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Quand le PCF calomniait Soljenitsyne et son "Archipel du Goulag"

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Alexandre Soljenitsyne dans sa bibliothèque
Alexandre Soljenitsyne dans sa bibliothèque
© Getty - Steve Liss/The LIFE Images Collection

C'est la grande oeuvre de Soljenitsyne. "L'Archipel du Goulag", essai d'investigation littéraire dénonçant le travail forcé en URSS, était publié à Paris en 1973. L'écrivain russe fut victime d'une campagne de calomnies en France, à une époque où le PCF faisait encore des scores élevés.

De 1958 à 1967, l'écrivain russe Soljenitsyne a recueilli dans la clandestinité les témoignages de deux-cent vingt sept victimes du goulag. Il les a organisés en soixante-quatre chapitres, correspondant à deux énormes volumes. Titré L'Archipel du Goulag, cet essai d'investigation littéraire est publié à Paris en 1974, aux éditions du Seuil. L'accueil qui lui est réservé, dans une France encore biberonnée aux dogmes du Parti communiste, est pour le moins majoritairement inamical. Mais la bataille idéologique qui se jouera autour de cette oeuvre va justement contribuer au déclin de l'idéologie du PCF, commencé au début des années 1960. Retour sur l'histoire du livre, et sa réception par la France.

"Ce livre est un monument aux morts"

L'Archipel du Goulag
L'Archipel du Goulag
- Seuil

Lorsque L'Archipel du Goulag arrive en France en 1973, TASS, l'une des principales agences de presse de Russie, réagit férocement : “Le nouveau pamphlet politique anti-soviétique de M. Soljenitsyne a été envoyé en Occident en cadeau de nouvel an aux ennemis de sa patrie”. Cet ouvrage comprend à la fois de nombreux témoignages de rescapés du goulag patiemment recueillis par Soljenitsyne, mais aussi le récit de sa propre expérience de la répression soviétique, de la détention, qu'il connaîtra pendant huit ans avant de se voir exiler au Kazakhstan en 1955 et d'être réhabilité un an plus tard.

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Capitaine d’artillerie, Soljenitsyne est en effet arrêté en Prusse orientale en 1945, incriminé pour une correspondance avec un de ses amis, également officier sur le premier front d’Ukraine. Il est immédiatement transféré à Moscou, à la prison de sûreté à La Loubianka. Il sera condamné à neuf ans de déportation et à deux ans de relégation. Ce qu'on lui reproche ? D'avoir remis en cause la personnalité de Staline dans cette correspondance, comme le racontait Jean Cathala, 25 ans diplomate à Moscou puis correspondant de presse. C'était sur France Culture, le 4 janvier 1974 : "Il parlait du rôle néfaste joué par la prétention de Staline sur le plan de la littérature. Si vous voulez, Soljenitsyne n’était pas très satisfait du réalisme socialiste..."

Jean Cathala à propos de L'Archipel du Goulag, Les après-midi de France Culture du 4 janvier 1974

17 min

En réalité, dans cette correspondance privée, il reprochait déjà au "petit père des peuples" sa politique militaire. Aussi dédicace-t-il son Archipel du Goulag ainsi : 

A tous ceux qui n’ont pas assez vécu pour raconter cela, qu’ils me pardonnent si je n’ai pas tout vu, si je ne me suis pas souvenu de tout, si je n’ai pas tout deviné. Ce livre est un monument aux morts.

La publication de l'oeuvre se fit plus tôt que prévue en Occident, suite à la mort d'une des collaboratrices de Soljenitsyne - retrouvée pendue chez elle en 1973 - qui l'avait dactylographiée. Trois mois plus tôt, Élisabeth Voronianskaïa avait été soumise à la question trois jours durant par les agents du KGB, avant de finir par avouer qu'elle avait caché un manuscrit de L'Archipel du Goulag à l'insu de Soljenitsyne et de révéler la cachette aux guédistes.

