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Quand les scientifiques se lancent en politique

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Déjà député, le mathématicien Cédric Villani s'apprête à briguer la Mairie de Paris. Ici en campagne, le 4 juillet 2019, au théâtre du Gymnase.
Déjà député, le mathématicien Cédric Villani s'apprête à briguer la Mairie de Paris. Ici en campagne, le 4 juillet 2019, au théâtre du Gymnase.
© AFP - Karine Pierre / Hans Lucas

Incarné aujourd’hui par Cédric Villani, l’engagement de certains scientifiques en politique n’est pas si rare. Bien avant le médaillé Fields, plusieurs ont tenté l’aventure. En prenant position, comme Einstein ou Paul Langevin, ou en devenant ministre, comme Claudie Haigneré.

Avant 2017, Cédric Villani n’était connu du grand public que par son image de grand mathématicien, médaillé Fields, à l’allure atypique avec son araignée brochée sur le cœur. Depuis, le désormais député de l’Essonne a pris goût à la politique. Engagé dans la campagne législative sous les couleurs de La République en Marche dès l’élection d’Emmanuel Macron, il est élu à l’Assemblée nationale en juin 2017. Il brigue maintenant la Mairie de Paris, notamment contre Benjamin Grivaux, le candidat officiel d'En Marche. De son propre aveu, dans son livre Immersion - de la science au Parlement, le mathématicien n’a “plus du tout” le temps de faire de la recherche. Mais le retour à la science ne semble pas être pour tout de suite : son mandat de député court jusqu’en 2022, et une élection à la Mairie de Paris l’emmènerait jusqu’en 2026. 

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Des scientifiques déjà haut placés

Le cas de Cédric Villani n’est pas isolé. Sous la présidence d’Emmanuel Macron, qui prône l’entrée de la société civile dans les sphères du pouvoir, mais également sous les précédents gouvernements, les scientifiques élus ou nommés en politique sont nombreux. Généralement, ces professionnels sont recrutés une fois qu’ils ont atteint de hautes fonctions dans leur domaine. Par exemple, si l’actuelle ministre de la Santé, Agnès Buzyn, est initialement médecin hématologue, elle occupait depuis 2008 des fonctions au sein d’institutions publiques (en lien notamment avec le nucléaire ainsi que la Haute autorité en santé). Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, a soutenu une thèse en biochimie avant d’occuper des postes à responsabilité. Au moment de son entrée au gouvernement, elle était entre autres présidente de l’université Nice-Sophia-Antipolis depuis 2012.  

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Les Français font davantage confiance à la science

Pour la plupart des scientifiques nommés au gouvernement, il s’agit donc d’experts à la carrière déjà bien avancée, à qui l’entrée en politique offre un nouvel élan. L’avantage principal, pour eux et pour le parti ou le gouvernement qui les recrute, est qu’ils jouissent d’une grande confiance des citoyens : on fait confiance aux scientifiques. Selon un sondage Harris Interactive publié en juillet 2019, 91% des Français interrogés déclarent faire confiance à la science. Soit largement plus que la confiance accordée aux partis politiques ou aux dirigeants en exercice.  

C’est encore mieux lorsque les scientifiques en question sont déjà connus et appréciés du grand public. Ils en deviennent alors des sortes de trophées, des gages de confiance, pour les politiques qui ont réussi à les convaincre de les rejoindre, à la manière d'un Nicolas Hulot à l'Ecologie. Pour ces scientifiques, l'entrée en politique prend des airs de nouveau défi, une fois que les sommets de la science ont été atteints. En témoigne l'arrivée de Claudie Haigneré au gouvernement de Jean-Pierre Raffarin en 2002. Première astronaute française à naviguer à bord de la Station spatiale internationale (ISS) et première femme européenne dans l'espace, elle fut d'abord nommée ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles technologies, puis ministre déléguée aux Affaires européennes. Pas forcément pour le meilleur : sur fond de rigueur budgétaire, elle est confrontée à une forte défiance du monde la recherche. Cela ne se passe pas beaucoup mieux par la suite : c'est elle qui est en poste aux Affaires européennes au moment du référendum de 2005, où les Français disent non à la Constitution européenne. En 2008, elle confie à Libération, après avoir hésité à briguer un siège d'eurodéputée : "Un mandat électif ? Ce n’est pas là que je serais la meilleure." Elle ajoute : "[la science,] c’est là que je suis bien." En 2016, elle explique sur France Culture à Etienne Klein lors de sa Conversation scientifique, n'avoir "pas choisi ce cheminement" mais avoir "saisi une opportunité de la vie". 

