un geste qui consiste en même temps à défier ceux qui assignent à une place... et trouver la sienne une fois franchies les frontières sociales. Pionnière des questions de genre à l’université, l’autrice décrit très bien les mortifications d’être renvoyée à des origines rustiques lorsque son directeur de thèse conseillera à la fille de la campagne de se choisir un objet rural. Défricheur des recherches sur les femmes agricultrices, son livre, Celles de la terre, qui date de 1987, est aujourd’hui un classique de la sociologie et un ouvrage qui donne une foule de clefs pour approcher par le genre des mondes qu’on connaissait plutôt au masculin.

La formation en sciences sociales de Rose-Marie Lagrave remonte à un temps où, justement, les chercheurs travaillaient à rester en contrechamp, “s_’effacer pour donner du relief à l’objet d’étude était l’un des prérequis de nos disciplines à l’époque de ma formation en sociologie_”, écrit-elle. Quand Rose-Marie Lagrave rédige sa thèse, sa propre histoire est encore transparente dans l’écriture et il n’est pas question pour elle de remonter le fleuve pour éclairer la source. Mais à l’époque, il n’y a encore guère qu’Yvette Delsaut pour enquêter sur sa propre famille - et encore le fera-t-elle plutôt sous pseudonyme après deux premiers articles en son nom parus dans Actes de la recherche en sciences sociales qui la laisseront mal à l'aise. Delsaut l'expliquera, plus tard, dans un texte passionnant qui fut récemment republié par Raisons d'agir à la fin des Carnets de socioanalyse de la sociologue. 

A l’université, la sociologie telle qu’elle se fabrique et s’écrit dans les années 60 et 70 est encore largement une discipline du “on”. C’est bien plus tard, avec un article qui date de 2010 publié dans la revue Genre, sexualité et société, que Rose-Marie Lagrave dira “je” - et aussi “tout en moi”, ou encore “O_n n’échappe pas à sa famille_”. Cet article portrait déjà le titre formidable “Se ressaisir”, et il s’insérait dans un dossier intitulé “Egologies”. Dans une note de bas de page, on lit  :

Cette présentation de ma famille n’a pas fait l’objet d’une recherche dans ce qui reste des “archives” familiales, ni d’une enquête auprès de mes frères et sœurs pour croiser des informations, mais d’une reconstitution par bribes d’une mémoire transmise par mes parents, ou tenues pour récit authentique. Je suis consciente que cette synthèse elliptique laisse dans l’ombre nombre d’éléments significatifs, et donne du relief à des souvenirs marquants ou sélectionnés en fonction de l’économie de ce texte. Il faudrait faire une histoire sociale de cette famille en la comparant à des familles homologues de la même période, à partir des travaux d’historiens et de démographes.

Nous sommes alors à l’automne 2010. Dix ans et la commande de ce livre qui paraît aujourd’hui à La Découverte achèveront le double geste tout juste entamé :

  • d’une part, l’idée d’une enquête en train de germer dans les archives familiales et la mémoire de ses membres, ainsi qu’une foule de cercles concentriques à cette vie normande là, qu’il reste à fouiller depuis un matériau encore à inventer
  • d’autre part, l’esquisse d’un “je” comme un regard aigu, capable de saisir en profondeur les enjeux d’une trajectoire, d’un regard, d’un décalage, d’une incapacité parfois à vraiment se fondre dans la masse de la bourgeoisie intellectuelle. 

Une décennie plus tard, le “je” de Se ressaisir porte loin - et d’autant plus loin que, justement, ce livre a toute l’ampleur d’une enquête à la fois fine et riche, singulière et collective. Il n’est ni un chapelet de souvenirs personnels, ni un seul retour critique sur sa pratique et ses positionnements, non plus une stricte analyse des configurations, des alliances et de tout ce qui a pu permettre à l’autrice de se déplacer socialement grâce à l’école et au féminisme (qu’elle décrit comme l’apprentissage d’une énergie collective). Se ressaisir est au fond tout cela à la fois, c’est-à-dire un regard réflexif d’une envergure rare grâce à ce “je” sociologique qui s'échafaude, se pense méthodologiquement… et se distingue. Dans sa façon de parler à la première personne du singulier, Rose-Marie Lagrave se démarque en effet de bien des retours sur soi qui la précèdent, et avec lesquels affleure une forme de dialogue intellectuel et épistémologique tout au long du livre. 

“Pourquoi pas moi ?”

