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Quand le père de Marcel Proust inventait le "cordon sanitaire"

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Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille)
Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille)
- Michel Serre, au musée Atger, Montpellier (Wikicommons)

Début XIXe, les Etats, en concurrence économique féroce, échouaient à penser ensemble l'éradication d'épidémies comme la peste. 200 ans plus tard, on parle toujours de "cordon sanitaire" pour le coronavirus. Souvent sans savoir qu'on doit son élaboration à un certain Adrien Proust, grand hygiéniste.

Le saviez-vous ? C’est le père de Marcel Proust qui a élaboré le concept de cordon sanitaire. Rien de symbolique (encore) : il s’agit alors de mettre la France du début de la deuxième moitié du XIXe siècle hors de portée des maladies contagieuses. En particulier, de la fièvre jaune ou de la peste, qui conserve des foyers virulents en Europe, du côté des Balkans notamment, et au Moyen-Orient.

A l’époque, voilà presque un siècle qu’on sait mieux endiguer la propagation des épidémies par voie terrestre, depuis déjà les années 1770 et des travaux autrichiens. Mais c’est la mer qui inquiète encore, alors qu’un dramatique épisode de peste a ravagé Marseille, en 1720. C’est ainsi d’abord à proximité des ports qu’on voit éclore, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, une kyrielle de lieux de confinement aux embouchures des grands fleuves, et à quelques encablures des grandes villes portuaires.

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"Lazaret" et "quarantaine" ne sont pas dans un bateau

La méthode n’est pas complètement inédite, puisqu’à Marseille, justement, on avait déjà construit un premier lazaret au XVe siècle, pour consigner les passagers des bateaux suspects, tandis que la peste était de retour. Le mot “lazaret” restera, qui aurait moins à voir avec Saint Lazare, le saint patron des lépreux, mais plutôt avec le mot italien ‘lazzaretto’ et “Nazareth” : à Venise, autre port aux premières loges des pandémies, c’est à Santa Maria di Nazareth que les pestiférés étaient placés en quarantaine depuis le premier quart du XVe siècle.

Au fil des siècles, l’usage du confinement perdurera, comme en témoignent à Marseille les infirmeries édifiées à la hâte sur le rivage (du côté de l'actuel Quai du Lazaret qui n'avait encore rien d'un vaste centre commercial) puis du côté de la plage des Catalans, où trône encore aujourd'hui la Tour du Lazaret, construite en 1558 et à présent dans un piètre état de conservation. En 1836, on disait déjà “quarantaine” dans le Guide du voyageur et du colon de Paris à Alger et dans l'Algérie, conservé à la BNF (et réédité récemment) où il est question de “s’armer de patience pour subir sa captivité” dans des chambres chaulées de blanc, et dépourvues de tout meuble pour éradiquer les germes - dix jours pour les personnes arrivant d’Algérie, quinze pour les marchandises.

En ce début XIXe, ce sont notamment les militaires, débarqués d’Algérie où la conquête coloniale bat son plein, du Levant, ou encore d’Italie, qui bien souvent occupaient le lazaret marseillais, fraîchement déménagé vers le nord, du côté d’Arenc pour pouvoir y loger jusqu’à 3 000 personnes en même temps. L’expression “cordon sanitaire” éclot incidemment à la même période, comme le montre l’original de la Table décénale du Bulletin des lois, qui prévaudra de 1814 à 1823, et où on peut dénicher ce qui semble bien être les toutes premières occurrences du terme. D'abord, pour désigner la sauvegarde de la frontière avec l’Espagne, en 1821 ; puis, au chapitre de l’année 1822, en ces termes : “Ordre de repousser de vive force tout navire, tout individu, qui tenterait de franchir un cordon sanitaire”. Il faudra cependant attendre quelques décennies pour que la théorie du cordon sanitaire ne se stabilise de façon plus conséquente, du côté de la faculté et sous la houlette d'Adrien Proust.

Car avec les échanges maritimes qui vont crescendo, le port de Marseille qui s'agrandit et l’urgence qui se précise, la quarantaine phocéenne passe sous l’autorité de l’Etat. Nous sommes en 1850, Louis-Napoléon reprend la main sur la politique sanitaire et le lazaret marseillais déménage encore, cette fois sur les îles du Frioul. Très vite, le nom qui s’impose à l’échelle de toute la France pour lutter contre les épidémies est celui d’Adrien Proust, qui publiera par exemple en 1873 un essai remarqué, Sur l'hygiène internationale, applications contre la peste, la fièvre jaune, le choléra asiatique (également à la BNF, qui le republiera en 2018 en co-édition avec Hachette). Marcel, son fils aîné, était né deux ans plus tôt.