J'ai réfléchi un petit peu, trente minutes, et je me suis dit : si on me fait confiance, si on me demande, si je pense pouvoir m'engager à porter quelque chose dans une conviction et un engagement, j’y vais.              
Claudie Haigneré

Claudie Haigneré en 2001, à son retour de huit jours dans l'espace à bord de l'ISS.
Claudie Haigneré en 2001, à son retour de huit jours dans l'espace à bord de l'ISS.
© Getty - Getty Images

Pour le meilleur et pour le pire

L'engagement de scientifiques en politique peut aussi être synonyme de désillusion et d'échec. Pour le cancérologue Léon Schwartzenberg, l'épisode gouvernemental fut de courte durée. Nommé ministre de la Santé en 1988 sous le premier gouvernement de Michel Rocard, il détient, avec Thomas Thévenoud en 2014, le record de brièveté au gouvernement sous la Ve République : neuf jours. Il est en effet forcé de démissionner après avoir proposé publiquement un dépistage systématique du sida chez les femmes enceintes, ainsi que s'être prononcé pour la légalisation et la vente libre du cannabis. Mais il ne renonce pas et se présente aux élections européennes de 1989 sur la liste de Laurent Fabius. Il sera eurodéputé jusqu'en 1994, se présente entre temps aux élections régionales en Provence-Alpes-Côtes-d'Azur, puis aux européennes de 1994, sans être réélu. Par la suite, il s'engagera notamment dans le combat pour l'euthanasie.

De nombreux cas au début du XXe siècle

En remontant dans l’Histoire, plusieurs scientifiques se sont distingués par leur engagement politique. L'affaire Dreyfus a suscité des prises de position marquées de certains scientifiques, comme le physicien Jean Perrin, Emile Borel, Pierre et Marie Curie ou Paul Langevin, par ailleurs tous militants à la Ligue des droits de l'homme. Parmi eux, le mathématicien Emile Borel fut aussi maire, député et brièvement ministre.

Albert Einstein et Irène Joliot-Curie, à Princeton aux Etats-Unis, en 1948.
Albert Einstein et Irène Joliot-Curie, à Princeton aux Etats-Unis, en 1948.
© Getty - Bettmann / Contributeur

Plus tard, à l'aube de la Première guerre mondiale en Allemagne, Albert Einstein affirme ses convictions pacifistes, notamment pour un désarmement atomique mondial. En 1930, sur un disque enregistré pour la Ligue allemande des droits de l'homme, diffusé dans la Grande traversée sur France Culture, il se dit "ardent pacifiste et un antimilitariste".

Je porte en haute estime l’individu, et je nourris en revanche une aversion irrépressible envers toute forme de violence collective et de sectarisme. Tout cela a fait de moi un ardent pacifiste et un antimilitariste. Je rejette toute forme de nationalisme, même quand celui-ci prend la forme atténuée de patriotisme.        
Albert Einstein

Irène Joliot-Curie, prix Nobel de chimie et fille de Pierre et Marie Curie, s'engage aussi contre le fascisme. En 1936, elle est nommée au gouvernement de Léon Blum sous-secrétaire d'Etat à la Recherche scientifique : elle est l'une des trois premières femmes à siéger dans un gouvernement français, alors que les femmes n'ont toujours pas le droit de vote. Elle accepte d'ailleurs ce poste pour une durée prédéfinie de trois mois, pour soutenir la cause des femmes. Elle laisse ensuite la place au prix Nobel de physique Jean Perrin, non sans avoir pris plusieurs mesures d'envergure (hausse des salaires et des bourses de recherche, hausse du budget). Son époux, également physicien et prix Nobel de chimie, Frédéric Joliot-Curie s'engage lui aussi, d'abord au sein du Parti communiste, puis contre l'armement nucléaire.

Mais il faut distinguer prise de position politique et engagement politique au point d'être élu ou nommé. Les Einstein, Langevin et autres Curie ont pris des positions politiques à travers la notoriété et le statut public que leur conféraient leurs travaux scientifiques. D'autres encore sont entrés dans l'arène par nomination à un ministère : c'est le cas parmi les nombreux exemples d'Agnès Buzyn ou Frédérique Vidal, qui n'ont jamais brigué de mandat électif. En revanche, les cas de Cédric Villani, Claudie Haigneré ou Léon Schwartzenberg sont particuliers au sens où ces scientifiques se sont lancés dans des campagnes électorales, ce qui les éloigne encore plus de leur métier initial. Avec ou sans succès.