Quand le mot "environnement" était encore un anglicisme

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Quand le mot "environnement" était encore un anglicisme

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 Une illustration représente un squelette penché en arrière et fumant une cigarette devant la silhouette d'une ville industrielle - 1919.
Une illustration représente un squelette penché en arrière et fumant une cigarette devant la silhouette d'une ville industrielle - 1919.
© Getty - Collection Jim Heimann

Le ministère de l'environnement a 50 ans. Et avec lui le passage dans le langage courant du mot "'environnement". Ce terme, emprunté à l'anglais, est devenu commun à mesure qu'il prenait une dimension politique.

Le ministère de l'environnement fête ses 50 ans d'existence. Un demi-siècle après sa création, ce dernier revêt de plus en plus d'importance dans le paysage politique, l'écologie étant devenue une préoccupation majeure pour les Français. Instauré en 1971, ce nouveau domaine d’action gouvernementale a alors à sa tête le député UDR Robert Poujade, qui choisit ce nom alors jugé étrange. Etrange ? C'est que le terme "environnement" est à l'époque encore méconnu. "Je l’ai trouvé, si mes souvenirs sont bons, dans des journaux ou américains ou britanniques qui l’employaient, alors qu’en France, il était quasiment inconnu, se rappelait l'intéressé en 2012, dans la revue d'histoire Vingtième Siècle. Quand on l’a utilisé en 1971, les gens sont tombés des nues. Heureusement, l’appellation du ministère incluait les termes « protection de la nature » ; cela ils comprenaient, mais « environnement », ils ne connaissaient pas. C’est un terme anglo-saxon démarqué du français…" Mais comment ce mot est-il passé de l'Anglais au Français ?

En réalité, le mot environnement est bel et bien français. Mais en 1971, il a disparu depuis près de quatre siècles de la langue de Molière et connaît un retour timoré depuis quelques années. Avant le XVIe siècle, dans sa forme médiévale, le mot est dérivé du latin "virare", qui signifie "virer, tourner", et prend donc le sens de "ce qui entoure". Mais si le terme s'éteint en langue française, il subsiste en langue anglaise, dérivé du vieux français, avec "to environ", puis "environment", qui désigne le milieu dans lequel nous vivons, raconte l'historien des sciences Jean-Paul Deléage :

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Il ne devient d'un usage courant qu'à partir du XIXe siècle dans le monde anglo-saxon avec la double signification de ce qui nous entoure spatialement et de ce qui nous influence fonctionnellement. Puis il pénètre le discours scientifique, géographique bien sûr, mais aussi psychologique et biologique. On y retrouve l'idée forte selon laquelle aucun organisme vivant ne peut être compris sans son environnement. 

L'écologie politique et la renaissance du mot environnement 

En France, on retrouve la trace du mot dès 1921 dans les Principes de géographie humaine de Paul Vidal de la Blache où il conserve son sens d'un "milieu dans lequel on évolue". "Les habitants ont dû se mettre en complète harmonie avec l’entourage et s’imprégner du milieu. Sous ce nom de milieu_, cher à l’école de Taine, sous celui d’_environnement, _d’emploi fréquent en Angleterre, ou même sous celui d’_écologie, que Haeckel a introduit dans la langue des naturalistes", écrit ainsi le géographe. Le lien entre "environnement" et le mot "écologie" est donc établi dès 1921. Le terme d'écologie est alors lui-même assez récent : on le doit effectivement au biologiste allemand Ernst Haeckel qui, en 1866, le crée pour définir ce qui relève de "la science de l'économie, des habitudes, du mode de vie, des rapports vitaux externes des organismes". Si le lien est fait, il faudra néanmoins attendre les années 1960 pour que le sens du mot "environnement" soit de plus en plus lié à l'idée d'écologie.

Au fil du XXe siècle, les premières grandes catastrophes écologiques font en effet prendre conscience de la nécessité de la protection de la nature, sur un plan politique. Aux États-Unis, le Dust Bowl, dans la région des Grandes Plaines, au cours des années 30 marque les esprits : la pratique agricole intensive, conjuguée à de longues périodes de sécheresse, conduit à une série de tempêtes de poussières qui détruisent les récoltes et ensevelissent les habitations. Cette première catastrophe environnementale jette des milliers de paysans sans le sou sur les routes.

Une tempête de poussière approche le village de  Spearman, au Texas, en avril 1935.
Une tempête de poussière approche le village de Spearman, au Texas, en avril 1935.
- US National Oceanic and Atmospheric Administration

Le mot "environment" s'impose alors aux Etats-Unis pour qualifier les problèmes globaux liés au monde industriel, et à leur impact sur la nature : pollutions, destructions de paysages et d'écosystèmes, risques industriels, sont autant de troubles qui se recoupent sous cette même désignation. "Désormais, l'environnement émerge comme l'expression de la prise de conscience dans les sociétés dites développées, et bien au-delà des diverses communautés scientifiques, des multiples problèmes engendrés par la modernité industrielle. Le terme est lesté d'une portée générale et renvoie à ce nouveau rapport global qu'entretient l'humanité contemporaine au monde industriel", estime ainsi l'historien des sciences Jean-Paul Deléage. 