"Si, aux intellectuels de Tchekhov qui passaient leur temps à essayer de deviner ce qu’il adviendrait dans vingt, trente ou quarante ans, on avait répondu que, quarante ans plus tard, dans la Sainte Russie, on torturerait les inculpés pendant l’instruction, on leur comprimerait le crâne à l’aide d’un cercle de fer, on les plongerait dans des baignoires d’acide, on les attacherait nus pour les livrer en pâture aux fourmis ou aux punaises, on leur enfoncerait dans l’anus une baguette à fusil chauffée à blanc sur un réchaud (opération du 'marquage secret'), on leur écraserait lentement les organes génitaux sous la semelle des bottes, et, en guise de traitement le plus bénin, on leur infligerait pendant une semaine d’affilée le supplice de l’insomnie et de la soif tout en les battant jusqu’à ce que leur chair ne soit plus qu’une bouillie sanglante, aucune des pièces de Tchekhov ne serait arrivée jusqu’à son dénouement et tous leurs héros auraient pris le chemin de l’asile." Extrait de "L'Archipel du Goulag", tome 1, p.78

Dans cette archive de France Culture de 1974, Jean Cathala se livrait à une critique de L'Archipel du Goulag pouvant paraître un peu étonnante aujourd'hui, tant il prenait mille pincettes. Il gardait en effet ses distances avec l'engagement politique de Soljenitsyne, préférant souligner la qualité littéraire de son livre :

Si je vous disais que ce livre est pro-soviétique, je commettrais un mensonge prodigieux. Je dirais même qu’étant donné qu’on a quelquefois tendance à abuser de la qualification d’anti-soviétique, ce serait un euphémisme parlant de ce livre. Soljenitsyne est un opposant, il ne s’en cache absolument pas et cette opposition se manifeste là de façon violente. Cela dit, la valeur du livre, d’un livre en général, n’a rien à voir avec sa signification politique, que le livre soit d’aujourd’hui ou qu’il soit d’hier. [...] Ce livre est d’abord une oeuvre littéraire, celle d’un grand écrivain. C’est par rapport à cette valeur que nous devons le juger.

Et pour cause, à l'époque pré-mitterrandienne où l'oeuvre de Soljenitsyne gagne Paris, le Parti communiste français représente encore une part conséquente de l'électorat (21,27% à la présidentielle de 1969). Et le PCF ne va avoir de cesse de stigmatiser Soljenitsyne et de chercher à discréditer son témoignage.

LE PCF, en guerre contre "L'Archipel"

Fin 1973, alors que L'Archipel du Goulag vient tout juste d'arriver en France, Bernard Pivot lui consacre une émission dans "Ouvrez les guillemets". Le débat s'envenime rapidement. Alors que le journaliste Jean Daniel souligne l'importance du témoignage de Soljenitsyne l'écrivain Max-Pol Fouchet la minimise, tandis que Francis Cohen, journaliste de la presse communiste, dénonce carrément une tentative de propagande de la part de l'écrivain russe :

J'ai l'avantage ou l'inconvénient d'avoir lu "L'Archipel du Goulag" avant Jean Daniel puisque je l'ai lu dès qu'il a paru, en russe, et je suis par conséquent moins sous l'impression immédiate et sous cet espèce d'envoûtement que Soljenitsyne s'efforce de créer chez son lecteur quelquefois, nous venons de le voir, non sans succès.

La voix de Francis Cohen n'est alors qu'une voix parmi toutes celles qui, au PCF, vont se livrer à une campagne pour disqualifier Soljenitsyne et tenter de neutraliser son discours. 

Dans les pages de L'Humanité le 19 janvier 1974, le parti se fend d'un communiqué à propos du livre, tentant de désamorcer de nouveaux débats en affirmant que les "faits qui [lui] servent de base ont été depuis longtemps rendus publics et condamnés par le Parti communiste de l’Union Soviétique lui même, notamment en 1956 lors de son XXe Congrès, et en 1962 lors de son XXIIe Congrès. Ils ont pris fin."