L’autrice dit que ce détour par la première personne se serait en quelque sorte imposé à elle “comme un “Pourquoi pas moi ?” Ce faisant, elle invente une autre façon de se retourner sur soi puisque Se ressaisir est d’abord une enquête sur ces petits décalages et cette combinaison à nulle autre pareille dont se nourrit la migration sociale. Le registre intime dont est fait ce livre est un intime profondément sociologique. C’est à cette fin-là qu’on comprend que l’autrice s’est fait à l’idée de se mettre au centre de la photo, dix ans après avoir publié son premier article réflexif. Si le sous-titre en couverture indique “enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe”, Rose-Marie Lagrave tempère en écrivant :

Ce livre n’est ni une autobiographie, ni une auto-analyse, mais l’examen d’un processus qui, d’un village à Paris, d’une école primaire rurale à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), m’a façonnée, en tant que femme et féministe, en transfuge de classe. 

Ni autobiographie, ni auto-analyse, son livre apparaît comme un itinéraire bis parmi les récits de soi - et c’est sans doute aussi ce qui peut lui donner sa dimension émancipatrice. Car en sciences sociales également, il y a bien des façons de dire “je”. Toutes n’ont pas la même portée ou la même tessiture, ni ne témoignent du même engagement. Arrivé tardivement en sociologie comme en histoire, ce rapport à la première personne ne tient pas non plus toujours du même dévoilement. Parmi les grands jalons de l’histoire à la première personne, les récits d’ego-histoire publiés sous la houlette de Pierre Nora en 1987 chez Gallimard font figure de classiques. Une seule femme finalement dans cette série, avec Michelle Perrot : sollicitée elle aussi par Nora, Annie Kriegel avait décliné la proposition. Elle ne sera pas la seule à refuser (et redouter) de raconter le lien intime et personnel à son travail : François Furet, Michel de Certeau ou Pierre Vidal-Naquet passent aussi leur tour. Lorsqu'il publiera enfin le premier tome de ses Mémoires en 1995, Vidal-Naquet y reviendra d'ailleurs :

J'ai longtemps résisté à ceux qui me pressaient d'écrire un tel livre, I'égo-histoire d'un historien.

Quand le projet d'égo-histoire voyait le jour, en 1987, Pierre Nora en dessinait les grandes lignes par ces mots : 

Ni autobiographie faussement littéraire, ni confessions inutilement intimes, ni profession de foi abstraite, ni tentative de psychanalyse sauvage. L’exercice consiste à éclairer sa propre histoire comme on ferait l’histoire d’un autre, à essayer d’appliquer à soi-même, chacun dans son style et avec les méthodes qui lui sont chères, le regard froid, englobant, explicatif qu’on a si souvent porté sur d’autres.

Beaucoup plus tard, l'historien-éditeur (qui venait aussi d'installer l'essai historique dans le paysage éditorial) expliquera que le projet d'égo-histoires aurait dû voir le jour plutôt dans les années 70. Or ce petit décalage, qui peut paraître insignifiant, a son importance : son origine s’ancre directement à une période où s’installent les questions historiographiques et les débats explicitement épistémologiques dans le champ disciplinaire. Si bien que le “je” qui se déplie dans ces textes restés très célèbres sont pour la plupart des “je” d’historiens soucieux de dire leur façon de faire l’histoire. Beaucoup plus, en tous cas, que des “je” biographiques à même de révéler profondément des pans de l’histoire intime et personnelle de ses auteurs. A cet égard, le récit d’égo-histoire que livre Pierre Chaunu dans cette collection se distingue nettement puisqu’il s’entame sur ces mots, célèbres et toujours beaux : 

Je suis historien parce que je suis le fils de la morte et que le mystère du temps me hante depuis l'enfance.

En sociologie aussi, le “je” fut d’abord, et durablement, un “je” méthodologique. C’est-à-dire un marqueur qui fonctionnerait un peu à la manière des icônes “V_ous êtes ici_” sur les cartes touristiques et les panneaux d'information. Un “je” de point de vue en quelque sorte, de nature à dire au lecteur d’où parle le chercheur ou la chercheuse. Ou encore, comment son objet s’est structuré dans son parcours. C’est depuis cette dynamique-là que se sont systématisés les passages réflexifs dans les travaux et les livres de sciences sociales. Par exemple, quand l'historienne Raphaëlle Branche prend soin de préciser en introduction de Dis Papa, qu’as-tu fait en Algérie, que sa propre famille n’est pourtant pas directement traversée par le sort des appelés durant la guerre d’Algérie. Ou encore, lorsque les chercheurs ou des chercheuses commencent par se définir, comme homme ou femme, cisgenre ou pas, blanc ou non, issus d’une famille hétérogame ou pas, socialement proches ou très éloignés de leurs enquêtés, etc. Ailleurs encore, des passages réflexifs auront trait à l’expérience du chercheur sur son terrain, ses doutes et ses scrupules. Et parfois même, ses regrets. 

