Quand les duels présidentiels façonnent l'Histoire

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Quand les duels présidentiels façonnent l'Histoire

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Les deux candidats au second tour des élections présidentielles, Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand, participent le 05 mai 1981 à un débat radio télévisé
Les deux candidats au second tour des élections présidentielles, Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand, participent le 05 mai 1981 à un débat radio télévisé
- AFP

Que se passe-t-il dans l'entre-deux-tours d'une élection présidentielle ? Entre négociations, reports de voix et débats télévisés, parcours historique dans les présidentielles depuis 1965 pour en comprendre les enjeux, alors que les Français sont appelés aux urnes ce dimanche 7 mai.

Négociations, reports de voix, meetings et débats télévisés : que se passe-t-il entre les deux tours d'une élection présidentielle ? Quelle stratégie les présidentiables ont-il décliné d'élections en élections pour convaincre les électeurs français ? Dans un documentaire diffusé en janvier 2007, à la veille de la campagne présidentielle qui opposa Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal, Anaïs Kien et Yvon Croizier retraçaient l'histoire des seconds tours pendant la Ve République.

Je crois que les Français n’ont jamais élu un président de la République pour les mêmes raisons, et encore moins réélu. Ils ont pris De Gaulle pour l’histoire, ils ont pris Pompidou pour le passage de la légende à l’ère normale, ils ont pris Giscard incontestablement pour la modernité. Ils ont pris Mitterrand en 81 pour le changement, pour essayer autre chose. Ils l’ont gardé en 1988 plus pour la tranquillité que pour la force. Ils ont pris Chirac pour l’énergie en 1995, notamment à l’encontre de l’image de notable de Balladur vilipendée par les guignols [de l'info]. Thierry Saussez (conseiller en communication)

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Les seconds tours (Sur Les Docks, 16.01.2007)

59 min

Durée : 59' • Un documentaire d'Anaïs Kien et Yvon Croizier • Avec Edith Cresson, Jacques Toubon, Jacques Séguéla, Pierre Bréchon, Thierry Saussez, Michel Bassi, Patrick Farbiaz. Archives avec les voix de Charles de Gaulle, François Mitterrand, Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac, Georges Marchais, Jean-Marie Le Pen, Lionel Jospin.

1965 : Charles de Gaulle, la certitude ébranlée

A LIRE Présidentielle : quatre points communs avec l'élection de 1965

L'élection de 1965 est atypique, et pour cause. C'est la première élection au suffrage universel direct de la Ve République depuis la modification par référendum de la Constitution, approuvée par 62,25% des français en octobre 1962.

Sur la ligne de départ de ce scrutin, trois candidats : François Mitterrand, Jean Lecuanet et le président sortant, Charles De Gaulle. Pierre Bréchon, enseignant-chercheur à Science Po Grenoble, relate la certitude qui planait avant la présidentielle de 1965 :

Tous les observateurs pensaient que le général De Gaulle serait réélu dès le premier tour et que, s’il se représentait, il n’y aurait pas de second tour. Donc au premier tour, il n’a pas voulu jouer la carte d’un candidat normal. Il a résonné, au fond, comme si ce premier tour était un référendum, et un référendum pour et contre lui. Il ne fait pratiquement pas campagne au premier tour. Il n’utilise pas son temps de parole à la télévision. Il se contente de deux émissions en fin de campagne. Pierre Bréchon

Lorsque le Général de Gaulle apprend qu'il est en ballottage avec François Mitterrand, sa réaction est sans appel, comme le raconte le politicien Jacques Séguéla :

Il va rentrer dans une rage terrible, il va être à deux doigts de démissionner, ce que peu de gens savent. Il ne sera rendu à la raison que par une lettre du président du Sénat qui lui dira : “dans ce type de démocratie, le ballottage est obligatoire. Tout est fait pour qu’il y ait un deuxième tour. Et donc vous ne faites qu’inaugurer ce qui va perdurer. Et d’ailleurs, plus personne ne sera élu au premier tour.

La campagne d'entre-deux-tours débute alors, jusqu'à la réélection du Général.

1974 - 1981 : Giscard-Miterrand, miroirs inversés et débats télévisés

A ECOUTER Les discours politiques à la télévision (La Fabrique de l'Histoire)

Giscard face à Mitterrand, Miterrand face à Giscard : en 1981, le même duel qu'en 1974 se rejoue. Cette fois, les résultats sont inversés, et dans les deux cas, le débat télévisé d'entre-deux-tourq cristallise ce duel.

Alors qu'en 1974, Valérie Giscard d'Estaing avait surpassé François Mitterrand par sa maîtrise du débat et des stratégies télévisuelles, François Mitterrand prend sa revanche en 1981. Comme l'explique Thierry Saussez, conseiller en communication, Mitterrand négocie de nombreux points techniques du débat : notamment le réglage des éclairages, le refus des plan de coupe ou encore le refus du recours aux notes et documents.

Mitterrand prend sa revanche. Il est très remonté, il sent qu’il a la victoire en lui. Giscard sent que la pouvoir déjà lui échappe pour la bonne raison qu’il n’a pas fait de campagne, il s’est cru au dessus du jeu. Thierry Saussez

Au célèbre "Vous n'avez pas le monopole du coeur Monsieur Mitterrand" de 1974, le patron du PS répondra sept ans plus tard "Vous êtes l'homme du passif".

1988 : Mitterrand vers une réélection sans surprise

François Mitterrand (président sortant) versus Jacques Chirac (Premier Ministre sortant). Les deux années de cohabitation politique ont laissé leur empreinte dans ce duel politique sans surprise. Pour Jacques Toubon, tout était joué le soir du premier tour : "Je ne crois pas que le débat du second tour a eu une influence sur les résultats. Je crois que tout était fait le soir du premier tour."

L’élection de 1988 est tout à fait différente, c’est la réélection du monarque. Jacques Séguéla

A ECOUTER Jours de joute avec Jacques Weber et Hervé Le Tellier (La Grande Table, 27 min)

2002 : Le Pen, la stupéfaction

2002, l'heure est à la stupéfaction quand Jean-Marie le Pen coiffe Lionel Jospin et se retrouve qualifié pour le second tour face au président sortant Jacques Chirac. Jacques Toubon, aux côtés de Jacques Chirac le 21 avril, raconte la sidération et le temps nécessaire à l'équipe pour réaliser le résultat : “D’abord, la première grande surprise, c’est que Jospin était donné gagnant à tous les coups." Après les erreurs stratégiques, les pronostics déjoués, le barrage contre le Front National s'organise immédiatement. Patrick Toubiana, qui a géré la campagne électorale de Noël Mamère raconte le ralliement à Jacques Chirac :

C’est un moment extrêmement fort de ma vie politique. En dix minutes, vous devez prendre une décision qui engage tout le parti, mais aussi la partie de l’électorat qui a voté pour vous. Soutenir un escroc contre un facho, quelqu’un contre lequel on s’est battu toute sa vie mais par des forces des valeurs simplement républicaines, c’est un choix qui n’est pas évident, mais qui s’est fait quand même naturellement. Une heure après, on était dans la rue (…) Et après, j’ai le souvenir d’une série de manifestations presque quotidiennes avec un soulèvement de la jeunesse. Patrick Toubiana

Jacques Chirac refuse le débat d'entre-deux tours et appelle au ralliement autour de lui, au nom des valeurs républicaines.

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Liens

1965-2015 : La France malade de ses élections présidentielles ?