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Quand le cinéma bascule en streaming

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En 2020, le CNC (Centre national du cinéma) prévoit déjà que la fréquentation des cinémas français sera divisée par deux. Pire aux États-Unis, et la reprise n'est pas pour demain.
En 2020, le CNC (Centre national du cinéma) prévoit déjà que la fréquentation des cinémas français sera divisée par deux. Pire aux États-Unis, et la reprise n'est pas pour demain.
© Getty - Simon D. Warren / Corbis / VCG

Coup de tonnerre à Hollywood : la Warner a annoncé que ses 17 films prévus en 2021 sortiraient en streaming en même temps que dans les salles obscures. Une décision due à la pandémie qui oblige de nombreuses salles à rester fermées mais qui pourrait avoir de lourdes conséquences pour l'industrie.

Les plateformes de vidéo à la demande vont-elles prendre la place des salles obscures à la faveur de la pandémie de Covid-19 ? Le studio Warner a peut-être mis le doigt dans l'engrenage en annonçant le 3 décembre que l'ensemble de ses longs métrages prévus en 2021 sortiraient en même temps en streaming et dans les salles obscures. Une décision qui vise à contrecarrer les immenses pertes causées par la fermeture des salles à cause de la crise sanitaire mais qui pourrait changer le modèle économique du cinéma. Les médias américains évoquent déjà un "séisme", avec des conséquences durables sur l'industrie du septième art.

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Covid et des dégâts

Les temps sont durs pour les salles obscures. En 2020, le CNC (Centre national du cinéma) prévoit déjà que la fréquentation des cinémas français sera divisée par deux avec environ 100 millions d'entrées seulement, quand l'année 2019 avait enregistré un record (213 millions d'entrées, troisième meilleur résultat après 2011 - 217 millions - et 1966 - 234 millions).

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Aux États-Unis, le tableau est encore plus inquiétant. Entre mars et mai 2020, les salles des plus grands réseaux - AMC, Regal et Cinemark - ont totalement fermé leurs portes et en juillet, seules 17% d'entre elles étaient ouvertes. Le premier d'entre eux, AMC, a même exprimé des doutes sur sa capacité à survivre à la crise : "Nous ne générons aucun revenu", annonçait l'entreprise en juin dernier, en évoquant des pertes de 2,1 à 2,4 milliards de dollars pour le premier trimestre et en laissant planer le doute sur la suite : 

Nous pensons que nous avons les ressources financières nécessaires pour rouvrir nos salles et reprendre nos opérations cet été ou plus tard. Nos besoins de liquidités par la suite dépendront, entre autres, du moment de la reprise complète des opérations, du calendrier des sorties de films et de notre capacité à générer des revenus.      
Communiqué d'AMC en juin 2020

En France, la réouverture des salles de cinéma est planifiée au mardi 15 décembre 2020 si et seulement si et seulement si, selon Emmanuel Macron, la France descend à "5 000 contaminations par jour et environ 2 500 à 3 000 personnes en réanimation".
En France, la réouverture des salles de cinéma est planifiée au mardi 15 décembre 2020 si et seulement si et seulement si, selon Emmanuel Macron, la France descend à "5 000 contaminations par jour et environ 2 500 à 3 000 personnes en réanimation".
© Getty - Luca Bruno / EyeEm

Mais la reprise n'est pas pour demain. Il faudra tout d'abord maîtriser la pandémie en rendant les vaccins contre le Covid-19 accessibles à la majorité de la population. Et même si les salles rouvrent toutes, le problème de l'offre va se poser : l'absence de suffisamment de films en salles. Car le coronavirus a entraîné la fermeture des salles mais il a aussi arrêté les tournages et provoqué le report de centaines de films... Conséquence : aux États-Unis fin août, on ne relevait plus que 23 nouveaux films, contre 105 début février, selon les données du site Box Office Mojo. Une situation appelée à durer au-delà de la crise sanitaire...

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La pandémie accélère le passage du grand au petit écran

Dans ces conditions dantesques, l'annonce de la Warner se comprendrait presque. En annonçant la "sortie hybride" (salles et streaming) de ses 17 films prévus en 2021 - y compris les blockbuster Dune et Matrix 4 -, la major essaie au moins de sauver les meubles qui peuvent encore l'être après une saison en enfer. C'est d'ailleurs ainsi que la direction de l'entreprise présente les choses : "Nous vivons dans une période sans précédent, qui nécessite de faire preuve de créativité pour trouver des solutions", a expliqué la PDG de Warner Bros, Ann Sarnoff, en présentant cette décision.