Fils d’épicier natif (en 1834) du petit village d’Illiers dans l’Eure-et-Loire, rebaptisé depuis Illiers-Combray en ce qu'il servit de modèle à la Recherche du temps perdu, Proust père n’est pas issu de la bourgeoisie médicale parisienne. Mais sa carrière est fulgurante, et son aura, d’autant plus considérable qu’il est en pleine ascension sociale. On lui reconnait notamment de savoir penser les catastrophes, et ne pas fléchir lorsqu’il s’agit de se rendre sur le terrain, dans les lazarets du Frioul ou d’ailleurs, pour prendre la mesure de la contamination, et consigner ses remarques dans des rapports aujourd’hui conservés aux archives. En 1870, alors que la peste menace de repartir de plus belle sur fond de guerre franco-prussienne et de famine terrible durant le Siège de Paris, il commence à élaborer cette idée de cordon sanitaire. On peut sans doute nuancer la portée du "cordon" sur le moment : toutes les recherches sur l’épisode insurrectionnel montrent qu’en réalité, on circulait entre Paris et bien des régions de France - et même au-delà puisque, par exemple, la Commune a déjà démarré quand Marx, depuis Londres, missionne dans la capitale française son émissaire, Elisabeth Dmitrieff. N’empêche : Adrien Proust s’impose comme un grand spécialiste de l’hygiène.

Quand Marcel Proust voit le jour du côté d’Auteuil, en juillet 1871, tandis que les cendres de la Commune sont encore chaudes, la famille d’Adrien et Jeanne Proust s'est repliée chez un riche oncle maternel : doté d’un vrai prestige pour ses activités scientifiques, l'hygiéniste a entre-temps épousé Jeanne, la fille d’une famille riche et éclairée, et initiée au saint-simonisme. Devenu titulaire de la chaire d’hygiène à la faculté de Paris, le père de Marcel Proust est aussi inspecteur général des services sanitaires. Il participe aux grandes conférences sanitaires internationales qui ont lieu à partir du milieu du XIXe siècle, où toutefois les Etats peinent à penser collectivement la lutte contre l’épidémie, tant les intérêts commerciaux de chaque pays semblent primer. C’est dans ce contexte qu’Adrien Proust théorise, en 1874, lors d’une conférence à Vienne, l’idée un cordon sanitaire destiné à protéger la France grâce à un chapelet de lazarets désormais réservés aux malades déclarés.

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A la recherche d'une frontière sauve entre soi et les autres

En 1986, l’universitaire Alain Busine, publiait, aux Presses universitaires de Lille (aujourd'hui du Septentrion), Proust et ses lettres. Il y explorait l’idée que la correspondance avait pu fonctionner, chez Marcel Proust, comme une frontière sauve entre lui et les autres. C’est-à-dire, comme une mise à distance par l’écrit épistolaire. Autant dire, un authentique cordon sanitaire ? L’idée est séduisante, tant elle entre en résonance avec l’obsession de la maladie, qui, à partir de 1906, ne quittera plus l'écrivain violemment asthmatique, quand Proust se retirera définitivement dans sa maison pour ne plus jamais en sortir que de nuit, et dans une grande discrétion. Jusqu’à sa mort, en 1922, son lien aux hommes sera d’abord épistolaire, et son retrait à peu près total ne seraient sa correspondance et sa lecture des livres, dont Johan Faerber souligne avec son Proust à la plage (chez Dunod, en 2018) combien l’écrivain, puissamment affaibli, demeurera un grand lecteur.

Plus prosaïquement, la métaphore du cordon sanitaire fait aussi écho aux mille obsessions du fils du grand hygiéniste qu’on découvrira encore sous la plume de sa domestique, Céleste Albaret, quand celle-ci racontera, à l’âge de 82 ans, son quotidien avec Marcel Proust dans Monsieur Proust (publié chez Robert Laffont en 2014). Et notamment comment il pouvait arriver au grand écrivain, alité, de mettre des gants quand il avait de la visite. La peur des germes de celui qu'elle nomme "un grand malade" était même si virulente qu’on apprend qu’il avait acquis une petite machine destinée à passer toutes les lettres qu’il recevait au formol. Aujourd’hui que sévit le coronavirus à l’échelle planétaire, ce sont les billets de banque qu’en Chine on désinfecte.

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