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Quand le déconfinement fait peur...

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"Tout se passe comme si le Covid avait pris la place de toutes les pathologies quelles qu’elles soient. Comme si une espèce de chape avait envahi toute la pathologie. Tout le reste est passé en dessous" explique une professionnelle.
"Tout se passe comme si le Covid avait pris la place de toutes les pathologies quelles qu’elles soient. Comme si une espèce de chape avait envahi toute la pathologie. Tout le reste est passé en dessous" explique une professionnelle.
© Getty - Klaus Vedfelt

Après les craintes liées au confinement, y aura-t-il une peur du déconfinement, des décompensations ? Alors que psychiatres, psychologues et psychothérapeutes ont notamment observé ces dernières semaines une très forte baisse des passages aux urgences et demandes de consultations, avant une reprise.

Pendant huit semaines, les Français ont vécu les contraintes du confinement, avec plus ou moins de bonheur. Beaucoup en ont souffert. Certains y ont trouvé leur compte. Le télétravail a autonomisé de nombreux salariés qui ont parfois pris goût à cette forme d’autogestion. Le foyer a pu se transformer en cocon rassurant, à l’abri des contraintes et des pressions du monde extérieur. Se déconfiner, c’est rompre avec ce temps suspendu, ces habitudes parfois prises… C’est aussi peut-être la porte ouverte à des déceptions, car le déconfinement ne sera pas forcément à la hauteur des attentes. 

Où sont passés les patients ?

La surprise est de taille chez les psychiatres, psychologues et psychothérapeutes : au début du confinement, les patients ne se sont pas bousculés, malgré les nombreuses lignes téléphoniques mises à leur disposition et la possibilité de téléconsultations… L’offre s’est adaptée aux circonstances exceptionnelles, et pourtant, force est de constater que la demande n’a pas suivi, au moins dans un premier temps. Mathilde Brageot qui est psychiatre et addictologue à l’hôpital Tenon (Paris XXe) le confirme : "La majorité des patients sont désormais suivis par téléphone. Beaucoup n’osent plus venir, pour ne pas déranger, et surtout, pour ne pas être en contact potentiel avec le virus. Aux urgences, on a constaté un moment qu’il n’y avait plus du tout de passage, mais ça a repris", relativise-t-elle. Elisabeth Sheppard, psychiatre et présidente de la commission médicale d’établissement, confirme une très forte baisse des passages aux urgences et des demandes de consultations, que ce soit pour la psychiatrie des enfants, des adultes, ou des adolescents : "Tout se passe comme si le Covid avait pris la place de toutes les pathologies quelles qu’elles soient. Comme si une espèce de chape avait envahi toute la pathologie. Tout le reste est passé en dessous". 

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Le constat est également net du côté de Gérard Hugeron. Ce psychologue clinicien et psychothérapeute de Rennes intervient notamment sur la plateforme d’écoute mise en place par la ville : "Mes patients se sont globalement peu manifesté pendant le confinement, ce qui a été une surprise. Certains patients ont pris de mes nouvelles mais peu ont manifesté des difficultés particulières. L’une m’a même dit : 'C’est le meilleur moment de ma vie, je n’ai jamais été aussi bien !'". Selon lui, il y a une logique derrière cette apparente contradiction : "Nos patients ne sont pas toujours très à l’aise dans la vie de dehors. Ce sont parfois des phobiques sociaux qui rencontrent des difficultés à sortir dans différents lieux, y compris au travail, et qui ont pu éprouver du soulagement au moment du confinement". Le confinement agirait donc chez les personnes en souffrance comme une sorte de cocon rassurant. Cette illusion d’une harmonie entre son monde intérieur et le monde extérieur pourrait-elle voler en éclats avec le déconfinement ? : "Je fais l’hypothèse que toutes les personnes qui ont des pathologies chroniques, qui semblent avoir disparu des radars, vont réapparaître". 

Elisabeth Sheppard partage cette inquiétude : "On se demande ce que l’on va trouver. Le déconfinement risque de révéler des choses qui jusqu’à présent étaient cachées. On a beaucoup de craintes sur une vague de décompensations psychiatriques__, à la fois chez les patients, mais aussi dans le reste de la population". Déjà, certains signes ne trompent pas. Comme les appels au Numéro vert de BEmyPSY qui progressent à l’approche du déconfinement. Véronique Haznar, psychologue clinicienne intervient bénévolement sur ce site internet qui propose des consultations gratuites : "Certaines personnes sentent l’angoisse arriver maintenant, à l’approche du 11 mai. Elles ont tenu les premières semaines et craquent à l’annonce d’une date de sortie. Comme si elles ressentaient le confinement au travers du déconfinement. La sensation d’enferment est en quelque sorte décalée."