Warner avait d'ailleurs déjà prévenu que son film phare de fin d'année - Wonderwoman 1984 - sortirait en salles et en streaming. En sortant Tenet uniquement en salles l'été dernier, l'entreprise avait aussi dû se contenter de recettes plutôt décevantes... Mais en annonçant que l'ensemble de ses films sortiront en vidéo à la demande en 2021 en même temps qu'en salles, Warner franchit le Rubicon !

"La décision de la Warner sera lourde de conséquences pour l'industrie du cinéma américain", explique Capucine Cousin, journaliste économique et autrice de Netflix & Cie, Les Coulisses d’une (r)évolution (Armand Colin, 2018). "Jusqu'à présent, les studios avaient fait des annonces au coup par coup pour certains films mais il s'agit là d'une stratégie globale pour l'ensemble de l'année 2021".

Si même les blockbusters sortent à la fois sur la plateforme de streaming et en salles, à quoi bon continuer d'aller au cinéma et payer 15 dollars la place alors que le public peut s'abonner à une plateforme de streaming pour le même prix ? C'est un signal pour les autres studios. La Warner rompt les règles de bonne conduite qui étaient en vigueur dans l'industrie du cinéma jusqu'à présent et elle crée un précédent... Au risque de faire passer les salles de cinéma au second rang du modèle économique, derrière le streaming.      
Capucine Cousin, journaliste spécialiste de l'économie du cinéma

Mais un autre motif moins avouable est prêté à la Warner, notamment par Adam Aron, patron de la chaîne de cinémas AMC. Pour ce dernier, Warner cherche aussi à donner de la visibilité à sa plateforme de streaming, HBO Max, très loin de réunir autant de clients que Netflix, Disney+ ou Amazon Prime. "Clairement, WarnerMedia compte sacrifier une portion considérable de la rentabilité de sa branche de studio de cinéma, et celle des ses partenaires de production et des cinéastes, pour subventionner le lancement d'HBO Max", explique Adam Aron. "Quant à AMC, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour nous assurer que Warner ne le fasse à pas à nos dépends", ce dernier se disant confiant dans le fait que les cinéphiles préféreront toujours les salles de cinéma à un petit écran.

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L'exception française et sa chronologie des médias

En France, ce risque d'intrusion du streaming dans l'économie bien huilée du cinéma ne se pose pas dans la même mesure. Le système français de "chronologie des médias" impose ainsi un minimum de quatre mois entre la sortie d'un film en salles et sa diffusion sur une plateforme de vidéo à la demande. Toujours est-il qu'en France aussi, l'absence des films américains se fait cruellement ressentir : la chute de la fréquentation enregistrée l'été dernier avait aussi été causée par un manque de nouveautés à l'affiche. 

Interrogé sur le sujet en mai sur France Culture, Claude Forest, professeur émérite en économie du cinéma à l'université Sorbonne Nouvelle, se voulait plutôt rassurant : "D’une façon générale, la part des recettes provenant des entrées en salle a tendance à diminuer au profit des autres supports : vidéo physique (DVD), services de vidéo à la demande ou télévision. Mais la situation des films français n'est pas la même que celle des films américains, car le système d'amortissement est différent"

Pour les majors américaines, la salle est un élément absolument vital pour l’économie de leurs films. Les entrées réalisées en dehors des États-Unis représentent grosso modo la moitié de leurs recettes. A l’opposé, les films français sont depuis longtemps largement préfinancés par les télévisions. Cela veut dire qu'une grande partie de leurs risques a été couvert en préachat. Et la part des entrées dans les recettes est marginale, environ 8% en moyenne. Mais la diffusion en salle est symboliquement très importante pour un film français, surtout s’il a été valorisé par la critique lors du Festival de Cannes par exemple. Cela lui confère une notoriété, une valeur ajoutée que le passage à la télévision ou en vidéo ne lui procure pas du tout.

Encore une fois, aller voir un film en salle est une expérience unique dans le plaisir de la sortie : même si je ne les connais pas, je vois les autres spectateurs, je partage avec eux des émotions dans une salle, je pleure en même temps qu'eux, je ris en même temps qu'eux, etc. En France, depuis la Seconde Guerre mondiale, les salles de cinéma pèsent très lourd dans l'économie du cinéma. Elles exercent un lobbying auprès des pouvoirs publics pour garder la primeur de la diffusion d’un film dans le respect de ce que l’on appelle la chronologie des médias. L’important pour les exploitants est d’avoir suffisamment de films chaque semaine pour toucher tous les publics.      
Claude Forest, professeur émérite en économie du cinéma à l'université Sorbonne Nouvelle

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