Publicité

Quand le génial Michel Butel épiait Duras et Mitterrand : "Ecoutez l'accent de leur immortelle jeunesse"

Par
Marguerite Duras (au 1er plan) avec François Mitterrand en campagne pour un 2nd mandat présidentiel, le 18 avril 1988
Marguerite Duras (au 1er plan) avec François Mitterrand en campagne pour un 2nd mandat présidentiel, le 18 avril 1988
© AFP - PATRICK HERTZOG

Disparition. A l'été 1985, Michel Butel, qui vient de mourir, avait proposé à Marguerite Duras et François Mitterrand de se revoir. Ils s'étaient connus dans la Résistance, puis perdus de vue. Butel avait enregistré leurs cinq rencontres, publiées dans "L'Autre Journal" puis chez Gallimard.

Lorsque paraîtra chez Gallimard, en 2006, Le Bureau de poste de la rue Dupin et autres entretiens, c’est Mazarine Pingeot, la fille de François Mitterrand, qui signera la préface de ce livre tiré de cinq entretiens qui ont eu lieu entre l'été 1985 et le printemps 1986 entre François Mitterrand et Marguerite Duras. Mais c’est le journaliste Michel Butel qui est derrière ce livre, comme il avait été à l’origine de ces dialogues sans équivalent, publiés par lui dans L’Autre journal en 1986.
Lorsque Butel décide en 1985 de réunir Mitterrand et Duras pour une série d’échanges qu’il enregistrera comme on écoute par le trou de la serrure, le premier Président de la République de gauche de toute la Cinquième République a été élu depuis quatre ans. L’écrivaine, elle, est déjà reconnue, l’essentiel de son oeuvre est même déjà derrière elle de Moderato Cantabile (1958) à La Maladie de la mort (1982) en passant par Dix heures et demie du soir en été (1960) ou Le Ravissement de Lol V Stein (1964). Le Prix Goncourt de 1984 était venu couronner L’Amant et les positions de gauche de Duras étaient notoires. 

Entre juillet 1985 et avril 1986, Butel réunira cinq fois Duras et Mitterrand tour à tour chez elle, rue Saint-Benoit à Paris, puis à l’Elysée. Témoin muet, il assistera à ces rencontres, tout comme Mehdi El Hadj, qui enregistre avec lui ce que se disent Duras et Mitterrand. Ils ne se découvrent pas mais se connaissent depuis la Résistance, et se remémoreront à plusieurs reprises le réseau qui les associait aussi à Robert Anthelme, qui était alors le mari de Duras. Quarante-deux ans plus tard, ils échangeront à bâtons rompus, sur les grands travaux ou l’Opéra Bastille, dont Mitterrand dit qu’il n’est pas fan, au tournant de la Rigueur, en passant par Reagan ou Khadafi.

Publicité
34 min

Début 1996, la mort de Marguerite Duras le 3 mars suivra de peu celle de François Mitterrand, le 8 janvier de la même année. Le livre Le Bureau de poste de la rue Dupin sortira peu de temps après, laissant dans les librairies et les bibliothèques une trace d’une époque révolue.

Dix ans encore après le décès, Michel Butel proposera à France Culture de diffuser un montage de ces entretiens. Ce sera chose faite le 4 mars 2006 dans “Radio libre”. A l’occasion de la mort de Michel Butel qu’on apprenait ce 27 juillet 2018, vous pouvez redécouvrir encore cet enregistrement historique qu’il nous a laissé.

C’est Michel Butel qui introduit ce document sonore, surlignant “_confidences anxieuse_s”, “brûlante mélancolie”, “vertige des voix”, et tout simplement “l’émotion” à les écouter  :

Je n’étais que le messager, et mon journal, "L’Autre Journal", un hôte de fortune pour eux - pour eux deux, les amis retrouvés. Ils ne s’étaient pas perdus mais ils s’étaient perdus de vue. Elle, dans le mystère de son destin d’écriture, devenue “La Reine Duras”, immense écrivain, immense cinéaste ; son royaume, à n’en plus discerner les frontières, exagérait parfois sa folie. Lui, dans l’énigme d’un destin de pouvoir, devenu, en démocratie pourtant, François II. Munificence longtemps improbable et puis son royaume à la fin, que tant de secrets vont contrarier. Le premier jour qu’ils se revoient, c’est chez elle, à Paris, appartement de peu où elle habitera toujours, où elle habitera jusqu’à la fin. Où elle habite, depuis ces jours, ces heures, dont justement ils vont tout de suite parler. Ces heures de la vie normale si anormale. Ces jours de la Résistance. Résistance à Hitler, à l’occupation allemande. Résistance à l’abaissement, à la trahison, à la collaboration. Résistance à l’anéantissement des juifs, résistance à la destruction de toute l’Humanité. Je dirai donc encore ceci : sous nos voix, toujours s’entendent d’autre voix qui ne sont pas éteintes. Sous leurs voix, écoutez bien leurs voix d’avant. De jeune fille et de jeune homme, leurs voix de très jeunes gens. Écoutez leurs intonations de désir, de passion. Ecoutez l’accent de leur immortelle jeunesse. 24 juillet 1985, 5 rue Saint-Benoît à Paris, vers 16 heures de l’après-midi, premier entretien :

Dialogue Marguerite Duras / François Mitterrand présenté par Michel Butel

56 min

Le Bureau de poste de la rue Dupin, entretiens entre Marguerite Duras et François Mitterrand
Le Bureau de poste de la rue Dupin, entretiens entre Marguerite Duras et François Mitterrand
- Michel Butel pour Gallimard