Comme un bâton tendu pour se faire battre ? Paradoxalement, il n’est pas rare aujourd’hui que cette ouverture sur des bribes biographiques ou les conditions individuelles de l’enquête prête justement le flanc à la critique à l’heure où la sociologie se voit reprocher bien des biais et des partis pris. Alors que dans l’écriture académique, ces passages réflexifs sont précisément destinés à éventrer pour de bon le mythe de l’objectivité, à donner des gages. Et à réaffirmer que toute enquête est forcément située, puisqu’elle passe par le tamis du chercheur ou de la chercheuse.

Mais même dans le monde académique, la chose est loin d’être toujours allée de soi. Pour quelques classiques iconiques comme Outsiders où Howard Becker nous plongeait, en 1963, dans le monde nocturne et enfumé des musiciens de jazz à Chicago dont il était justement issu, les réfractaires demeureront durablement nombreux à ce dévoilement pourtant très maîtrisé. La chercheuse Florence Weber a par exemple témoigné de la manière dont la publication de larges extraits de son journal de terrain dans son livre Le Travail à côté (tiré de sa thèse en anthropologie) avait été critiquée dans son champ disciplinaire. Voici ce qu’elle en disait notamment dans un entretien avec Gérard Noiriel pour le numéro 2 de la revue Genèses en 1990:

Il m'a semblé indispensable de comprendre la façon dont j'avais observé pour pouvoir tirer les leçons de mes observations elles-mêmes. Dans ces conditions, j'ai considéré que si je ne prenais pas le journal de recherche comme un matériau en lui-même, si je le concevais simplement comme une mine d'informations dans laquelle il suffit de puiser, je manquerais toute l'analyse de la subjectivité du chercheur en train d'observer le monde social. Je risquais par là de manquer la technique majeure qui permet de considérer l'ethnographie comme “scientifique”. On peut définir des règles de l'étude de soi-même. Il me semble que si l'on ne s'étudie pas soi-même, on ne peut pas dire grand-chose sur ce que l'on a vu de l'univers social. Pour moi, livrer des résultats de recherche sans montrer, au moins partiellement, comment on y est arrivé, ce serait comme donner les résultats d'une expérience, en physique, sans décrire les conditions de cette expérience. En d'autres termes, ce serait empêcher les autres chercheurs de contrôler son travail. C'est courant, bien sûr, en sciences sociales. Cependant, on n'imagine pas un texte de l'INSEE commentant les résultats d'une enquête “lourde” sans qu'on puisse avoir accès, en même temps ou par ailleurs, au questionnaire et aux principaux résultats de l'analyse statistique. Je veux dire par là que je ne pouvais pas réfléchir sur l'univers sans réfléchir sur mon rapport à cet univers, et qu'il aurait été malhonnête de ne pas restituer ma position indissociable de mes observations.

Trop banal

Figure centrale de l'ethnographie telle qu’elle s’est structurée dans les années 1990, Florence Weber raconte s’être en fait vue répondre que ce matériau auto-analytique était “banal”, trop ordinaire pour être vraiment digne d’intérêt. Étonnant qu’on présente souvent l’anthropologie comme une discipline davantage ouverte au “je” et à la réflexivité ? En librairie par exemple, c’est dans le giron de l’ethnologie puis de l’anthropologie qu’ont vu le jour les premiers ouvrages issus des journaux de terrain. Et, en 1981, Jeanne Favret-Saada avait publié son journal de terrain, quatre ans après son livre emblématique Les Mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le bocage (chez Gallimard). Pourtant, en 1990, Florence Weber témoignait encore de résistances durables :

J'ai su tout de suite, avant même d'avoir l'idée de publier ma thèse, avant même qu'elle soit soutenue, que ces chapitres-là déplaisaient beaucoup à des personnes qui avaient une position assez haute dans le milieu, soit des chercheurs confirmés, soit des gens dotés d'un certain pouvoir administratif. Leur attitude m'a déstabilisée mais rapidement leurs arguments m'ont paru datés. J'avais, contrairement à ce qu'on pourrait penser, une position extrêmement “objectiviste”. Je livrais des éléments subjectifs par souci d'objectivité. J'avais réagi violemment contre l'idée que le terrain, en ethnographie, était une “boîte noire”, de l'ordre de l'indicible. Je me souviens d'avoir suivi des conférences, en ethnologie de la France, où le terrain était magnifié comme une expérience mystique, dont on ne pouvait rien dire, qu'on ne pouvait pas analyser par conséquent. C'était au début des années quatre-vingt.

