Au fur et à mesure que les entrepôts Amazon ont fleuri, le rap a fait entrer les palettes, transpalettes ou colis dans ses textes.
Au fur et à mesure que les entrepôts Amazon ont fleuri, le rap a fait entrer les palettes, transpalettes ou colis dans ses textes.

Quand le rap se fait la voix des ouvriers

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Quand le rap se fait la voix des ouvriers

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Ces dernières années, le vocabulaire de la logistique s’est répandu dans les textes de rappeurs, qui rendent hommage aux travailleurs de l’ombre tout en s’estimant heureux d'avoir échappé à ce destin. Un sociologue voit dans ce constat la grande proximité des rappeurs avec les mondes ouvriers.

Tout le monde veut sa palette, personne veut soulever des palettes.” La rengaine d’un des tubes de l’été, signé Jul, le rappeur marseillais, reste en tête et en dit plus qu’en apparence.

L’entrepôt, la palette, le transpalette, le colis, tous ces mots et ces images sont très présents dans les mondes populaires, et surtout dans les mondes populaires des grands centres urbains”, décrit le sociologue David Gaborieau, aussi amateur de rap.

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Les ouvriers, des usines aux entrepôts

Au fur et à mesure que les centres de logistique ont poussé en périphérie des grandes villes, les ouvriers ont migré des usines vers les entrepôts. La logistique et le transport représentent aujourd’hui autour de 25  % de l’emploi ouvrier, contre 10  % dans les années 1980.

Et le rap a très vite saisi cette transformation des mondes ouvriers, coupant l’herbe sous le pied des chercheurs.

Dans la recherche ou dans les médias, c’est plus compliqué, remarque le sociologue à l'Université de Paris_. Il y a un ethnocentrisme de classe, c’est-à-dire une manière de voir le monde depuis sa position sociale, qui invisibilise certaines choses_.”

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Le premier rappeur à avoir décrit cet univers des colis et des palettes est Fabe, en 1998,  dans "Correspondance". Ces dernières années, les références se sont multipliées dans plusieurs styles de rap, du plus conscient au plus commercial.

L’attrait des rappeurs pour le vocabulaire de cet univers ouvrier s’est construit sur une relation complexe : on trouve tour à tour des “big-up" festifs pour rendre hommage aux travailleurs de l’ombre, ou bien des manifestations de répulsion.

L’objectif des ouvriers dans les entrepôts, ou de la plupart d’entre eux, c’est de chercher à quitter l’entrepôt”, rappelle David Gaborieau, aussi chercheur au Laboratoire Cerlis, faisant allusion aux maladies professionnelles et à l’âpreté de la tâche auxquelles font face les employés de la logistique. D’autres encore en parlent en faisant une parabole de la logistique du deal ou du banditisme.

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Cela sert à renverser le cadre de l’exploitation, puisque dans la logistique du deal, ce sont les rappeurs qui se mettent en scène comme des gestionnaires de la chaîne logistique”, décrit David Gaborieau. “Retournement du stigmate”, disent les sociologues, soit une manière de s’approprier une situation défavorable pour inverser le rapport de force.

Le Fenwick, star des gilets jaunes

Le transpalette ou le chariot élévateur sont devenus des objets de culture populaire, comme le montrent les tags “génération Fenwick” apparus lors du mouvement des gilets jaunes.

Les classes populaires urbaines sont au contact de la logistique et intègrent ces transformations des mondes ouvriers dans leurs revendications, dans leurs modes d’actions, dans les symboles qu’ils utilisent”, analyse David Gaborieau.

Le sociologue rappelle aussi qu’une playlist rap conséquente a vu le jour lors du mouvement social. Un des tubes des gilets jaunes fut d’ailleurs produit par un dénommé Kopp Johnson. Son métier à l’époque ? Chauffeur-livreur.