Les publications scientifiques anglo-saxonnes qui usent du mot "environment" en lui donnant un sens lié à l'écologie le ramènent peu à peu dans le giron français : le mot "environnement" bénéficie ainsi de sa propre définition dans le dictionnaire Le Petit Robert, dès 1964 : 

Ensemble des conditions naturelles (physiques, chimiques, biologiques) et culturelles (sociologiques) dans lesquelles les organismes vivants (en particulier l’homme) se développent.

En France, au cours des années 60, la société civile prend conscience de l'impact de l'activité humaine sur la nature. Mais si le mot "environnement" trouve une telle portée, c'est parce qu'il se développe, en parallèle d'une réflexion scientifique, une écologie politique de plus en plus affirmée. Les événements de mai 1968, notamment, accompagnent un militantisme écologique nourri de réflexions nouvelles sur la société de consommation. Face à cette prise de conscience politique, cet "anglicisme" que les Français se réapproprient peu à peu trouve naturellement sa place pour désigner des enjeux plus politiques que les simples notions de "nature" ou d'"écologie".

Contrairement à la notion de nature, "la notion d'environnement est plus 'opératoire' que culturelle ou philosophique", constate ainsi le géographe Bertrand Lévy dans Nature et environnement : considérations épistémologiques :

La nature, par rapport à l'environnement, a fait l'objet d'une idéalisation. [...] Pierre Lascoumes dans L'Eco-pouvoir dit : "Notre environnement est une nature travaillée par la politique". [...] Le terme d'environnement a acquis une visibilité politique et économique, il a émergé comme une nouvelle question sociale qui fait l'objet d'interventions sur le terrain démocratique. [Il y a une] dichotomie entre une nature servant l'argument poétique, philosophique, artistique ou religieux et un environnement servant la politique et la science."

Le ministère de l'environnement, consécration d'un terme politique

Ce retour en grâce du mot "environnement", pourtant un temps oublié en France à l'aune du XIVème siècle, se traduit finalement sur le plan politique en 1970. Paradoxalement, c'est Georges Pompidou, pourtant souvent étrillé comme le président du "tout automobile", qui s'empare de la question dans un discours prononcé le 28 février 1970 :

La nature nous apparaît de moins en moins comme la puissance redoutable que l’homme du début de ce siècle s’acharne encore à maîtriser, mais comme un cadre précieux et fragile qu’il importe de protéger pour que la terre demeure habitable à l’homme.

C'est donc le député UDR Robert Poujade, qui prend la tête de ce nouveau ministère au nom singulier, le ministère chargé de la Protection de la nature et de l’Environnement : "Pompidou a été surpris parce que j’étais intervenu dans le cercle Nouvelle Frontière [...] et on avait publié une brochure qui reproduisait mon intervention, où j’avais parlé d’environnement ; cela avait frappé Pompidou qui s’intéressait au mot ; par ailleurs, j’ai employé le mot notamment à l’arrivée de Chaban-Delmas à Matignon [en 1969]. Dans les discours qui ont précédé ou suivi son investiture, j’ai dit qu’il faudrait que l’on conduise en France une politique de l’environnement qui devrait être la grande affaire de la fin du siècle, et Pompidou a été très intéressé par cette formule !"

Les thématiques environnementales, pourtant, n'ont pas attendu sa création pour être traitées sur le plan politique : la lutte contre la pollution de l'atmosphère existe dès les années 1930 avec la loi Morizet, tandis que l'Office international pour la protection de la nature est créé dès 1928. La protection de l'environnement ne vient finalement que concrétiser une démarche politique entamée plusieurs décennies auparavant.

"J’ai eu beaucoup de chance. Je crois qu’on respectait le ministre, mais on respectait surtout le sujet qui venait de naître. Finalement, je ne fus pas victime de beaucoup de polémiques pendant cette période. J’étais, je dirais, quasiment protégé par la presse, même par la presse la plus contestataire, jugeait Robert Poujade, premier ministre de l'environnement, en 2011. […] En réalité, oui, à cette époque, on respectait le sujet. Cela prouve qu’il y avait une espèce de consensus qu’aujourd’hui on ne trouve plus parce que l’environnement a été mis au cœur de la politique avec le mouvement écologique. Je ne sais pas si aujourd’hui le consensus est brisé, mais il n’est plus là."

Un consensus politique qui, s'il est difficile à trouver (preuve en est des noms sans cesse changeant du ministère, devenu successivement ministère de l'Écologie et du Développement durable, ministère de la Transition écologique et solidaire, puis ministère de la Transition écologique, avec autant de missions mouvantes), est en revanche bien présent dans la population : entre 8 et 9 Français sur 10 se disent sensibles ou très sensibles aux questions environnementales.