Aujourd’hui, lorsqu’un enseignant-chercheur veut encadrer des doctorants, il doit s’affranchir de ce qui s’appelle une “habilitation à diriger des recherches” (HDR). C’est ce diplôme, qu’on passe en cours de carrière universitaire, qui a remplacé notamment ce qui s’appelait hier “la thèse d’Etat”. Concrètement, il s’agit d’un épais dossier fondé sur des travaux qui ne s’apparentent pas complètement à une deuxième thèse, mais qui prennent du temps et impliquent un travail de fond, et la production d’écrits. Parmi ces écrits pas toujours très codifiés, un format se distingue, qui s’est imposé peu à peu : un texte réflexif qui consiste en un retour sur ses propres travaux. Ce format, qui pousse justement à l’expression d’un “je”, témoigne aussi, à sa manière et parmi d’autres repères, de l’enracinement de la première personne dans les sciences sociales.

Mais là non plus, le “je” proprement biographique n’a rien d’évident, et tous les chercheurs et chercheuses sont loin de mettre en miroir leur propre trajectoire avec l’objet de leurs recherches (même si certains le font). Tous les mémoires réflexifs de HDR ne tiennent pas d’un récit de vie, loin s’en faut. L’historienne Françoise Thébaud, pionnière en histoire des femmes, a même raconté qu’en son temps, pour sa propre HDR, qui remonte à 1995, elle n’avait pas réussi à formuler un véritable “je” au singulier : elle avait préféré façonner alors un retour réflexif collectif pour “rendre compte d’une aventure collective”. En l'occurrence, raconter comment avait pu germer l’histoire au prisme du genre. Enrichi puis publié en 1998, un texte reste de cette HDR, qui compte aujourd’hui parmi les jalons fondateurs en la matière : Écrire l’histoire des femmes (ENS Editions). Quand on s’y replonge, on voit qu’à l’époque, l'historienne parle encore tout juste de “bribes d’égo-histoire”.

Témoignages

Avec le temps, depuis cette HDR de 1995, les formats se sont cependant multipliés ici et là comme autant d’occasions d’affuter un regard sur soi. Ils donnent l’occasion aux chercheurs et aux chercheuses de déployer un propos réflexif dans des rubriques dédiées dans les revues académiques. Et, parfois, d’envisager leur objet ou leur terrain au tamis de leur propre trajectoire biographique. Des revues académiques ont créé des rubriques pour ça, et pour les comités de rédaction des revues, c’est souvent l’occasion de proposer à des chercheurs et des chercheuses en fin de carrière de témoigner de leur parcours - par exemple à l’occasion de leur départ à la retraite. Dans un format vidéo, vous pouvez par exemple découvrir ce que Rose-Marie Lagrave confiait sur son parcours à son ancienne doctorante, Delphine Naudier, sur le site Politika :

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En écoutant Rose-Marie Lagrave ici ou sur France Culture, et en la lisant dans Se ressaisir, vous mesurerez sans doute en quoi ce “je”-là est à la fois plus simple et plus vaste que bien ailleurs : la part biographique tient lieu ici à la fois de moteur, de carburant et d’itinéraire. C’est par ce pronom qui se déplace (et nous avec) que le reste du paysage social se déplie sous nos yeux. Et qu’elle peut par exemple, défendre sa vision aiguë de ce que sont les transfuges de classe au féminin, ou encore rappeler que, comme d’autres et avec eux, elle ne croit pas au mérite.

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Au moment où paraît Se ressaisir, d'autres livres écrits à la première personne, comme par exemple Un Garçon comme vous et moi de Ivan Jablonka, ont du succès dans les médias et en librairie. Ca dit aussi quelque chose d'une mode, en même temps que la grande variété derrière le format.  Parce qu'il fait confiance au lecteur ou à la lectrice, qu'il est adossé à une véritable enquête et ancré dans un regard épistémologique sur lui-même, le "pourquoi pas moi" de Rose-Marie Lagrave est au fond un "je" généreux : en s’assumant, sans s’embarrasser de fausses pudeurs ou de vraies mises en scène, il autorise aussi à dire “je” à son tour. En gagnant peut-être du temps sans se dire, comme l’a si bien raconté Annie Ernaux, qu’on rentre dans l’écriture “par effraction”. Le tout en fait un bon exemple du souffle émancipateur que peut offrir un livre de sociologie.