Quatre jours plus tard, le journal cherche à donner de Soljenitsyne l'image d'un homme dont la parole n'est pas empêchée à Moscou, réactionnaire, voire à faire de lui l'avocat du général soviétique Andreï Vlassov, qui se rallia à Hitler (une information erronée reprise par l'un des billettistes du Monde) : 

Dans le même moment où il crie à la répression, Soljenitsyne se fait photographier dans son appartement de Moscou avec ses deux enfants émouvants. Il se multiplie en conférences de presse, en déclarations, en appels, en communications téléphoniques avec l’étranger. C’en est même gênant car, à force de parler et d’écrire, Soljenitsyne, après Sakharov, révèle de plus en plus ses convictions politiques, rétrogrades, réactionnaires. Et puis l’état actuel des choses contredit trop l’image qu’on donne d’un homme persécuté.

D'autres journaux se joignent à l'entreprise de démolition, comme France Nouvelle, ou Témoignage Chrétien, où se lisent par exemple des portraits au vitriol de Sakharov et Soljenitsyne sous la plume de Maurice Chavardès :

Qu'ils soient libres de proférer toutes les sottises réactionnaires qu'ils voudront, c'est notre vœu, au nom de la tolérance. Mais de grâce, ne crions pas, à gauche, avec la meute des anti-communistes de tous poils, qu'en eux résident générosité, noblesse ou vérité.

Et du côté des soutiens de Soljenitsyne ? Collaborateur au Nouvel Observateur et membre du Comité exécutif du Parti socialiste, Gilles Martinet joint sa voix à celle de Jean Daniel pour dénoncer les attaques du PCF contre l'écrivain russe. Comme Jean-Marie Domenach, qui pointe du doigt les pressions exercées par le PCF sur les rédactions d'Esprit (revue qu'il a fondée) et des Temps modernes. Plusieurs anciens intellectuels communistes qui avaient quitté le PCF au moment de l'insurrection de Budapest en 1956, comme Edgar Morin, Jean Duvignaud, Claude Roy, François Furet... soutiennent Jean Daniel. Le Nouvel Observateur devient le lieu d'expression de cette contre-fronde. 

Quoiqu'il en soit, comme le racontait son éditeur Nikita Struve en février 2001 dans l'émission "Une Vie, une oeuvre", les autorités elles-mêmes n'avaient pas été très enthousiastes pour promouvoir l'installation de Soljenitsyne en France : "Nous étions dans le pré-mitterrandisme et la situation politique n'était pas très sûre."

Alexandre Soljenitsyne, Une Vie, une oeuvre, 09/05/2018

1h 30

Dans cette émission, intervenait également le philosophe et essayiste André Glucksman, qui avait adhéré au parti communiste en 1950, mais militait en faveur des dissidents de l'Union soviétique dans les années 1970. Auteur de La Cuisinière et le Mangeur d'Hommes - Réflexions sur l'État, le marxisme et les camps de concentration (1975), il analysait ce refus quasi pathologique du PCF de se remettre en question à l'époque, allant jusqu'à parler d'"auto-intoxication":

Ce qu'il fallait dénoncer c'était notre propre surdité, notre propre aveuglement. Celui qui avait duré pendant vingt ans, trente ans, quarante ans, cinquante ans. Et en France, sans qu'il y ait d'erreurs... Par auto-conviction, auto-intoxication... [...] Et à l'époque ce n'était pas l'amour de Staline, ce n'était pas comme on  disait l'amour de la personnalité, ce n'était même pas l'amour des galons que nous n'avions plus depuis bien longtemps, c'était le marxisme. C'était une idéologie qui nous disait "Peut être que l'Union soviétique n'est pas bonne, mais alors la Chine est bien. Peut être que la Chine n'est pas bien, mais alors Castro est bien. [...] Je crois que ces rêves bleus de l'idéologie, c'est ceux là qui ont crevé sous la poigne, sous la plume de Soljenitsyne. Ce n'est pas l'information. C'est notre propre investissement sentimental, tripal, dans l'avenir radieux, le chemin, la voie du communisme, fut il anti-stalinien, chinois, castriste...