Les victimes directes ou indirectes du Covid-19 particulièrement fragilisées

Le déconfinement pourrait également être très difficile à vivre pour les victimes directes ou indirectes du Covid-19. Celles qui ont été prises en charge de manière assez invasive, notamment en réanimation, et les proches de personnes décédées pour qui le retour à une vie normale sera délicat. Le rite du deuil a été bouleversé avec des cérémonies réduites au plus strict minimum et des cimetières fermés au public.

Gérard Hugeron est également inquiet pour les personnels soignants, autres victimes potentiels de ces deuils traumatiques : "Beaucoup de jeunes peu aguerris, parfois en formation, internes ou infirmiers, ont été confrontés, de manière assez brutale, à des visions très difficiles, notamment en région parisienne et dans l’est de la France." Ils pourraient décompenser une fois la pression retombée.

La peur du déconfinement

Pour d’autres, le 11 mai sera synonyme de crainte… Car sortir, c’est risquer de se confronter davantage au Covid-19. "La question de la contamination a été très peu présente pendant la période de confinement, affirme Gérard Hugeron. La plupart des appels étaient liés aux conséquences du confinement, très peu à la peur d’être infecté ou d’avoir un proche contaminé par le virus." La donne pourrait bien changer avec le déconfinement. Et les discours médical et officiel fluctuant ne sont pas de nature à apaiser les esprits. Après nous avoir affirmé que les masques étaient inutiles, le gouvernement s’apprête à les rendre obligatoires dans les transports en commun. Catherine Tourette-Turgis, professeure à la Sorbonne, chercheuse au Conservatoire national des Arts et métiers, et directrice-fondatrice de l’Université des patients-Sorbonne prévient : 

Si il y a trop d’incertitudes, si il y a une ambiguïté dans les messages, si il y a une contradiction, le discours politique crée de l’incertitude qui elle-même crée de l’anxiété et on finit par avoir un syndrome de stress-anxiété général. Il est donc important au moment de la reprise d’avoir des informations factuelles, d’expliquer de manière claire les mesures de prévention, en étant précis, c’est-à-dire en évitant toute surcharge mentale ou émotionnelle. Il faut que les personnes se sentent en capacité concrète d’utiliser par exemple un masque, un marquage au sol, de respecter les distances physiques, etc. 

Faute de discours officiel clair, les déconfinés auront beaucoup de mal à se faire une idée précise sur les risques encourus. "Toutes les personnes hypocondriaques risquent de ne pas vouloir sortir de chez elles, explique Vanessa Lalo, psychologue clinicienne en Île-de-France. Elles savent très bien que le virus va continuer à circuler. Cela pourrait provoquer des crises d’angoisse, surtout chez les personnes les plus fragiles. Avec la reprise du travail, ceux qui ont des pathologies chroniques risquent de se retrouver terrorisés par ce virus. Et il est vrai que les gestes barrière sont beaucoup plus difficiles à faire respecter quand on se retrouve tous à travailler, à aller à l’école, à être les uns sur les autres dans les transports en commun.

Les déceptions liées au déconfinement

A cette peur, pourrait s’ajouter un sentiment de déception. Car ce 11 mai ne sera sans doute pas à la hauteur des espérances. Catherine Tourette-Turgis en est persuadée : rien ne va pas se passer comme les gens l’avaient prévu : "Le déconfinement faisait partie de l’imaginaire, un imaginaire libérateur. La réalité est que l’on va effectivement sortir, mais avec une régulation permanente de nos comportements, avec les mesures barrière et la distance physique". 

Le déconfinement ne sera donc pas synonyme de retour à la vie d’avant, au moins dans un premier temps. Beaucoup de lieux de socialisation et de culture vont garder portes closes ce 11 mai (bars, restaurants, salles de spectacles…). Mais Mathilde Brageot, psychiatre et addictologue à l’hôpital Tenon, relativise cette possible déception : "La plupart des gens vont être très contents d’être déconfinés. L’inquiétude d’attraper le virus va sans doute durer quelques jours avant de s’estomper, une fois les habitudes de travail de déplacements, et de relations sociales reprises."